FAUT-IL OUI OU NON MASSER AVEC LES AVANT-BRAS OU LES COUDES ?

           Chaque époque a ses modes, et les changements peuvent être très rapides, parfois d’une saison à l’autre comme pour l’habillement où la mode est un facteur et un critère de vente. Il en va de même pour le mobilier, la décoration intérieure, l’architecture, la musique, la peinture ou la danse.

            Il n’est pas toujours facile de savoir si c’est une véritable évolution ou juste un effet de mode, et d’ailleurs qui pourrait se permettre d’en juger puisqu’il est bien connu que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. 

Et puisque « Rien ne se démode plus vite que la mode », comme disait Jean Cocteau, il peut sembler stérile et vain d’en parler.

Pourtant, dans certains domaines, ces changements sans réels fondements autres que la nouveauté à tout prix, peuvent être dérangeants, voire blessants, au vrai sens du terme. Le pire étant qu’ils sont si bien vendus qu’ils arrivent à supplanter la logique et le bon sens, ou même certaines réalités que sont les lois physiques.

Et le pire du pire, c’est quand tout le monde reconnaît que c’est une erreur, mais adhère quand même.

Je vous cite quelques exemples que l’on connaît tous, et je parlerai ensuite du domaine que je connais le mieux, le Toucher.

Tout le monde s’accorde à dire que les boissons au cola sont nocives pour l’organisme, que ce soit pour le sucre qu’elles contiennent ou d’autres composants agressifs, et pourtant plus d’une personne sur trois dans le monde  en consomme régulièrement.

Toutes les femmes savent par expérience, pour l’avoir vécu d’innombrables fois, que marcher avec des chaussures à talons aiguilles est à l’origine d’entorses, de douleurs dorsales, de déformations des orteils, empêche de marcher vite, et provoque d’autres « petits » désagréments qui coûtent très cher, et pourtant ce sont les mêmes qui vous affirment qu’il est impossible de se rendre à une réception sans cet accessoire de torture, bien vendu, surtout si la semelle est rouge !

D’autres exemples comme certains meubles suédois devenus indispensables au détriment de matériaux nobles, ou la restauration rapide où l’on vous propose des mets qui n’ont plus rien à voir avec la cuisine ou presque, illustrent ces divers courants « à la mode ». Mais ceci n’a pas beaucoup d’intérêt tant que ces choix sont individuels et n’engagent que soi et dont je laisse à chacun la responsabilité.

Par contre, quand ces choix impliquent les autres, comme c’est le cas en massage, ils deviennent extrêmement fâcheux lorsqu’ils sont faits au détriment du confort, et plus encore quand ils renient la logique et le bon sens.

Depuis une petite vingtaine d’années, selon les pays, sont apparues diverses techniques de massage dont la seule originalité est parfois uniquement le nom, de préférence teinté d’orientalisme, et d’invitation au dépaysement. Un nom issu des Caraïbes qui fait miroiter le soleil et la mer, est forcément plus vendeur qu’un autre qui viendrait du Larzac, puisqu’il fait rêver, et certains l’ont bien compris. 

C’est ainsi qu’on est arrivé à des pratiques les plus saugrenues.

Je veux parler ici du massage avec un bâton, bambou ou autre accessoire rigide, et du massage avec les coudes et les avant-bras, deux fleurons de ces nouvelles techniques qui rencontrent un franc succès puisqu’elles représentent au moins 51% de ce qui se pratique dans ces nouvelles distractions que sont les championnats de massage, qu’ils soient nationaux, européens, ou mondiaux.

Aujourd’hui, même le titre de « Meilleur Mains de France » est décerné à des praticiens qui utilisent leurs mains pendant moins de 49% de leur temps, ce qui frise le ridicule… qui, comme chacun sait, ne tue pas mais dévalorise à mes yeux ce titre qui devrait être honorifique.

Ces propos seraient sans intérêt s’ils n’étaient qu’un avis personnel, mais il se trouve qu’ils reposent sur des paramètres physiques, physiologiques, mécaniques et psychologiques qui méritent d’être pris en compte.

Premièrement, les coudes et les avant-bras sont parmi les parties les moins sensibles du corps. Ce n’est pas mon opinion personnelle, mais le résultat des recherches en neurophysiologie initiées par Mr Pennfield, suivies par d’autres travaux attestant ces résultats, qui sont d’ailleurs très faciles à vérifier avec deux pointes de compas.

C’est sans doute pour cette raison que c’est l’avant-bras qui sert le plus souvent de parade dans tous les arts martiaux. Quant au coude, c’est l’arme ultime qui peut casser à peu près n’importe quelle partie du corps, y compris des briques…

Or, à mon sens, il est totalement aberrant, pour masser, d’utiliser la partie la moins sensible du corps, à moins d’avoir oublié ou occulté la nécessité de ressentir pour savoir ce que l’on fait.

 Ma préoccupation première, presque obsessionnelle, est de sentir, le plus finement possible, ce que j’ai sous les mains, pour pouvoir m’y adapter au mieux et répondre de manière juste aux besoins de la personne, tout en contrôlant en permanence la réceptivité et le résultat de mes gestes. 

Donc, j’énonce qu’utiliser volontairement une partie moins sensible que la main est une démarche pour le moins déroutante. A moins que la personne qui fait ce choix ait les mains tellement esquintées ou si peu entrainées, que pour elle il n’y ait aucune différence, ce qui en dit long sur la qualité de ses perceptions, qui sont pourtant la clé du toucher. D’ailleurs la première fois que j’ai vu quelqu’un masser avec les avant-bras, j’ai cru, sincèrement, que cette personne avait un handicap, ou tout au moins un problème aux mains. Et lorsque j’ai montré cette vidéo à un enfant, il m’a demandé si le monsieur avait mal aux mains, puisqu’il ne s’en servait presque pas…

Mais comme toutes les modes, et celle-ci n’échappe pas à la règle, il se trouve toujours des adeptes pour les justifier.

La principale explication de ce choix, tient à la surface de l’avant-bras qui serait plus importante que celle de la main donc plus efficace pour masser. 

Il est facile de vérifier le contraire : mettez votre pouce à la base du poignet, écartez les doigts au maximum, et vous verrez que l’auriculaire atteint votre coude, à un ou deux centimètres près. Donc la surface de votre main recouvre la surface de votre avant-bras. Point.

Mais certains persistent en affirmant que sur la cuisse, c’est mieux. Sauf que… la cuisse est une partie cylindrique, donc en y appliquant une partie horizontale et rigide, la surface touchée sera bien moindre qu’avec une main qui, elle, peut s’adapter, se mouler.

Quant au dos, il n’est jamais plat, surtout s’il est musclé, avec ses deux boudins que sont les muscles para vertébraux, et en creux, la colonne vertébrale, à quoi s’ajoutent les omoplates saillantes. Je ne parle pas d’un corps maigre ou très mince, ou porteur de déformations plus ou moins douloureuses.

Il y a donc impossibilité en y appliquant un bâton ou l’avant-bras, d’atteindre un contact parfait, qui respecte la morphologie, et le moindre centimètre de peau.

Je ne vous parlerai même pas de la face antérieure du corps, car un bâton ou un avant-bras sur un tibia, des malléoles, un genou, une épine iliaque, les côtes ou les clavicules, ne relève plus du massage mais de pratiques sado-maso, contre lesquelles je n’ai aucun à priori si les deux partenaires sont consentants et dans la même recherche, mais ne parlons plus de massage de confort…

On peut donc de manière légitime se demander d’où proviennent ces pratiques devenues à la mode, mais qui sont en réalité des dérives, puisqu’on ne peut décemment parler de massage de bien-être.

Il est dit, et cela reste à vérifier, que le massage Hawaïen, dit Lomi Lomi viendrait des piroguiers qui, naviguant sans cesse à la recherche de nouvelles iles, se massaient en fin de journée, pour soulager leurs tensions. On peut même imaginer qu’ils pouvaient se masser ainsi, même dans la pirogue, chacun massant de ses avant-bras le dos du précédant. Et puisqu’ils étaient entre hommes, je ne serais pas étonné d’apprendre que cela leur évitait de se servir des mains, et de ne pas risquer ainsi un contact qui aurait pu paraître trop sensuel.

Il faudrait vérifier sur place si cette tradition existe ou a réellement existé, mais ce n’est surement pas dans les spas de luxe pour touristes ou les écoles de massage à vocation touristique elles aussi, que l’on trouvera la réponse juste.

J’ai suffisamment fréquenté ces lieux, que ce soit à Bali, en Thaîlande ou en Chine, pour savoir que ce sont les pays où on se touche et se masse le moins. Que ce soit dans les prisons de Thaïlande où le massage est proposé, ou les spas les plus luxueux que j’ai rencontrés dans les 30 pays où j’ai enseigné, j’ai toujours demandé à la personne qui me massait si elle même recevait régulièrement ce soin, et la réponse était invariablement : non, et même parfois, elle ne l’avait jamais reçu, jamais ressenti. JAMAIS. Loin de moi l’idée d’accabler ces sociétés, car en France, même dans les spas les plus prestigieux, ce n’est guère mieux.

Mais revenons à notre sujet, car j’ai d’autres remarques à faire sur cette pratique.

Pour utiliser les avant-bras en massage, il est nécessaire de se pencher de 20 à 30 centimètres pour être en contact avec la personne, ce qui assure un état de tension sans commune mesure avec l’utilisation des mains. Là encore, c’est physique. Et qui dit tension dit mauvaises perceptions, mauvais contact, manque de dextérité et de précision.

Pour ce qui est des coudes, là ça tourne à la comédie, ou plutôt à la tragédie. Et pourtant, ce sont les mêmes qui affirment d’un ton péremptoire « qu’on peut appuyer plus fort avec les coudes qu’avec les pouces ».

Mécaniquement, ça ne tient pas une seconde. Pour preuve, vous n’avez qu’à essayer de pousser une voiture avec les coudes et vous comprendrez d’autant mieux que la position que vous serez obligés d’adopter entrainera des douleurs qui vous forceront à vite interrompre cette stratégie par ailleurs inefficace.

S’il existe environ 300 capteurs sensoriels sous la pulpe d’un pouce, et donc le double en joignant les deux pouces, on gagne forcément en efficacité, puisque le coude n’en possède pas le dixième. 

Quel astronome, quel pilote d’avion, ou de voiture, oserait affirmer qu’il est plus efficace de conduire en fermant les yeux à 80% ? C’est pourtant ce qu’un formateur m’a affirmé il y a quelques jours, en m’accusant de ne pas savoir me servir de mes coudes. Ce n’étaient pas les coudes et leurs limites qui étaient en cause mais ma propre incompétence à les utiliser. Je pouffe !

Je lui ai bien évidemment conseillé en retour, de s’intéresser à ses genoux et de s’entrainer régulièrement à courir sur les genoux pour tenter de battre ainsi le record du 100 mètres aux jeux olympiques. Mais j’ai un doute !

Je crois que quand la mauvaise foi, l’ignorance et la maladresse travaillent de concert, la discussion atteint vite ses limites.

Hormis la sensibilité, l’indépendance des doigts donne à la main une dextérité et une précision incomparables en s’orientant instantanément et simultanément dans toutes les directions de l’espace.

Mais comme la mode est aussi aux discussions et aux argumentations douteuses sur les réseaux sociaux, chacun n’hésitant pas à affirmer n’importe quoi afin d’avoir le dernier mot, il m’a été rétorqué qu’il existait bien des personnes qui jouaient de la guitare avec les pieds, vidéo à l’appui.

On y voyait effectivement un jeune homme sans bras, infirme de naissance ou suite à un accident, je l’ignore, qui avait posé une guitare au sol et parvenait avec ses deux pieds à exécuter une petite mélodie, ce qui représente une vraie prouesse. J’ai ressenti énormément de respect et même de tendresse pour cette personne, car je sais à quel point l’absence de bras et donc de mains est une souffrance indicible, en chaque instant.

Ces personnes ont donc toute ma considération et mon admiration, sans limite ni aucune mesure, mais entre leur mélodie et celle d’Alexandre Lagoya ou Narciso Yepes jouant Asturias, il n’y a là aussi aucune mesure. Et je suis même persuadé qu’aucune de ces personnes admirables pour leur engagement, leur courage, et leur ténacité, et souvent leur enthousiasme et leur optimisme, ne serait d’accord pour établir la moindre comparaison.

Il en est de même pour ceux qui nagent sans bras ni jambes, ceux qui skient sur une jambe, ceux qui peignent avec la bouche ou les pieds, ceux qui jouent au tennis en fauteuil roulant, pour qui je le répète j’ai une admiration sans borne, mais qui ne pourront jamais, et eux le savent bien, atteindre la quintessence de leur art.

Je pense donc qu’il est aberrant de se servir de ces références, mais plus encore que c’est un grand manque de respect face à leur engagement, les efforts accomplis pour y parvenir, et leur humilité.

Je n’ai donc jamais affirmé qu’on ne pouvait pas toucher avec les coudes, ou les avant-bras, mais par contre j’affirme que le contact est de mauvaise qualité et limité donc que c’est un choix regrettable par rapport à ce que peut faire une main entrainée.

On m’a reproché comme une incompétence de ma part, de limiter le contact à la main et de ne pas le prolonger avec les avant-bras ou les coudes. J’ai bien conscience de la limitation que je m’impose vu que je n’aurais rien à gagner à prolonger le contact ainsi. Et d’ailleurs, pour marcher, il ne m’est non plus jamais venu à l’idée de prolonger mon contact avec le sol grâce aux genoux et aux tibias !

On touche là au grotesque et je prie ceux qui sont choqués par mes propos de m’excuser, mais ma gentillesse, ma compréhension et ma tolérance ont aussi leurs limites.

Chacun est libre de faire ce qu’il veut, et comme il veut, sauf que…il faut quand même éviter de faire et de véhiculer trop de conneries.

Ce qui m’inquiète un peu, c’est que ces pratiques se développent à une vitesse fulgurante dans tous les concours de massage, au risque de devenir une référence au point que ceux qui ne les pratiquent pas passeront bientôt pour des incompétents. Et pourtant…

Comme ces démonstrations sont souvent publiques, ou tout au moins filmées et diffusées, il est spécifié dans le règlement, pratiquement dans toutes ces manifestations, que le massage ne doit concerner que la face postérieure, soit le dos et le derrière des jambes. Il ne doit apparaître aucun muscle fessier, ni la pointe d’un sein, sous peine de disqualification et d’exclusion.

De plus, chaque participant vient avec son modèle et vous pouvez vérifier que tous ces modèles ont entre 20 et 30 ans pour la plupart, et en tout cas, je n’en ai jamais vu qui ait 60 ans ou plus.

Ce genre de concours est donc un leurre, une mascarade, puisque le modèle est jeune, soit payé, soit ami du pratiquant, et surtout visiblement n’a aucun problème physique notoire, et il vaut mieux, vu ce que certains leur infligent !

On assiste ainsi à des aberrations, comme le massage des bras et des épaules alors que le modèle est allongé sur le ventre. Certaines personnes ne parviennent même pas à s’allonger dans cette position, ou souffrent de douleurs fulgurantes au moindre mouvement et si la personne a un réel problème de tendinite ou autre, cette pratique peut occasionner des lésions irréversibles.

Il est donc hors de question que le modèle exprime le moindre désaccord, la moindre douleur, et pas même le moindre inconfort, d’autant plus qu’on ne lui demande jamais son avis. « Sois belle et tais toi ».

Quant aux juges, ils ne ressentiront pas le moindre mouvement, donc ne testeront ni leur efficacité, ni la qualité du toucher. C’est exactement comme si, dans un concours culinaire, les juges se contentaient de regarder sans jamais gouter, ce qui est inconcevable. Leur avis ne serait pas crédible.

Je sais que ces propos seront choquants pour certains, car il n’est jamais facile de constater qu’on a pu faire une erreur et y croire avec la plus grande sincérité. Mais ce n’est pas moi qui ait inventé la main, l’anatomie et la physiologie.

Je peux reconnaître à chacun le droit de s’exprimer comme il l’entend, mais pas sur moi… et  lorsque c’est au détriment du bien-être, défendu avec des contre-vérités, et justifié par des arguments qui vont à l’encontre de la physique, il me semble de mon devoir de l’expliquer afin que chacun puisse faire ses choix en toute connaissance et en toute conscience.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », c’est pas moi qui l’ai dit, c’est Rabelais, ça fait déjà un certain temps, et c’est toujours valable.

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