
30 000 kilomètres
sur les mains
Au Docteur Henri Jarricot,
mon ami et mon maître
A Louise,
A Christian, Yvon et Margaret
dont j’ai eu le privilège de recevoir l’enseignement,
A Isabelle et Paul Duchesnay, Morihei Ueshiba,
Marcel Marceau, Shinichi Suzuki, Yehudi Menuhin
qui ont été à la source de mon inspiration.
A Michèle Delattre pour sa confiance et son aide.
A tous mes élèves qui m’ont tant appris.
A Anny, ma femme,
la seule personne qui m’a toujours soutenu.
Guy Dumont
AVANT- PROPOS
C’est un copain qui m’avait donné son adresse.
A la veille d’une rentrée scolaire s’annonçant difficile, je cherchais un naturopathe pour ma fille. Dans la foulée, à la fin de la consultation, je lui ai demandé l’adresse d’un cours de yoga.
Infirmière en chirurgie, je travaillais de nuit, et dans le meilleur des cas, je ne dormais que quatre heures le matin. Pas de temps à perdre, je voulais vivre ! Mais j’avais besoin de décompresser et j’avais pensé au yoga.
Il me le déconseilla, m’expliquant que j’avais plutôt besoin de souffler et non de me lancer dans une nouvelle activité qui risquait de surcharger un mental déjà bien encombré.
Cette attention qu’il me porta, son écoute et sa vision de la santé pendant la consultation qui dura plus de deux heures, me plurent. Il n’eu donc aucune peine à me convaincre que le massage était ce qui me conviendrait le mieux. J’avais l’habitude de prendre les autres en charge, il était temps que j’accepte, à mon tour, d’être prise en charge.
On ne m’avait jamais parlé comme ça.
A raison d’une séance par semaine, je tombai rapidement amoureuse de ses mains en même temps que de ses yeux bleus.
Puis, je suis rapidement devenue une de ses élèves les plus assidues.
A cette époque, il donnait des cours de naturopathie, et cela signe l’originalité du personnage, de 4h à 8h du matin, et après sa journée de massages, il enchainait avec un autre cours de 20h à minuit !
J’étais dans le groupe du matin.
Il faut dire que consciente des limites et des lacunes de ma formation d’infirmière, j’avais entamé une formation en naturopathie à l’école dont il était lui même-diplômé, sans le savoir, puisque nous ne nous connaissions pas.
Puis, je participai à mon premier stage de massage. Trente ans après, je me rappelle encore mes premières sensations.
Je découvrais mes mains qui m’apparurent alors comme ce que j’avais de plus précieux. Non qu’il faille les préserver, les protéger, comme des objets fragiles ! Non, les mains sont faites pour servir : nous servir, comme des outils. Servir les autres. Servir une passion, un art ou une cause.
J’ai enlevé mes bagues et mes bracelets, j’ai coupé mes ongles court et j’ai cessé de mettre du vernis. J’avais compris que les mains n’ont pas besoin d’artifices pour être belles, surtout si elles veulent être disponibles et efficaces.
De belles mains, ce sont les mains d’un enfant qui s’applique à écrire, ou celles du calligraphe qui a mis sa vie au service de son art. Celles d’une mère sur le front de son enfant ou de l’aide soignante qui prend le temps de remonter un oreiller. Celles du pianiste ou du chef d’orchestre, ou de Soeur Emmanuelle dans les bidonvilles du Caire. Celles de la couturière ou du cuisinier, ou les grandes mains parcheminées de mon père qui a cultivé son jardin toute sa vie. Toutes les mains sont belles si elles savent parler, écouter, créer, cultiver, transmettre, partager, donner.
De belles mains, ce sont avant tout, des mains attentives et confortables, efficaces, précises, habiles, généreuses, aimantes : vivantes.
En découvrant que j’avais deux mains aux possibilités insoupçonnées, je venais d’ouvrir une porte sur un univers dont j’étais loin de mesurer toute la dimension, sans savoir que ce premier pas allait bouleverser ma vie familiale et professionnelle… mais c’est une autre histoire, car aujourd’hui, c’est son parcours que je veux vous présenter.
Dès sa naissance, il était déjà en avance et décalé : il arrive avec plusieurs semaines d’avance et ses parents auraient préféré une fille cette fois ! Chétif, il est placé en couveuse et développe une jaunisse. Ses premiers jours ont un goût amer.
Quelques années plus tard, c’est un enfant un peu bousculé par la vie : il lui arrive toujours quelque chose ! Chute d’arbre, accident de cyclorameur, de trottinette etc. Et il s’électrocute avec sa lampe de chevet !
Alors, forcément, il agace un peu. On le traite de pleurnichard. D’autant plus que dans cette famille, on ne fait pas dans la dentelle pour ce qui est des états d’âme.
Le père, lui, il travaille. Beaucoup. Trop. Il a surement une revanche à prendre, ou plutôt quelque chose à prouver : assumer le bien-être matériel de sa famille. Il n’est pas souvent là et quand il est là, on se tait. A table, il ne parle que de boulot. Mais il est fier que ses deux fils aient chaque jour un beefsteak dans leur assiette, lui qui a connu la faim pendant la guerre.
Pourtant, il l’adore ce père. Il le respecte et grandit avec ce sentiment de vénération. Parfois, il aimerait bien pouvoir lui parler, mais il n’a jamais le temps. Même quand il le pose à l’école en allant à son travail, pendant le trajet, ils ne se parlent pas. Mais lui, il aime cette sensation d’intimité et ça lui suffit presque.
Sa mère, elle fait ce qu’elle peut. Elle a arrêté de travailler pour élever ses enfants. Elle est secrète, ne laisse rien paraître de ses états d’âme de jeune femme qui attend souvent son mari et elle fera tout pour être une femme modèle selon les critères de l’époque, quels que soient ses désirs ou besoins personnels. Elle s’adapte. On déménage souvent au gré des chantiers. Elle s’acquitte consciencieusement de son rôle de mère au foyer : les courses, le ménage, les repas…tout juste le nécessaire.
Non, ils ne manquent de rien ses enfants. Juste d’un peu plus d’amour, du moins d’amour exprimé, parce que l’amour, il est sûrement là, elle en a tellement manqué, elle aussi, avec sa mère, que ce n’est pas possible qu’elle n’ait pas compris à quel point c’est important la tendresse, l’attention, l’écoute, la reconnaissance, pour qu’un enfant s’épanouisse.
En fait, il n’est pas vraiment malheureux. Il est seul. Bien sûr, il y a son frère, mais c’est à croire qu’ils ne sont pas faits dans les mêmes fibres. L’un est vif comme l’éclair, l’autre plutôt calme. L’un est hypersensible, l’autre parait tiède. L’un est toujours en quête de… mais de quoi au juste ?
C’est peut-être cela son vrai problème : il attend tout de la vie, de ses parents, de la famille, de ses profs, des adultes, de la société, des copains, des filles…
« La mélancolie n’est que de la ferveur retombée » a écrit Gide.
Parce que ses désirs, son énergie, ne trouvent pas d’écho et parce qu’il est souvent déçu par les adultes, c’est un petit garçon un peu triste et solitaire.
Alors il rêve.
Quand je serai grand, je serai médecin, ou musicien, ou magicien !
Collé devant la télé, il regarde les interludes, fasciné. Des jeux de cartes apparaissent : éventails, cascades, accordéons, toutes ces fioritures le captivent. Deux mains… et le tour est joué ! Ah ! ces mains !
Mais… moi aussi, j’ai deux mains ! S’ils le font, je peux le faire !
Il hante le seul magasin de magie de Lyon. A cette époque, la magie est le fait de quelques professionnels. Il y côtoie les grands. Avec quelques pièces de monnaie chapardées dans le buffet de la salle à manger, il achète de temps en temps du petit matériel. Il s’entraine pendant des heures. Mais il agace tout le monde à toujours vouloir montrer ce qu’il sait faire. Enfin, dans les repas de famille, ça fait diversion.
« Allez, fais nous un tour ! »
Mais quand même ! Il lui faudrait un peu plus de soutien, d’encouragement, et aussi un peu plus de moyens, parce qu’en fait, il se débrouille avec trois fois rien. C’est bête, mais personne n’a l’idée de lui offrir un jeu de cartes neuf, un livre sur la magie, même pas dans les grandes occasions.
Ca paraît incroyable ! Quand on a un enfant qui manifeste un intérêt acharné et un certain talent, en principe, on l’encourage ! Eh bien non ! C’est même rejeté dans ce milieu. Il faut dire qu’on n’est pas encore à l’époque de l’enfant-roi qui passe ses mercredis et ses week-ends à pratiquer ses activités favorites. Et puis, malchance supplémentaire, il ne peut pas compter sur les cadeaux de Noël, une fois par an. Noël, on ne fête pas. Les cadeaux, on les a une semaine après les autres, le 1er janvier, et ce n’est pas à discuter.
Alors, il reste le jour de l’an et les anniversaires. Je dis « les anniversaires », parce que comme son frère est du 7 et lui du 15 mai, il y a automatiquement un dimanche entre les deux, et c’est ce jour là qu’on choisit. Alors quand le jour “J” arrive, c’est déjà fini. Et pour ce qui est des cadeaux, c’est variable. Des fois, c’est un pantalon, ou un pull, ou encore un dessus-de-lit. Enfin, quelque chose d’utile et nécessaire. Et cette habitude se perpétuera longtemps puisque pour ses quarante ans il aura un grille-viande !
Pas bien gai tout ça… mais si, rassurez-vous, il y a quelque chose de merveilleux dans sa vie, ou plutôt quelqu’un qui lui permet d’exprimer ses émotions et de combler une partie de ses manques : un chien.
Il avait cinq ans quand il a croisé son regard, chétif et prostré dans un coin au marché aux chiens, alors que ceux de la même portée ne cherchaient qu’à jouer, et c’est pour ça qu’il l’a choisi.
Youpi, c’est avec lui qu’il a fait son premier miracle.
Avec lui, il a compris qu’on n’avait même pas besoin de parler avec des mots pour se comprendre, et surtout, qu’avec deux mains et beaucoup d’attention, on pouvait créer une étincelle, et parfois même changer le cours d’une vie. Ses mains sont devenues ses alliées. Ce qu’il ne peut pas exprimer dans la vie, il le met dans ses mains. Et s’il y a un moment où il rassemble le meilleur de lui-même, c’est lorsqu’il touche.
Plusieurs années après, il continuera d’affirmer, dans une époque de technologie à outrance, que « nos mains sont nos meilleurs outils » et que « la main est notre véritable carte d’identité. »
Il est fasciné par leurs possibilités : la souplesse, l’agilité des doigts bien sûr, qu’il exerce par la magie, mais aussi le geste, la maîtrise du geste.
Son jeu favori devient le lancer de cailloux sur les bords de la Drôme. De plus en plus loin, mais surtout de plus en plus contrôlé : il n’y a pas de hasard dans la course du caillou. La trajectoire est étudiée, la force mesurée, l’élan calculé. Le résultat est à la mesure de tous ces paramètres. Pendant plusieurs années, tous les jours, il répètera inlassablement ce geste, des centaines de fois, et le choix du meilleur caillou deviendra son passe-temps favori.
A la maison, c’est dans une cuvette ou dans le lavabo qu’il « joue » : il suit le mouvement de l’eau provoqué par le balancement de son bras.
Il peut aussi rester des heures à regarder travailler un artisan. Il se souvient encore de ce maitre-artisan charpentier qui plantait des clous : beauté du geste juste. Pas un mouvement inutile. Pas un geste manqué. Il prend le clou, plante le clou, enfonce le clou. Et recommence. Pas un coup de marteau en trop. Pas un coup à côté. La précision, la régularité d’un métronome. Il aimerait bien devenir Compagnon du Tour de France. Peaufiner jusqu’à la perfection et travailler de beaux matériaux.
Comme il a raté son bac à force de faire le zigoto en classe, après une période d’errements, son père lui tend enfin la main : il est dans le bâtiment, ça tombe bien, il a une place pour lui sur un chantier.
Mais on a beau être le fils du conducteur de travaux, ce n’est pas génétique l’amour du goudron, des bulldozers et des marteaux-piqueurs. Il s’enfuit rapidement en courant.
La période d’errance reprend : quarante neuf boulots en fin de course !
Il a tout essayé, sans a priori, il ne rechigne devant rien. Parfois, l’expérience ne dure que quelques heures, mais il dit oui à tout : animateur en centre de vacances, chauffeur-livreur, bagagiste, barman, démonstrateur, veilleur de nuit, aide-ambulancier, carreleur, ramasseur de fruits, vendeur en tous genres (montres, horloges, électro-ménager, immobilier, publicité, revêtements de sols, surgelés, encyclopédies en porte à porte etc).
Heureusement, dans son environnement, brilleront bientôt quelques valeurs sûres : des rencontres et des relations qui vont nourrir son affectivité, canaliser son énergie, et lui forger un idéal, pour ne pas dire un destin.
Il y aura Christian, Louise, Margaret, Yvon, Henri et les autres.
Christian, culturiste de haut niveau, va lui apprendre à façonner son corps, ce corps qui menace à tout moment de le laisser tomber. Au moindre éternuement, c’est une cervicale qui souffre. Au moindre effort, ce sont les dorsales qui se coincent, rançon des accidents et des chutes mal ou pas soignées. En plus, de constitution chétive à la naissance, il n’a jamais vraiment rattrapé ce retard. Les traumatismes en tous genres ayant gravement compromis son équilibre, il ne tient plus debout.
Il va donc devoir, d’abord, réapprendre à marcher, puis se « faire » des jambes solides. Elles lui servent encore aujourd’hui. Il déclare volontiers « qu’on ne masse pas avec les mains, mais avec les pieds. » Rien dans les mains, c’est-à-dire aucune pression pour garder une main disponible et sans tensions, mais tout dans les jambes qui garantissent force, équilibre et stabilité.
Ainsi, pendant des années, il ne débutera pas une journée sans « faire sa gym » : entre cinq cent à mille cinq cent flexions et dix kilomètres de marche, en avant ou en arrière, voilà son programme normal et quotidien.
Christian sera également à l’initiative de sa formation en naturopathie. Il a déjà été sensibilisé aux produits naturels, à ce que l’on nomme communément les « médecines douces. » L’école P .V. Marchesseau représente à l’époque la synthèse la plus complète en ce domaine et Alain Rousseau, le naturopathe le plus authentique. Il obtient rapidement ses diplômes, décernés par l’Institut d’Hygiène Vitale de Paris.
Mais la découverte la plus révolutionnaire de ce parcours marginal, sera sans doute une petite annonce découpée dans un magazine, qu’il conservera plusieurs mois dans son portefeuille, avant de demander des renseignements. Il s’agit d’une publicité pour des stages de massage californien.
C’est l’étincelle qui allumera ce grand feu qui ne s’éteindra plus.
Pourtant, que de pratiques différentes pour un même nom ! Alors, très vite, comme il le fera pour toutes les techniques, il cherchera à remonter à la source. Rechercher les origines, le créateur, et s’en approcher au plus près, dans un souci de fidélité, d’authenticité et de respect.
Ce massage a bien été créé par une Californienne, mais a vite dégénéré par l’indélicatesse de quelques-uns, et d’ailleurs, qui cite encore son nom aujourd’hui ?
Margaret, il a eu la chance, ou plutôt le privilège de la rencontrer et de peaufiner sa formation professionnelle par des cours individuels. Il fut un des premiers diplômés en Europe, en Sensitive Gestalt Massage, puisque c’est le nom exact que lui a donné sa créatrice, Margaret Elke.
Dans son paysage, il y a aussi Yvon. Son enseignement le nourrira pendant des années et fortifiera sa foi dans les capacités de l’être humain et la possibilité de repousser ses limites, comme l’atteste Yvon par ses espèces de défis fous.
Yvon, c’est la force du mental sur le physique. C’est l’endurance, l’acceptation des difficultés, non pas dans la résignation, mais avec lucidité et courage :
« On a les épreuves de sa destinée et les armes de ses épreuves. »
« Dans la vie, il n’y a ni problèmes ni difficultés, mais des situations à vivre et à vivre intégralement. »
Telles sont les phrases choc qui forgeront sa volonté.
Dans la même lignée, se profile un autre « grand », un géant malgré sa taille : Morihei Uyeshiba. S’il est inaccessible, son enseignement a marqué sa recherche de manière indélébile : Beauté du geste soutenu par une philosophie qui parle d’Amour. Art martial sans agressivité, « voie d’harmonie entre l’Homme et l’univers », c’est l’Aïkido.
Quant à Louise, elle habite dans le même immeuble que lui, sur le palier d’en face.
Louise, c’est une belle histoire, un conte de Noël qu’il vous racontera volontiers si vous lui demandez. Je ne vous raconte que la fin, parce que souvent, lui, ne la raconte pas. Il s’arrête avant, c’est à dire avant que Louise meure. Il faut dire qu’elle a plus de quatre vingt ans, et qu’avant de mourir, elle lui a légué sa robe de chambre. Une vieille robe de chambre en rhovyl, maculée de taches de café au lait et trouée par les brûlures de cigarettes, pendue à la porte de son appartement, enfin, si on peut appeler ce placard où elle vivait, un appartement. Dans la poche de cette robe de chambre, il y avait juste de quoi réaliser un rêve, un projet, qui allait le propulser sur une trajectoire dont il ne dévierait plus.
Merci Louise, pour ce coup de mains, ou plutôt, ce coup de cœur.
De nombreuses années après, dans un moment de doute, une autre rencontre magique, en raison des circonstances, mais aussi par sa qualité, viendra ancrer à jamais ses convictions : « Faites ce en quoi vous croyez, sans vous occuper de ce que font les autres, ni comparer, le plus difficile n’étant pas de trouver sa place, mais de savoir y rester. » Voici, en substance, les paroles du Docteur Henri Jarricot.
Ce cadeau se transformera en déchirement à la mort du Dr Jarricot. Ils auront eu quelques années pour s’apprivoiser, échanger, partager, et même faire des projets de travaux communs qui n’auront pas le temps d’aboutir.
Il pratique l’acupuncture, l’homéopathie, l’ostéopathie et a mis au point avec le docteur Nogier, l’auriculothérapie, et surtout une méthode de diagnostic, les dermalgies réflexes. Pendant des heures, il restera ainsi dans son cabinet, pour assister aux consultations qui durent entre trois et quatre heures, en s’imprégnant de tout un savoir-faire doublé d’une humanité rare.
C’est de cette époque que datent les premières manifestations d’une affection dont il ignore alors le nom. Il lui faudra faire la tournée des spécialistes en tous genres, doublée d’examens qui vont du scanner cérébral à l’IRM cervicale, en passant par les radios de sinus et les investigations dentaires, pour tomber enfin sur L’ORL compétent qui annoncera le verdict, tout en le rassurant : non, il n’est pas en train de devenir fou, il souffre réellement, et d’un mal insupportable : les Algies Vasculaires de la Face (AVF).
Vous ne connaissez pas ? Normal. Souvent, même les médecins ne connaissent pas. C’est une maladie rare, mal connue, dont on ignore les causes et donc que l’on ne sait pas soigner. On sait, Dieu merci, depuis quelques années, la soulager. Du moins, soulager la crise, sans toutefois enrayer le cycle, car c’est une affection chronique ou cyclique, qui dans son cas, peut se produire trois ou quatre fois en vingt quatre heures, de jour comme de nuit, sur une durée variable de un à quatre mois. Une douleur paroxystique. Toutes les personnes qui en souffrent décrivent cette même douleur irradiante, intolérable, à se taper la tête contre les murs ou à s’enfermer dans une chambre froide. Mais là encore, il aura fallu un concours de circonstances pour que le produit miraculeux soit révélé. Pendant des années, il a du se débrouiller comme il pouvait : tous les antalgiques possibles, les points d’acupuncture, les glaçons, l’air frais, et surtout, l’équilibre, la seule façon de maitriser la douleur sans en être submergé.
Voilà, c’était juste pour dire que la douleur, la fatigue, les insomnies, il connait et qu’il n’aime pas beaucoup qu’on lui parle de ses cernes sous les yeux. Et puis, parce qu’il en connait le prix, il essaie d’être disponible, parce qu’il sait que rien n’est pire que la nuit, les vacances ou les jours fériés, quand on souffre et que toutes les portes sont fermées. Il n’a pas vraiment d’horaires et donne son numéro de téléphone personnel à tout le monde. Mais fermons cette parenthèse qui, pourtant, explique bien des choses.
Les Autres, ce sont des espèces d’étoiles filantes qui évoluent dans d’autres univers : le mime Marceau, Isabelle et Paul Duchesnay, Mahalia Jackson, quelques grands noms de la gastronomie (il compare souvent le massage avec la cuisine) ou quelques goélands.
Autant d’êtres qui lui ont transmis, sans même le savoir, le goût de la qualité et la recherche du Beau, qu’il traduit par ces mots :
« Tout ce qui est bien fait est beau à regarder. »
Et il ajoute, que ce soit en danse, en musique, en cuisine, en tricot ou en pêche à la ligne !
Comme pour tous les êtres passionnés, la vie, avec ses expériences bonnes ou mauvaises, et ses cicatrices, sera le terreau même de son évolution. Il a décidé qu’il ne « pliera » pas, quelles que soient les difficultés ou les incompréhensions qu’il rencontre. Or, dans ce domaine, tout reste à faire : le toucher, castré dès l’enfance par l’éducation et galvaudé par une société qui confond sensualité et sexualité, reste tabou. Alors, il faut expliquer, montrer, démontrer, convaincre.
Convaincre que si nous avons deux mains, nous avons le droit, et peut-être même le devoir de nous en servir pour faire du bien.
Montrer que l’on peut toucher quelqu’un sans arrière-pensée de séduction, avec pour seule intention de détendre, soulager, réconforter, aider.
Expliquer que le confort est notre premier alphabet, puisqu’il a été le moteur et le garant, pendant les neuf mois de la vie intra-utérine, de notre évolution, donc de notre vie, et que nous n’aurons de cesse de retrouver cet état.
Redonner le confort, c’est mettre l’être humain dans des conditions favorables à son bien-être et lui donner la possibilité de se rééquilibrer.
Encore faut-il susciter le désir d’apprendre, ou plutôt de réapprendre ce que nous avons perdu. Or, le désir ne s’apprend pas, il se révèle.
Son bâton de pèlerin, ce sont ses mains.
Comme d’autres parcourent le monde, il a parcouru à ce jour environ trente mille kilomètres sur les mains.
Sous ses mains, est inscrit l’itinéraire de chaque personne qu’il touche. Le corps est une véritable affiche pour qui sait la lire, et surtout si on laisse aux mains le temps d’écouter.
Il se déplace sur un corps avec la délicatesse et la précision d’un archéologue qui va faire émerger un trésor enfoui, parce qu’il a fait sienne cette maxime :
« N’entre jamais dans le temple de l’autre avec tes propres règles. »
Si le corps est un temple, le visage est le musée de l’Homme et lorsqu’il touche un visage, c’est de l’orfèvrerie. A chaque fois, c’est en effet vingt, trente, quarante, cinquante années, ou plus, de vie qui s’abandonnent, avec les joies, les peines, les peurs, les doutes, les espoirs ou les déceptions.
Chaque massage crée une métamorphose, et s’il laisse à son tour son empreinte, que ce soit celle du confort, de l’attention, de l’écoute et du respect. D’ailleurs, ne dit-il pas « donner » un massage, et non « faire » un massage.
Celui qui regarde sans voir au-delà des apparences, ne perçoit généralement que la douceur, la délicatesse et la générosité qui relèvent habituellement de l’affectivité : il parle de caresses.
Celui qui reçoit, ressent, sous la douceur, la force. Pour avoir accès à la vie, les bons sentiments ne suffisent pas, encore faut-il en avoir les moyens : des outils aiguisés et une technique maitrisée, au service du geste juste, au même titre que n’importe quel art ou activité de haut niveau, soutenus par une philosophie, même si le mot est un peu pompeux, ou au moins, une éthique.
Si le massage est un art, il répond aux mêmes exigences et en a le même moteur : le plaisir de pratiquer cet art, de communiquer, de partager et de transmettre, qui sont les véritables clés de cette alchimie coeur-corps-mains, avec la musique pour guide.
Sans être musicien, ni même posséder une réelle culture musicale, il a maintes fois fait l’expérience de la force du son qui est, pour lui, intimement liée à ce qu’il nomme « la force de l’instant. »
Contrairement à ce qui se pratique habituellement en massage de détente, la musique pour lui ne peut être un vague fond sonore, parasite de l’instant, mais devient au contraire, partenaire à part entière, chaque mouvement étant calqué sur le rythme et l’intensité de la musique diffusée. Du choeur d’opéra à la variété, en passant par le jazz et la musique symphonique, toutes les musiques qu’il qualifie de « riches » conviennent, ce qui l’a conduit à des enchaînements de plus en plus élaborés, donnant un caractère très chorégraphique à son massage justement nommé : Massage Artistique.
L’essentiel de son activité est donc constitué de ces deux aspects indissociables : la pratique et l’enseignement, l’un nourrissant l’autre et réciproquement. Ses stagiaires bénéficient d’une pratique professionnelle quotidienne de presque 35 ans, qu’aucun manuel ne saurait remplacer, et c’est cet itinéraire que je souhaite vous faire partager dans ce livre écrit à quatre mains, que je voudrais aussi passionnant qu’un roman.
Anny Dumont
PREMIÈRE PARTIE
L’ECOLE DE LA VIE
AD : Pourquoi ce désir d’écriture, alors que tu as toujours prôné la transmission orale, l’enseignement de maître à élève, comme le compagnonnage ?
GD : Plus qu’un désir, il s’agit d’un besoin, d’une nécessité. La nécessité de me libérer, en le partageant, de ce qui m’habite et m’anime depuis 30 ans et plus.
Ce n’est pas pour devenir écrivain que je veux faire ce livre, qui n’est pas une fin en soi, mais un aboutissement. Ce sera le fruit de toutes mes années de travail et de vie. Je voudrais arriver à la fin de ce livre et pouvoir dire, apaisé, cette simple phrase d’Hippocrate : « Voilà ce que j’ai à dire sur le sujet. »
Car pour être tout à fait sincère, je suis fatigué de devoir toujours expliquer, démontrer, convaincre.
La société actuelle, avec sa multitude d’informations où l’une chasse l’autre, le développement de la technologie à outrance, la course contre le temps, la crise économique, l’invasion de la sexualité avec tous ses débordements, est un laminoir et j’ai parfois l’impression de me battre contre des moulins à vents. Je suis tour à tour déprimé ou révolté, même si mes convictions restent intactes, et arrivé à ce moment de ma vie, j’ai envie de poser mes bagages. Rilke a dit : « Ce qui n’est pas exprimé reste dans le coeur et le fait exploser. » Je risque peut-être l’infarctus* à force de me torturer ! Non, je plaisante, je crois que j’ai encore du ressort et aussi quelques projets à concrétiser !
AD : Par exemple ?
GD : Un spectacle de massage avec un orchestre symphonique en direct… même si là, on est plutôt dans le domaine du rêve.
AD : Faut voir… N’est-ce pas toi qui a écrit cette phrase : « La seule chose impossible à faire est celle que l’on n’essaie pas » ?
Mais revenons à ce qui nous occupe actuellement.
Pour qu’on comprenne bien ta démarche, je pense qu’il est indispensable de parler de toi, c’est à dire de ta vie, qui éclaire ton chemin et ton évolution. Alors, commençons par le commencement, même s’il ne me parait pas nécessaire de suivre la chronologie. Ce qui compte, c’est de ne pas dissocier ton itinéraire personnel de ta vie professionnelle, les deux étant intimement liés.
Alors la première question qui me vient naturellement est celle-ci : quel souvenir gardes-tu de ton enfance, ou plutôt, qu’est-ce qui, dans ton enfance, a marqué ta vie ?
GD : Pleurer. Pourtant je n’ai pas eu ce qu’on appelle une enfance malheureuse. Mais j’ai beaucoup pleuré de tristesse. Je n’ai jamais fait de caprice, et d’ailleurs je crois qu’on m’en aurait vite fait passer l’envie, mais j’ai grandi avec un sentiment d’incompréhension perpétuelle.
Petit et chétif (je suis né prématuré et sans doute n’ai-je rattrapé cette fragilité que tardivement), j’ai subi de nombreuses chutes et traumatismes en tous genres.
Quand je tombais, je prenais une claque ! Quand j’avais mal, je n’ai pas le souvenir d’avoir été consolé ou réconforté. Et quand j’avais besoin ou envie de quelque chose, ce désir n’était jamais pris en compte.
*Etrange prémonition : cette conversation a commencé fin octobre 2012 et le 19 novembre, Guy faisait un infarctus.
Alors, je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne voient pas dans quel état de désarroi je pouvais être.
Aussi loin que je remonte, l’exemple le plus douloureux est celui de mon cyclorameur, que j’ai cassé en m’engouffrant délibérément, pour expérimenter la vitesse et ma maîtrise du mouvement, dans une descente de garage.
J’avais déjà reçu quelques fessées, mais celle-là me parut particulièrement injuste. Je n’ai plus de cyclorameur, mais en plus, je suis puni, alors qu’il suffirait d’une soudure pour le réparer. Et je suis triste à mourir parce que c’est toute ma vie qui est changée : mon cyclorameur, c’était mon plaisir, ma joie, mon oxygène, mon énergie. C’était un formidable espace d’activité et de liberté. Ce mouvement de « pousser-tirer », « avant-arrière », « inspirer-expirer » me comblait, tant physiquement que mentalement. C’était moi qui conduisais, moi qui maitrisais la vitesse et choisissais la trajectoire. Il était tout pour moi. Mais personne ne s’en est rendu compte, et ça, c’est dramatique.
C’est avec ce genre d’incidents, voire même de détails, diront certains, que je me suis forgé une conception de l’empathie, avec l’attitude qui en découle : ce que je sais aujourd’hui, pour l’avoir vécu maintes fois encore après, c’est que lorsqu’on prétend s’intéresser, ou mieux s’occuper de quelqu’un, la souffrance doit être prise en compte, quelles que soient les circonstances, car il n’existe pas de hiérarchie dans la souffrance. Qui est le plus malheureux, de l’enfant qui perd sa poupée ou de l’adulte qui casse sa belle voiture qui est son jouet, à lui ?
Dans le même genre d’incident, quand je me suis cassé le bras, ce ne sont ni la douleur ni la contrainte du plâtre qui m’ont le plus marqué, mais les circonstances : je riais, je sautais, je courais, et en un instant, tout a basculé. Et l’homme qui, à l’hôpital, était là pour me soigner, ne m’a posé aucune question, ne m’a donné aucune explication. Pourtant il ne savait rien de ce qui s’était passé, de ce que je ressentais, il faisait ce qu’il avait à faire sans s’occuper de moi. S’il m’avait expliqué, si j’avais pu lui parler, notre contact aurait été différent et mon ressenti aussi.
Cette attitude, je l’ai retrouvée, hélas, bien souvent parmi les thérapeutes en tous genres, et nous l’avons tous vécue. C’est pourquoi, aujourd’hui, je dis toujours qu’avant de poser la main sur quelqu’un, que ce soit pour masser, soigner ou laver les cheveux, il ne faut jamais oublier qu’un corps est habité par un être vivant.
AD : Nous aurons l’occasion de revenir sur ces notions de respect et d’attention quand nous aborderons le volet professionnel. Restons à l’enfance.
GD : Je ne voudrais pas paraître geignard, mais pour en finir avec le climat familial, j’irai jusqu’à dire que j’ai le sentiment d’avoir été brimé. Oui, le mot n’est pas trop fort. Et pour être encore plus clair, au risque de paraître grossier, je pourrais résumer le contexte par ces mots : « Tais toi ! T’es petit, t’as tort, t’es con ! »
En l’absence d’un regard bienveillant, à défaut de valorisant, je n’étais guère enclin à m’extérioriser. J’avais toujours peur de mal faire, je devais toujours faire attention à ne pas faire d’erreur, de bêtise, si bien que je n’osais rien faire, ou alors, en cachette. Mais je n’ai pas pour autant fait les quatre cent coups, je savais que le retour de bâton serait impitoyable, j’ai juste mené ma vie à la manière d’un solitaire, ne comptant que sur mes efforts et mon travail pour tenter d’exister quelque part. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles, à cette période, j’ai choisi la magie : personne n’en faisait, donc j’étais sûr d’être le meilleur… et en plus, je pouvais les épater aux repas de famille !
AD : Pas seulement !
GD : C’est vrai, la beauté du geste m’a attiré, plus que le désir de briller en société. Emerveillé par les interludes à la télé, j’ai passé des heures sans bouger, sans parler, à me nourrir de ces images de mains qui virevoltaient.
Chaque interlude ne dure que deux à trois minutes entre deux émissions. On ne voit que des mains, sans aucun commentaire, qui font des manipulations de cartes : éventails et cascades se succèdent. Parfois un As de pique est remplacé par un As de coeur comme par magie ! Je suis fasciné par la beauté des gestes, du geste juste. Je veux apprendre, c’est ce que je veux faire.
Pour tout encouragement, on me dit que ce n’est pas un métier, que je ferais mieux de ranger ma chambre et de faire mes devoirs.
Par chance, dans le journal pour enfant auquel mon frère et moi sommes abonnés, ils proposent des petits tours de magie faciles à réaliser. Je m’empresse de les apprendre, mais dès que je pense les maitriser et que je veux montrer mes prouesses à ma mère ou à mon frère, ils m’envoient promener. « Je n’ai pas le temps » ou « je connais le truc » sont les réponses que j’obtiens invariablement, sauf à la fin des repas de famille où on me sollicite pour amuser la galerie. Ils sont rarement attentifs au début, mais le moment que je guette, c’est l’instant fugitif où leurs visages changent d’expression devant le mystère de la métamorphose.
Je m’entraîne donc beaucoup tout seul, et je rêve. J’arrive sur scène en queue de pie, chapeau haut de forme, une rose à la boutonnière. Bien sûr, je n’ai pas encore de colombe, mais j’ai un faux-pouce qui me permet déjà de réaliser des effets très spéciaux.
Pour ne pas salir mon jeu de cartes, je me lave très souvent les mains, afin que les cartes glissent le mieux possible, mais ce qui était une nécessité devient vite un plaisir. J’augmente progressivement la température de l’eau jusqu’à la limite du supportable, et je garde mes mains sous l’eau, l’une contre l’autre, sans bouger, le plus longtemps possible.
Apparaissent alors une multitude de sensations qui m’étaient totalement inconnues mais que je trouve très agréables. Des picotements, avec une sensation d’engourdissement des doigts, s’accompagnent d’un réchauffement de tout le corps. Je m’aperçois que mes manipulations de cartes deviennent, du même coup, beaucoup plus faciles. Mes doigts sont plus souples, plus précis, mes sensations plus affûtées. Je touche différemment tout ce que je saisis et ne fais plus un geste machinalement. Je suis sensible à la texture d’un tissu, du manche de mon couteau, le relief d’un verre, de tout ce qui me passe entre les mains et ma bibliothèque de sensations s’enrichit de jour en jour.
AD : Et quelques années plus tard, quand tu rencontreras Jean Régil, tu auras enfin l’impression de jouer dans la cour des grands, ou du moins, d’y mettre un pied.
GD : Oui, c’est une de ces rencontres marquantes qui nous propulse à un autre niveau, dont j’ai fait plusieurs fois l’expérience, et qui arrive toujours dans des circonstances inattendues.
Pour ce qui concerne Jean Régil, j’étais, comme souvent, chez Séraphin, le magasin de magie où je passais des heures à explorer le catalogue dont je connaissais tous les produits et tous les prix. Je n’avais pas d’argent, mais tout y était et je pouvais alimenter mes rêves : la boule volante, les anneaux chinois, les gobelets de Bosco, la grande quêteuse, les foulards du XXème siècle, les bambous chinois. Perdu dans ma contemplation, je pensais qu’il me faudrait des années pour pouvoir acheter tout ce matériel et soudain… une apparition : Jean Régil en personne ! Il passe régulièrement ici, et connait bien le boutiquier à qui il montre quelques nouveautés. Et j’assiste, hypnotisé, à leur conversation.
– On se voit demain soir, Merlin sera là aussi, il doit faire une conférence sur les cordes, et je compte sur toi pour mes jeux de cartes.
Je reste abasourdi et Séraphin me sort de ma torpeur :
– Qu’est ce que vous préférez dans la magie ?
– Les cartes, la manipulation en général, je trouve tout ça très beau, même si ça demande beaucoup de dextérité.
– Si ça vous intéresse, je vous invite à une réunion de prestidigitateurs. Normalement, c’est réservé aux professionnels, mais je peux vous faire entrer. Il y en a une demain soir, de 21h à minuit, au Théâtre de Poche, rue Juiverie, dans le vieux Lyon. C’est quarante francs l’entrée.
Incroyable ! Je ne peux pas rater ça ! Bien sûr que j’y serai, mais il y a un certain nombre d’obstacles à franchir : l’autorisation de sortir le soir, tard, les devoirs à finir, et les quarante francs que je n’ai pas.
Je n’ai même pas cherché à ruser ou à négocier. J’y suis allé franco.
– Je voudrais vraiment y aller, s’il te plaît.
Mon père baisse les yeux et après un long silence :
– Bon, on verra demain.
Gagné ! Je sais que c’est gagné ! Il n’a pas dit oui, mais il n’a pas dit non, et je sens que je l’ai bousculé par la force de ma sincérité.
AD : Maintenant, il faut que tu racontes cette soirée, sinon on va rester sur notre faim.
GD : On ne va peut-être pas tout raconter en détail, mais c’est facile d’imaginer mon exaltation mêlée au stress, car tout est nouveau pour moi, à commencer par ce quartier de Lyon et cette petite rue étroite et sombre.
Je suis angoissé, j’ai peur d’être en retard et je suis impressionné, non par la dimension du théâtre qui porte bien son nom, mais par l’atmosphère et ceux que je côtoie.
Je suis abasourdi par le talent de Jean Régil, et si je compare avec mes propres capacités, en sachant le temps qu’il m’a fallu pour apprendre, je prends la mesure de ma petitesse et du chemin à parcourir pour espérer un jour en arriver là. Je suis subjugué par le mouvement incessant de ses doigts qui transforment tout ce qu’il touche en feu d’artifice, la beauté de ses mains et son allure générale. Je ne peux imaginer que je pourrai un jour parvenir à ce niveau, et pourtant, je donnerais n’importe quoi pour y arriver.
C’est à ce moment de mes réflexions, que Jean Régil s’adresse à moi et me demande de choisir une carte. Je pique le fard de ma vie ! Mais il me rassure, me met à l’aise, puis me demande de brasser le jeu. A la fois gêné et heureux, j’essaie d’être à la hauteur car j’ai déjà beaucoup travaillé le brassage, et j’ai même appris le brassage dit du manipulateur, où chaque carte doit être insérée entre la précédente et la suivante, un peu comme on voit dans les westerns. C’est difficile et souvent je rate, mais parfois ça marche. Alors j’essaie !
Porté par la force de l’instant, je réussis un super brassage, comme rarement. Je sais qu’à ses yeux ce n’est sûrement pas grandiose, mais il me félicite.
– Bravo ! Je vois que vous avez déjà beaucoup travaillé et puisque les cartes vous intéressent, je vais vous montrer toutes les manières de brasser.
Et là, c’est le grand jeu ! Le hollandais, le russe, le corse, le western, le joueur de belotte, tout est prétexte à une dextérité incroyable !
Je suis aux anges, mais surtout ce qui m’a ému aux larmes, c’est que pour la première fois de ma vie, quelqu’un reconnaît mon travail, et ce quelqu’un n’est pas n’importe qui, c’est Jean Régil lui même. J’ai même senti des regards bienveillants dans l’assistance et je suis bouleversé de me sentir enfin reconnu, même si je reste parfaitement conscient de mes limites. On ne m’a pas jugé sur mon niveau, peut-être juste sur mon engagement et la force de mon implication.
A la fin du tour, il me remercie de ma collaboration et va jusqu’à me serrer la main.
Je suis non seulement touché, mais marqué.
Regonflé, subjugué, je me sens autre. Quelque chose vient de se passer, qui démarre une nouvelle vie qui n’a rien à voir avec ce que je connaissais avant.
J’attendais ce moment depuis des années, comme une révélation. Ce qui n’était qu’un rêve est devenu réalité, et mieux encore, j’en ai été l’acteur !
Le lendemain, pendant le trajet jusqu’au lycée, en voiture avec mon père, je voudrais lui raconter ma soirée. Mais comme d’habitude, nous ne parlons pas et ce silence est un des plus pesants que j’ai connus.
AD : Et à l’école, quel élève étais-tu ?
GD : Je m’ennuyais.
Apprendre à lire et à écrire ne m’a pas posé de problème parce que je trouvais ça génial, mais je ne supportais pas de devoir répéter, recopier. J’assimilais vite et j’avais envie de passer à autre chose. C’est moi qui faisais réciter les leçons de mon frère alors qu’il avait deux ans de plus que moi. La seule chose que j’adorais, c’était le chant et d’ailleurs une de mes nombreuses institutrices l’avait dit : j’aurais dû entrer dans une chorale, mais les déménagements successifs ne l’ont pas permis.
La plus belle année que j’ai passée a été celle où j’ai été malade (sans doute une primo-infection, mais je n’ai jamais bien su) où j’ai été dispensé de devoirs. Je n’avais plus qu’à vivre. J’étais bon en classe, et cette année là, et c’est bien la seule, j’ai été alternativement premier ou deuxième.
Au lycée, arrivé en terminale, j’ai complètement décroché. Fasciné par les métiers qui m’étaient interdits dans l’optique familiale (médecin, architecte ou danseur) je n’ai jamais pu me mettre au travail pour y accéder, parce que les chemins par lesquels il fallait passer me rebutaient.
J’avais cette chance (mais est-ce réellement une chance ?) d’absorber instantanément en regardant et en écoutant, et j’ai beaucoup fonctionné par imitation. C’est ce qui s’est passé quand j’ai vendu des montres, des aspirateurs, de la moquette. Si quelqu’un, brillant dans un domaine, me montrait comment il fallait faire, je reproduisais. C’est aussi ce qui s’est passé plus tard quand j’ai découvert la naturopathie avec Mr Marchesseau, le drainage lymphatique, le massage, puis avec le Dr Henri Jarricot.
Je n’ai jamais réellement travaillé, c’est à dire d’une manière scolaire et laborieuse, dans toutes les démarches ou formations que j’ai suivies. Tu le sais bien, je suis resté des heures, silencieux, sans bouger, à regarder et écouter le Dr Henri Jarricot en consultation, mais s’il m’a offert, en cadeau de mariage, un livre d’acupuncture, une bible, je ne l’ai pas souvent ouvert !
AD : Nous reparlerons, bien sûr, du Dr Henri Jarricot et de tes diverses formations, mais avant de quitter l’enfance, je voudrais que tu parles de quelque chose qui t’a aussi beaucoup affecté et qui est sans doute relié à cette tristesse que tu as évoquée au début : tu n’as pas été un enfant très gâté.
GD : Oui, ça aussi, c’est peu commun. Mais c’est toujours pareil : je n’ai pas été maltraité, mais je ne me suis pas senti compris, ni aimé. Je n’ai pas été gâté, mais j’ai quand même reçu quelques cadeaux. Le drame, c’est que ce n’était jamais celui qui m’aurait fait plaisir. J’ai reçu un pantalon ou un dessus de lit pour mon anniversaire ! Il faut le faire ! Et les rares fois où on m’a offert ou donné quelque chose dont j’avais envie ou besoin, on m’a bien fait sentir l’importance du cadeau et j’en étais presque redevable.
On ne m’a jamais rien donné gratuitement, comme ça, pour rien, juste pour faire plaisir. Même la montre à laquelle nous avons eu droit pour nos dix ans (en même temps que la première cigarette !) je ne l’ai pas choisie et je l’ai vécue comme un drame. J’avais un petit poignet, donc je ne pouvais pas porter la grosse que je convoitais, alors que mon frère était costaud et a pu choisir. Moi, j’ai choisi par défaut. Mais il faut dire à leur décharge que je n’ai jamais su faire un choix, parce que choisir, c’est renoncer. Et puisqu’on évoque mon frère, je voudrais dire que paradoxalement, bien qu’il soit plus « carré » que moi à l’époque, et de deux ans plus âgé que moi, je me suis toujours senti le plus fort, et il avait bien compris qu’il ne fallait pas me « chercher. » Je dois reconnaitre qu’il n’a jamais profité de sa supériorité apparente et n’a jamais levé la main sur moi.
AD : Il faudrait quand même mettre un peu de bleu dans le tableau, sinon on va sombrer dans la désespérance !
Si on parlait de Youpi, là, maintenant, parce que c’est quelqu’un qui a beaucoup compté et surtout qui a laissé des traces.
GD : Tu parles de lui comme d’une personne, et tu as raison.
On a toujours eu un chien à la maison, mais avec Youpi, j’ai eu une relation particulière, et il a ouvert des portes.
Je me souviens toujours des premiers jours de son arrivée dans notre appartement où il cherche à s’approprier une place. Il ne trie jamais sa nourriture et se jette sur tout ce que nous lui présentons. Apparemment, il n’a pas mangé à sa faim dans sa vie antérieure, mais ce qui me frappe le plus, c’est sa manière de s’aplatir, ventre à terre, quand nous l’appelons, puis de ramper pour venir jusqu’à nous. Et son regard me bouleverse. Mes parents émettent l’hypothèse très probable qu’il a dû être battu et qu’on n’a pas dû bien s’occuper de lui. Ses yeux implorants et remplis de peur me deviennent rapidement insupportables. Il faut qu’il comprenne qu’on l’aime déjà et qu’on a juste envie de le caresser quand on s’approche de lui. Je commence donc à l’apprivoiser en lui disant mon nom, en lui répétant le sien, en lui racontant des histoires et à partir de ce moment, notre complicité va grandir tout en me faisant entrevoir un nouveau mode de communication.
Chaque étape de son évolution entraine une nouvelle étape de ma propre évolution. En veillant sur ses besoins, je deviens responsable et deux évènements marquants vont venir sceller notre relation.
J’ai une angine et je suis cloué au lit. Youpi ne vient jamais dans ma chambre et il lui est encore plus formellement interdit de monter sur mon lit. Je suis seul, ma mère étant sortie, et j’ai envie d’aller le chercher. Mais la fièvre, et surtout la peur des représailles me retiennent. Je lis, j’essaie de penser à autre chose, je m’endors, j’y reviens, mon désir grandit, j’hésite… et soudain, dans l’encadrement de la porte, il est là, assis, et il me regarde. En une fraction de seconde, tout se brouille : il n’a pas le droit, je rêve, j’ai peur, je m’en fous…
– Viens !
Youpi saute sur le lit et se couche. Je pose ma main sur lui. Nous sommes ensemble. Enfin !
Rêve ou réalité ? Fiction d’enfant ou magie de la force de l’instant que j’éprouverai plus tard en d’autres circonstances ?
Instantanément, je vais mieux. Il est là et il m’aide. Cette sensation me transcende. Ma mère va rentrer d’un instant à l’autre, mais étrangement, je n’ai plus peur de sa réaction.
Elle rentre et ne dit pas un mot sur la présence de Youpi.
Cette situation est une révélation : il est des événements, ou des situations, qu’on ne peut pas discuter, tant leur justesse les rend inattaquables.
L’autre événement qui va nous souder, c’est lorsqu’il s’est fait renverser par une voiture. Le choc violent, au niveau du museau, lui a cassé la mâchoire supérieure et sectionné la gencive, et ses dents pendent. La visite chez le vétérinaire n’a pas amélioré la situation. Couché dans son carton, il gémit.
Le lendemain, je ne veux pas aller à l’école pour rester à son chevet, mais évidemment, il n’en est pas question.
A mon retour, il est toujours couché sur sa couverture et gémit doucement. Je m’approche et pose le plus délicatement possible, ma main sur sa tête.
– Ne le touche pas, il va te mordre !
Comment ça, il ne faut pas le toucher ? Je ne veux pas lui faire de mal, je veux le rassurer.
Je l’effleure, et Youpi tourne son regard vers moi. Je suis alors certain qu’il ne va pas me mordre. Je pose l’autre main tout aussi délicatement, ce qui amène un petit soupir.
Il faudrait qu’il boive. Je trempe mon doigt dans son bol et l’approche de sa bouche encore sanguinolente. Il fait un petit mouvement de langue, mais il gémit au moment de lécher mon doigt. J’ai compris. Il a soif mais il a trop mal pour boire. Je vais l’aider en faisant couler un peu d’eau dans sa bouche, tout doucement. Et ainsi, goutte après goutte, je lui donne à boire. Un nouveau soupir de soulagement me dit que c’est assez.
Ce soir là, j’ai expédié mon repas pour le quitter le moins longtemps possible et retourner le veiller jusqu’au coucher. C’est sûrement la seule nuit de toute mon enfance où j’ai si mal dormi. Je ne l’ai pas quitté par la pensée et j’ai l’impression que mes mains ne l’ont pas lâché.
Au fil des jours, son état s’est amélioré à grand renfort de bouillies et de caresses, et notre alphabet s’est considérablement enrichi. Mon toucher aussi a changé. J’ai compris qu’il pouvait être une voie de communication et de réconfort.
Je venais de découvrir que l’on pouvait aimer et se comprendre même si on n’est pas de la même famille et si on ne parle pas la même langue.
AD : Tu as vécu d’autres épisodes de même nature, quand il a été piqué par une tique, par exemple.
GD : Oui, mais on ne va peut-être pas faire tout le bouquin sur mon chien, je ne suis pas sûr que ça intéresse tout le monde, même si j’ai beaucoup appris avec lui.
Pour clore le sujet, on va dire que la voie était tracée… mais ce n’était pas une autoroute, et j’ai connu quelques errances et traversé des zones marécageuses avant les belles rencontres qui allaient m’éclairer et me renforcer définitivement dans mes convictions.
AD : Alors, par quoi on commence ? L’ombre ou la lumière ?
GD : Je crois qu’il va y avoir une lacune si on passe sous silence la maladie de ma mère, qui est un épisode important de ma croissance pour deux raisons : le changement de vie qui en découle et la manière dont je l’ai vécu.
J’avais l’habitude des déménagements au gré des chantiers de mon père, puisque nous avons déménagé onze fois en dix ans. Je ne sais pas pourquoi, cette fois, nous emménageons chez mes grands-parents paternels. Je ne me souviens pas comment tout a commencé, mais Maman est couchée depuis un certain temps déjà et ça n’a pas l’air de s’arranger. Il va falloir que je m’en occupe.
– Maman, je vais te faire une tisane et te mettre le capitaine Troy à la télé pour te distraire. Youpi, reste près d’elle et surveille !
Ainsi, nous faisons notre possible, tous les deux, pour l’entourer, mais apparemment, ça ne suffit pas.
– Je ne serai pas là quand tu rentreras de l’école, mais Pépé et Mémé seront là pour te faire manger et il faudra que tu sois sage.
Mon frère ne rentrera pas non plus, il va habiter quelque temps chez mes grands-parents maternels.
Je ne comprends pas tout, mais ce jour là, je pleure beaucoup en allant à l’école. Le soir, mon père fait une apparition à l’heure du repas et repart à l’hôpital.
– Dis Papa, qu’est-ce qu’elle a Maman ?
– C’est rien, samedi on ira voir ton frère.
– Dis Papa, je peux aller avec toi à l’hôpital ?
– Non, fais tes devoirs et va te coucher.
Evidemment, je n’ai rien envie de faire. Mes grands-parents ne sont pas sympas avec moi, mon grand-père me fait des blagues douteuses qui me ridiculisent et m’humilient. Je n’ai pas de copain dans cette nouvelle école, ils jouent au foot entre eux et n’ont pas besoin de moi. Bref, je me sens seul et malheureux. Pour tout réconfort, il me reste Youpi, et on se serre les coudes. Régulièrement, je réitère ma question :
– Dis Papa, quand est-ce que je pourrai voir Maman ?
Cela fait bientôt six mois que je ne l’ai pas vue, mais cette fois la réponse est différente.
– Dimanche, peut-être.
– Ca y est, Youpi, on va voir Maman !
– Non, Youpi doit rester dans la voiture, c’est interdit aux chiens. Et toi, tu n’as pas intérêt à pleurer, parce que Maman est fatiguée et elle n’a pas besoin de ça.
Il fait bien de me prévenir, parce que je suis dans un tel état, qu’un simple regard suffit à me faire fondre en larmes sans raison.
En cette fin de dimanche après-midi, je trouve cette petite chambre triste et mal éclairée, et puis ça sent mauvais. Je n’ai pas le droit d’embrasser Maman qui semble effectivement très fatiguée.
La visite est de courte durée et au moment de partir, je me retourne.
– Maman, si tu ne viens pas avec nous, je me suicide.
Cette fois, c’est Maman qui se met à pleurer. Mon père m’attrape par le bras.
– Sortez tous les deux, et attendez-moi dehors.
Pendant le trajet de retour, mon père me fait une réflexion sur mon attitude, mais je sens qu’il ne m’en veut pas. Le reste du trajet se passe, comme d’habitude, en silence.
J’ignore comment se sont déroulés les jours qui ont suivi, tout ce que je sais, c’est que Maman est revenue habiter avec nous, dans un nouvel appartement, et cette fois, l’idée de déménager me plait.
J’apprendrai plus tard qu’il n’a pas été facile d’aller contre l’avis médical et que Maman a dû signer une décharge, assortie d’un pronostic vital très sombre.
Cette période restera pour moi empreinte d’un mélange de désespoir et de force, ajouté au discrédit de l’autorité médicale qui avait condamné ma mère. Un an de survie, avaient-ils prédit. Elle a vécu encore près de cinquante ans.
Certes, elle a une maladie pulmonaire et c’est très grave, et même contagieux, ce qui nous oblige à prendre certaines précautions. Mais je la trouve très courageuse et elle s’intéresse à une nouvelle médecine : l’homéopathie.
AD : Là encore, c’est une porte qui s’ouvre, et les médecines dites « parallèles », nous y reviendrons.
GD : Oui, je préfère continuer à parler de cette période, parce que quelque temps après, nous réaménageons ailleurs et c’est là que nous allons à Crest, qui est sûrement un des endroits où j’ai le plus de souvenirs heureux : la pêche, le lancer de cailloux dans la Drôme, les montées à la tour, le vélo, les copains, mon premier amour… que de bons souvenirs !
Le lancer de cailloux a été une véritable école qui me sert encore aujourd’hui en massage. Je m’explique : c’est en voyant mon père faire des ricochets que j’ai évidemment copié ce geste, et que je l’ai peaufiné à l’extrême, afin de le maitriser pour accroitre mes performances. J’ai d’abord appris à choisir les cailloux qui me semblaient les plus aptes à même de « voler », tout en étant assez lourds pour suivre une bonne trajectoire. J’étudie aussi la meilleure position pour prendre de l’élan. Je cultive aussi l’effet de ressort entre le court instant où j’arme mon lancer et celui où le caillou part. Je m’aperçois vite que ce n’est pas seulement la force physique qui garantit la distance parcourue. Parfois, je force énormément, au point de me faire mal à l’épaule, et je n’atteins pas mon but, parce qu’un des paramètres n’est pas bon. Par contre, quand tout est au point et bien coordonné, c’est presque magique et j’atteins des distances inimaginables.
Mon score s’améliore régulièrement et je joue à battre mes propres records. J’apprends à coordonner mes gestes, mais aussi à accorder mon corps et mon mental. Je perçois intuitivement que mon regard et mon intention conditionnent mes performances.
Si je ne sais pas encore intellectualiser mes perceptions pour en tirer des lois et en faire un concept, nourri de mes sensations et de mes expériences, je deviens rapidement le meilleur à cet exercice, loin devant mon frère et je dépasse même mon père qui pourtant réalise de belles performances. Si je n’en tire aucune gloriole, j’en tire au moins beaucoup de plaisir, sans même pressentir l’impact que ce jeu, anodin en apparence, aura sur ma vie future.
AD : Et la tour ?
GD : La tour était le vestige d’un château en ruines qui surplombait la ville, auquel on accédait par de petites ruelles très étroites, avant d’arriver au sommet par une multitude d’escaliers, où trônait un vieux drapeau français en ferraille rouillée qui grinçait selon la direction du vent.
Pendant les vacances, j’avais pris l’habitude de m’évader à l’heure de la sieste, et au fur et à mesure de mes échappées solitaires, ce parcours est devenu un véritable jeu de piste : trouver le chemin le plus rapide, le plus pittoresque, le plus facile ou au contraire le plus escarpé, à pied ou en vélo.
Dans la tour elle-même, il existe plusieurs possibilités pour accéder au sommet. Je croise aussi le gardien, un vieux monsieur bedonnant qui ne dit jamais un mot et ne sort jamais du petit espace qui lui est réservé. Il me fait un peu peur, et me regarde parfois d’un oeil curieux, car en cette période et à cette heure de forte chaleur, je suis bien le seul dingue à m’aventurer ici. Mais il ne me fait pas payer alors il doit être gentil !
Arrivé en haut, on domine toute la ville et la vallée, dans toutes les directions. Je profite du paysage impressionnant où souffle toujours une légère brise, avec une lumière changeante au gré du temps et où la distance de l’horizon varie selon que le ciel est nuageux ou dégagé. Les bruits de la ville qui montent jusqu’ici sont parfois atténués et ce sont alors les chants d’oiseaux qui prédominent sur les moteurs des voitures. Les odeurs sont surtout celles de la terre et de la végétation exhalées par la chaleur.
Je remarque, au fur et à mesure, l’influence de chacun de ces paramètres sur mon état physique et mental, et sans même savoir pourquoi, je deviens attentif à toutes ces perceptions, mieux encore, je les cultive.
C’est ainsi que monter à la tour est devenue un véritable chemin initiatique, mais pas au sens qu’on lui donne dans certains milieux ésotériques. En affûtant mes perceptions, j’ai acquis une véritable bibliothèque de sensations, avec la pleine conscience de ce qu’engendrent sur mon état physique et mental, la lumière, les odeurs, les couleurs, les sons, qui sont les prémices de ce que j’appelle aujourd’hui « la mise à l’instant. »
A la même époque, j’ai pris une autre habitude : sauter, toujours plus haut, pour essayer de toucher le plafond. Mais on a encore déménagé, même si on reste à Crest, et dans la nouvelle maison, les plafonds sont plus hauts. A force d’entraînement, je ne suis pas loin de mettre la main à plat.
Je vais essayer au garage où j’aurai plus d’élan, puisque la voiture n’est pas là. J’ai juste fait un mauvais constat : je n’ai pas remarqué les taches d’huile par terre.
Allez, c’est parti ! Je prends de l’élan, je cours, je saute… gagné ! Mais pour un court instant ! J’ai bien touché le plafond, mais je n’ai pas le temps de profiter de mon exploit car je suis retombé pile sur la tache d’huile, j’ai glissé et j’ai atterri par terre, le dos à plat sur le bitume, dans un vol plané ponctué par le choc de mon crâne sur le sol.
Complètement sonné, je me relève pourtant instantanément, et là, c’est l’horreur. Je ne peux plus respirer, ni émettre un son. J’ai mal partout, j’entends ma grand’mère dans la pièce à côté, j’ouvre la porte sans pouvoir prononcer un mot et en me voyant gesticuler comme un pantin, elle tourne les talons en me sommant d’arrêter de faire l’imbécile.
Dans un ultime effort, je me délivre de l’étau qui enserrait ma poitrine, d’où surgit un énorme râle qui affole enfin ma grand’mère. Mais comme d’habitude, au lieu de me venir en aide, elle commence à me réprimander. Et cette attitude m’est devenue insupportable.
Je me suis juré de m’en souvenir à jamais et aujourd’hui encore, la chute sur une peau de banane qui fait rire tout le monde (et est même l’objet de certaines émissions de télé), ne m’amuse pas du tout. Je n’ai jamais envie de rire quand quelqu’un tombe devant moi, quelles que soient les circonstances. Il me paraît essentiel, avant tout, de porter secours à la personne, ou de la réconforter, et selon que je sois victime ou spectateur, cette attitude m’a parfois coûté cher.
Pour en revenir à ma situation personnelle, physiquement, cet épisode signe le début des complications.
En fait, je n’ai rien de cassé, les douleurs vont s’estomper rapidement et je n’aurai aucun signe apparent de cette chute. Et pourtant, tout est changé, car j’ai été ébranlé dans ma structure même. De nature malingre, sans doute, comme je l’ai déjà dit à cause de ma naissance prématurée, mais aussi parce que j’ai très peu d’appétit (combien de fois ai-je entendu cette phrase : « Guy, mange! ») je résiste mal aux chocs. Et pourtant, je ne tiens pas en place ! Rester assis, tranquille, m’est totalement étranger, et mon programme quotidien, c’est courir, sauter, monter, descendre, tirer, pousser, lancer, pédaler, à quoi il faut ajouter le judo que j’ai commencé cette année-là.
Le problème, c’est qu’avec cette constitution et le peu de moyens dont je dispose, il me devient difficile de tenir debout. A peine suis-je poussé ou déséquilibré, que je suis par terre, et même en vélo, je ne me sens plus très sûr de moi et j’ai toujours peur de tomber.
AD : C’est dans ce contexte précaire qu’il t’arrive un autre pépin dont tu te serais bien passé…
GD : Tu parles de la lampe de chevet ?
AD : Oui, c’est pas banal non plus !
GD : Ma lampe de chevet, elle, est très banale.
C’est une de ces lampes de bureau comme on en trouvait partout à l’époque, constituée d’une tige en métal flexible, surmontée d’un chapeau métallique lui aussi, le tout vissé sur un petit socle en marbre. On peut l’orienter dans toutes les directions et je ne me prive pas de jouer avec les effets d’ombre et de lumière.
Ce soir là, ma grand’mère est venue me dire bonsoir, ma lampe est éclairée, et je l’attrape pour la rapprocher. Aussitôt, la lampe s’éteint et je ressens une violente décharge électrique dans tout le corps. Mon bras est pris de secousses incontrôlables et je ne peux ouvrir ma main pour la décoller de la lampe. Ajoutons que je suis pieds nus sur un sol en ciment et je sers de prise de terre. Malgré la panique, un éclair de lucidité me traverse l’esprit et d’un coup violent, avec l’autre main restée libre, je frappe la lampe à la base, ce qui a pour effet de la projeter à l’extrémité de la pièce et de me permettre d’ouvrir enfin les doigts. Bien sûr, tout cela va très vite (plus vite que le temps de le raconter), ma grand’mère crie, mon père arrive, et j’apprendrai plus tard, quand il aura démonté la lampe, que le fil électrique, à l’intérieur de la tige, était dénudé.
Pour une fois, mon père ne me gronde pas, il a dû avoir très peur et mesure le drame auquel on a échappé. L’intérieur de ma main gauche est très rouge, comme lors d’une brûlure, et mon bras est blanc jusqu’à l’épaule. Je n’ai pas vraiment mal, mais je suis secoué, avec la sensation que les vibrations se poursuivent intérieurement. Je me sens très faible et je pleure. On me met de la pommade et un pansement et Maman me propose d’aller dormir avec elle.
C’est à ce moment que je fais l’expérience de quelque chose qui m’était inconnu jusque là : l’insomnie. Malgré la fatigue, il me devient difficile de m’endormir, je me réveille plusieurs fois par nuit, je tourne et retourne dans mon lit sans trouver une bonne position, et je fais des rêves agités. Mais on me dit que c’est normal et que ça va passer.
Pour tenter de réagir énergiquement à cette situation inconfortable, je décide d’aller à la piscine pour me défouler et me vider la tête qui carbure à cent à l’heure. Je ne sais pas nager mais je n’ai pas peur de l’eau. Au bout de deux ou trois heures d’allées et venues dans le bassin, le maître-nageur qui se trouve aussi être mon prof de judo, m’interpelle. Comme il est assez sévère et m’intimide, je lui assure que tout va bien. Je rentre à la maison en titubant et devant mon état d’épuisement, ma grand’mère me donne du Phénergan (très répandu à l’époque) et ça marche !
Voilà un aperçu des accidents en tous genres qui ont jalonné mon enfance, à quoi il faut ajouter chute de vélo, chute d’arbre avec fracture du bras, chute d’escaliers où je dévale 14 marches en pierre et ceci jusqu’à l’âge adulte où je me fracture l’arcade sourcilière sur un rocher, et où j‘aurai plusieurs accidents de voiture avec tonneaux.
AD : N’en jetez plus ! C’est à peine croyable !
GD : Et si je rajoute la chute d’ascenseur où, pour le coup, je n’y suis pour rien, puisque ce sont les freins de l’ascenseur qui n’ont pas fonctionné, on comprend pourquoi je dis que je me sentais « décalé. »
AD : Si on insiste un peu longuement sur tous ces accidents, ce n’est pas pour faire pleurer dans les chaumières, au risque d’ailleurs d’en agacer certains, mais c’est pour qu’on comprenne mieux pourquoi tu es tellement réceptif à la douleur. Et si on revient au début du livre, cela explique pourquoi tu dis que quelles que soient les circonstances, il faut d’abord prendre en compte la souffrance, physique et mentale, et ne jamais sous-estimer l’inconfort qu’un traumatisme peut entrainer, même quand il n’y a pas mort d’homme.
En dépit de cette vulnérabilité apparente, et en pleine croissance, tu as pourtant déjà fait l’expérience de la force. J’aime bien l’épisode du vieux monsieur, raconte c’est touchant et très significatif.
GD : Ca va être bien long avant d’en arriver à l’essentiel, si on raconte toutes ces péripéties !
AD : On aura toujours le temps de couper !
GD : Comme souvent, je sors avec Youpi, et nous faisons toujours la même promenade, car j’aime bien observer les changements, si minimes soient-ils, tout au long du trajet.
En arrivant dans la première rue, j’aperçois un homme assis par terre, au bord du trottoir. Je ne distingue pas son visage, mais il m’apparait clairement qu’il se passe quelque chose d’anormal.
En fait, je le connais. C’est le vieux monsieur qui habite au bout de la rue et qui a une jambe de bois comme mon grand-père. J’ignore s’il s’agit aussi d’une séquelle de la guerre, mais pour cette seule raison, il m’est déjà familier.
– Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
– Je suis tombé et voilà un quart d’heure que j’essaie de me relever. Vous pouvez m’aider ?
– Bien sûr !
« Bien sûr », c’est vite dit, et j’ai répondu spontanément, sans évaluer la situation, car à la réflexion, il y a un problème : je suis à peu près aussi épais que le manche d’une fourchette, et lui, il doit bien peser cent kilos ! En plus, il a l’air épuisé par ses tentatives infructueuses. J’essaie de le tirer, mais je ne lui suis bien sûr, d’aucun secours.
– Essayez plutôt de trouver quelqu’un.
Effectivement, ce serait plus sage, mais franchement, la rue est déserte et au fond, ça me contrarie de devoir renoncer. Ce doit être comme le reste : question d’intention et de coordination et je pressens que si je ne me sers que de mes bras, il n’est pas près de décoller le Papi !
Je décide donc de changer de tactique. Je me baisse, je passe ma tête sous son bras gauche, le bras sur ses épaules, j’attrape sa main avec ma main gauche et sa taille avec ma main droite. Tout bien ! Comme ils font dans les films policiers quand il y a un blessé !
Mais rien ! Il n’a pas décollé de plus de vingt centimètres !
– Guy, sers toi de tes jambes ! C’est la seule chose sur laquelle tu peux vraiment compter. Oublie les bras et économise ton dos. Allez, bats toi !
Sympa, la petite voix ! Et merci du conseil, parce que ça marche ! Je me suis baissé très bas et juste en forçant sur mes jambes, très droit pour garder l’équilibre, on se relève ensemble, mais arrivé à moitié du chemin, je sens que je vais flancher.
– Appuyez vous sur moi, et servez-vous de moi.
Sitôt dit, presque fait ! Il m’utilise comme un mur et se redresse. Je tiens le coup, même si j’ai senti un craquement dans ma nuque.
Le voilà debout, et moi, un peu bancal.
Pour lui ça a l’air d’aller, mais moi, je ne marche pas droit, et en me retournant pour vérifier qu’il a bien repris sa route et appeler Youpi, j’ai très mal à la nuque.
A la maison, quand je commence à raconter mon histoire, mes parents sont sceptiques et je me fais copieusement sermonner.
Je n’y suis pour rien, ou plutôt, si j’y suis pour quelque chose, c’était pour une bonne cause, mais c’est encore moi qui trinque !
Dans le bus, la moindre secousse est une torture et quand j’arrive au lycée, les copains se foutent de ma figure. Il paraît que j’ai la tronche en biais, conséquence de la position antalgique que j’ai adoptée instinctivement.
– Dumont ! Arrêtez de faire l’idiot, ou sortez !
Cette fois, c’est trop fort, même le prof s’y met ! J’en ai marre de n’être jamais pris au sérieux et de ces attitudes qui consistent à rigoler ou à m’engueuler. Il faut être stupide, inconscient ou méchant pour réagir ainsi, ou ne jamais avoir souffert de sa vie.
C’est mon copain Patrice qui vient à ma rescousse.
– Monsieur, il a vraiment mal !
J’ai juste droit à un regard agacé.
Les études ne m’intéressent déjà pas beaucoup, mais franchement, avec ce genre de comportement, les profs ne montent pas dans mon estime. Pour tout dire, je les trouve « petits » et uniquement préoccupés par ce qu’ils estiment les concerner.
Je ne sais pas vraiment ce que je cherche, mais ce dont je commence à être sûr, c’est que ce n’est pas au lycée que je trouverai.
D’ailleurs, je ne dois pas être le seul à être insatisfait, car il parait que dans les lycées, les facs, tout le monde est en grève à Paris et bientôt, partout ailleurs. Je ne sais pas du tout à quoi tout cela correspond, mais mon lycée a été envahi, avec un certain Cohn-Bendit en tête. J’ignore qui il est, c’est la grande pagaille, on nous dit de ne plus y aller, les cours ne sont plus assurés et les infos à la télé disent que le mouvement s’amplifie. En voilà une bonne nouvelle ! Ca devient très sympa d’un seul coup ! On joue au foot, au ping-pong, on est tous mélangés, c’est copains-copines et même certains parents d’élèves se joignent à nous. Le pied !
Nous sommes au mois de mai, et je vais bientôt avoir quatorze ans.
AD : On a bien compris que tu ne feras pas de brillantes études, alors comment s’achève ta scolarité ? Après le bac, c’est le service militaire ?
GD : Ma scolarité s’achève dans un joyeux tohu-bohu car les « années bahut » sont des « années chahut » ! Je n’ai pas envie de fanfaronner à ce sujet, car avec le recul, je n’en suis pas très fier, mais quand même, j’ai du plaisir à me remémorer cette époque incroyable, et puis, au fond, on n’était pas méchants. On était juste des joyeux drilles, utopistes et insouciants.
J’ai beaucoup lu : tous les San Antonio qui me sont tombés sous les mains ! Il faut dire que j’avais passé un accord avec le prof de philo, après une convocation chez le proviseur : sa tranquillité contre la mienne. En clair, je faisais ce que je voulais, pourvu que je ne mette pas la pagaille.
Ce n’est pas très glorieux, mais pour moi, c’est presque émouvant parce que finalement, tout cela était assez joyeux et relevait d’une certaine insouciance (pour ne pas dire inconscience) le tout entretenu par une grande solidarité entre nous.
On passait aussi beaucoup de temps au café, où on buvait des menthes à l’eau en recopiant les devoirs de celui qui les avait faits, et on refaisait le monde. On jouait au flipper, au baby-foot et au billard, et ce fut un réel apprentissage du geste juste. Je gagnais souvent et je venais au secours des copains.
L’argent de poche provenait des petits boulots. Je vendais en particulier des journaux le dimanche matin, sur le trottoir, et je gagnais à l’époque autour de soixante francs que je dépensais dès les deux premiers jours de la semaine.
Le boucher-charcutier d’en face, me voyant souvent frigorifié, m’apportait la première quiche chaude qui sortait de son four, et ma grande tante qui avait tenu une pâtisserie dans le quartier, un thermos de café, ce qui me réchauffait le coeur autant que le corps.
Pendant les vacances, dès l’âge de seize ans, j’ai commencé à travailler sur les chantiers.
J’étais le seul français et mes co-équipiers étaient espagnols, italiens, algériens, portugais, marocains, et tous étaient bienveillants avec moi. Est-ce parce que j’étais le fils du conducteur de travaux, ou avaient-ils pitié de ma frêle constitution ? Toujours est-il que quand je faisais une erreur, ils la réparaient. Et c’est avec eux que j’ai appris à conduire un camion, une niveleuse ou un bulldozer, même si j’ai arraché quelques canalisations au passage. J’étais incapable de porter, et même de déplacer, des bordures de trottoir qui pesaient deux cent kilos, mais j’ai étalé du goudron et c’était tellement dur et suffocant que j’ai compris que je ne ferai pas carrière dans le bâtiment et qu’il me faudrait trouver autre chose.
AD : Parallèlement, tu avais quand même quelques activités un peu plus constructives, sans jeu de mot ?
GD : Oui, à cette époque, j’ai appris le rock, à raison d’un cours par semaine, pendant deux ou trois ans.
AD : Le rythme déjà ?
GD : Le rythme, le mouvement, les déplacements dans l’espace, les enchainements, la précision, le geste maitrisé…
J’ai aussi fait du Karaté, pas pendant très longtemps, car après trois entorses, j’ai préféré arrêter, mais j’ai été marqué par le prof pour sa rigueur et sa gentillesse à la fois. En y repensant aujourd’hui, je dirais son humanisme.
Il avait parallèlement une activité professionnelle pour gagner sa vie et enseigner était une passion. Je l’ai vu, une seule fois, mettre un coup à un copain qui bavardait et s’il l’a rattrapé avant la chute, la leçon était claire : si tu avais été vigilant au lieu de bavarder, tu aurais anticipé.
Bien sûr, il ne nous enseignait ni l’agressivité ni la violence, et ses conseils résonnent encore à mes oreilles : « Il ne faut jamais se battre, c’est beaucoup trop dangereux, sauf si vous êtes acculés et là, il faut savoir vous défendre. Et n’oubliez jamais que se faire insulter par un connard, c’est un compliment. »
Afin d’illustrer ces propos, il nous a raconté une anecdote dont on attendait la fin avec impatience, pour savoir comment il s’était sorti d’une situation délicate, et la morale de l’histoire fut très inattendue pour nous : « Quand je me sens en danger, je me sauve » et pourtant, ce n’était pas un lâche ! Et pour enfoncer le clou dans nos petites têtes, il ajoutait : « Ne discutez jamais et ne vous battez jamais. Sauvez-vous. » Et il est parti en courant et nous a plantés là.
Nous répétions des centaines de fois le même geste, le même coup de poing, le même coup de pied, jusqu’à la perfection. « Vous devez rester stable, et pouvoir frapper sans regarder. »
Ce qu’il ne manquait pas de nous démontrer par l’exemple.
Il s’entraînait tous les jours avec un collègue du même niveau, et une fois, en cours, nous avons eu droit à une démonstration d’action-réaction où les maîtres-mots étaient vigilance et rapidité.
Nous étions sidérés. Alors qu’on était en pleine époque Kung-Fu où les exploits se mesuraient à l’épaisseur des planches cassées à la force du poignet, chez nous, il ne se passait rien, si ce n’est un geste, fulgurant, un éclair, celui d’un sabre dégainé et rengainé en une fraction de seconde.
Le seul coup que j’ai porté, c’est celui que j’ai mis à un gars qui m’avait provoqué et que j’avais remis à sa place, mais qui, dès que j’ai eu le dos tourné, m’a attaqué. Je me suis retourné et je lui ai mis un coup de pied dans les règles de l’art. Il est tombé aussi sec.
A l’époque, je portais ces chaussures à semelles de crêpe qu’on appelait des “Clark”, et lui un pull blanc qui garda l’empreinte de ma semelle. J’étais aussi surpris que lui.
AD : Tu te souviens, on a rencontré ce prof un jour, par hasard, il n’y a pas si longtemps, et tu étais toujours aussi impressionné ?
GD : Oui, et pourtant, tu l’as vu, il n’était pas impressionnant par sa carrure, mais par ses qualités, ses compétences, on pourrait dire son charisme. Le respect, c’est vraiment un sentiment naturel pour moi, quand j’ai la chance de rencontrer de telles personnes.
AD : Je sais, et l’avenir nous le montrera. Nous voici donc à la fin de la terminale, que vas-tu faire ?
GD : En mars, comme chaque année, c’est la foire de Lyon, qui était à l’époque un évènement considérable. C’est là que j’ai rencontré un homme qui vendait des montres, et je suis resté une journée entière à l’observer. Il m’a proposé de m’embaucher l’été suivant, pour son magasin à St Tropez, ce qui m’a paru être un bon plan. Son affaire avait l’air de tourner, et avec mon aptitude à l’imitation, je ne doutais pas de pouvoir gagner rapidement et confortablement ma vie.
Sauf que… j’étais très amoureux de D. qui deviendra ma première épouse, et toute séparation était inenvisageable. Il était donc prévu, entre elle et moi, qu’elle me rejoindrait, ce qui n’a pas été de l’avis de ses parents. Donc, une semaine plus tard, j’avais tout planté, et j’étais de retour.
C’est ainsi que se sont enchainés les boulots divers et variés : un jour et demi à la plus grande brasserie lyonnaise, la Brasserie Georges, alors que je ne savais même pas, ô sacrilège ! ce qu’était une « gratinée. » Deux heures dans un grand hôtel où après avoir servi les petits déjeuners, j’ai demandé mon compte. J’ai tenu neuf jours au Sofitel avant de me retrouver veilleur de nuit dans une banque où je jouais aux échecs, sans oublier carreleur et autres spécialités !
AD : Arrive enfin le service militaire ?
GD : Oui, et là, je suis expédié en Allemagne.
J’étais très mauvais en allemand, mais j’ai fait de rapides progrès car j’ai eu la chance d’être envoyé au mess. Je ne portais donc pas la tenue militaire, mais un pantalon noir et une veste blanche, et au lieu de séjourner dans une caserne, nous étions logés dans une maison, en ville, et tous mes copains étaient des civils allemands.
J’ai donc appris à servir, ce qui m’a plu, parce que c’était encore un domaine où on sollicitait la main. On faisait des concours de verres, et j’en portais trente deux à la fois avec les deux mains !
AD : Tu en as aussi profité pour repasser le bac ?
GD : Honnêtement, ce n’était qu’un prétexte pour avoir des permissions supplémentaires et revenir à Lyon, voir D. C’était mon seul problème, mon seul objectif.
Dans ce contexte, j’ai passé un bac un peu rock’n’roll ! Tout s’est joué en fonction du peu de temps qui me restait pour passer les épreuves. Comme je l’accompagnais à son travail, j’arrivais régulièrement en retard et inutile de préciser que je n’avais rien révisé.
Ma dissertation de philo s’est terminée ainsi : « Je trouve le sujet nul et je pense qu’il y a des choses beaucoup plus importantes dans la vie. » Et j’ai signé ! (note : ½ sur 80)
AD : Il faut bien reconnaître que si tu n’as jamais été un délinquant, tu avais un esprit rebelle, voire provocateur.
GD : Oui, c’est vrai, mais je n’en avais pas vraiment conscience, ce n’était pas un parti pris, je réagissais spontanément, droit dans mes bottes comme on dirait aujourd’hui. Mais je n’ai jamais joué au dur, j’étais même plutôt poli et propre sur moi en temps normal. Allez finissons en avec ces histoires de potaches !
A cette époque de légèreté et de désinvolture, il y a quelque chose qui m’a bien pourri la vie : ce sont mes dents.
Toute ma vie, j’ai vu mon père avoir mal aux dents, jusqu’à ce qu’il se les fasse arracher pour les remplacer par un dentier. Mais il allait rarement chez le dentiste, il prenait des comprimés ou un coup de whisky.
On ne m’a donc jamais dit, et encore moins appris, qu’il fallait se laver les dents, ni emmené chez le dentiste. Résultat, à vingt ans, j’avais dix huit dents abîmées, et j’ai pris des boites et des boites de Salgydal et de Glifanan (interdits à la vente aujourd’hui). C’était le truc du moment, et au bout d’un moment, parfois très long, ça passait.
AD : Comme beaucoup de douleurs, ça finit toujours par passer, mais à quel prix !
GD : C’est donc avec les dents que j’ai éprouvé les premières douleurs lancinantes, avec leur antidote : le moment « magique » où ça passe.
AD : Dans ce genre de douleur, ce n’était qu’un faible aperçu… mais nous y reviendrons car il faudra bien que tu reparles des AVF (Algies vasculaires de la face). Après le service militaire, quelles sont les perspectives ?
GD : C’est le retour sur les chantiers, la succession de petits boulots, mais surtout mon mariage précipité, ma rencontre avec Christian, sans oublier mon approche de l’ésotérisme.
AD : Tout un programme ! Par quoi on commence ?
GD : L’ésotérisme, peut-être, ceci expliquant cela. A cette époque, Lyon foisonnait de voyantes et de maitres à penser, et j’ai été entrainé dans cet univers par ma future belle-mère qui était férue de tables tournantes, avait lu Rampa et dont des rituels plus ou moins obscurs guidaient la vie.
Il se trouve que mon père devait être opéré d’une artérite et toutes les prédictions annonçaient une issue funeste. Bon prétexte pour organiser dans l’urgence, notre mariage, vivement souhaité par la famille de D. qui n’acceptait pas l’idée d’une vie commune hors mariage. Bref ! tout s’est bien passé malgré la précipitation, sauf que… à la fin de la soirée, ce sont mes parents qui nous ont conduits chez mon tout nouveau beau-frère, où faute d’appartement, nous allions être hébergés, et ça, c’était pas bien réjouissant !
Ce mariage, je le souhaitais car je ne désirais rien d’autre que de vivre avec D. mais pas dans ces conditions, où je n’avais rien décidé, rien organisé, rien maitrisé.
J’avais vingt ans, et je divorcerai un an plus tard.
Mais pour l’heure, un mois après, j’avais trouvé un appartement au deuxième étage d’un vieil immeuble avec un escalier en colimaçon, où je me souviens avoir monté seul, ficelé sur mon dos et arrimé à mon front avec une ceinture de judo, la bonnetière donnée par ma grand’mère. Il faut dire que j’avais gagné en force grâce à Christian.
AD : Nous y voilà ! Comment l’as tu rencontré ?
GD : A côté de l’appartement de mes parents, se trouvait une salle de gym. J’étais chétif et mal dans ma peau, comme je l’ai dit, et un jour, je suis allé frapper à la porte, y voyant une possibilité d’améliorer ma condition physique.
C’est Christian Quentin qui m’a ouvert. Ce qui m’a le plus impressionné, ce sont ses bras, qui étaient aussi gros que mes cuisses. J’avais devant moi quatre vingt dix kilos de muscles. A cette époque, j’avais dix neuf ans, il en avait vingt six. Il s’entraînait depuis l’âge de dix sept ans et était en train de préparer le concours pour Monsieur Europe. Il levait quatre vingt dix tonnes de fonte par entrainement et faisait cinq cent flexions sur une jambe, et il m’apparu à l’opposé de l’image que mon père m’en avait fait : « Tous des gonzesses ! Ils font de la gonfle mais ils ne sont pas forts. » Faut voir…
Il me conseilla de commencer à travailler avec des sandows, n’ayant pas de matériel à ma disposition.
Donc, pendant une semaine, dans ma chambre, je me suis étiré, derrière, devant, les jambes, les bras, jusqu’au jour où j’ai lâché l’extrémité des sandows qui me sont revenus en pleine figure.
Là encore, pas de traumatisme visible, mais quelle violence ! J’étais sonné !
Après ces premiers essais infructueux, je retrouverai Christian plus tard. Il avait alors ouvert sa propre salle de gym et m’a proposé de m’entrainer avec lui. Entre temps, il avait eu de gros problèmes de cervicales et avait dû changer totalement sa méthode d’entrainement. Il s’entrainait désormais au poids du corps, c’est à dire sans poids, et travaillait le geste juste avec précision et rigueur. C’est lui qui m’a appris l’importance de l’équilibre, ainsi que la canne qui deviendra une de mes passions.
Professeur de culture physique, entraîneur national d’haltérophilie, il acheva également ses études de naturopathe avec l’obtention de son diplôme.
Je lui dois énormément pour l’aide concrète qu’il m’a apportée dans la consolidation de ma structure, mais aussi pour le modèle qu’il a été : un modèle de courage, de volonté, de discipline et de rigueur.
AD : Nous avons longuement parlé de Christian, ce qui est tout à fait légitime vu la place qu’il a eue dans ta vie, et revenons maintenant à une époque un peu antérieure, où tu te retrouves jeune marié.
GD : D. fut atteinte de tuberculose pulmonaire et resta hospitalisée un mois. Je dois ouvrir une parenthèse sur l’évolution de sa maladie qui reste une énigme.
A sa sortie d’hôpital, elle a arrêté tout traitement et n’a pris aucun médicament, hormis des huiles essentielles matin, midi et soir et l’application d’un « produit miracle » qui a eu ses heures de gloire avant d’être interdit : la « toile souveraine. » C’était une pièce de tissu enduite d’un baume à base de plantes qu’on appliquait directement sur la peau, ce qu’elle fit six jours sur sept. Ce produit fut interdit, suite à la mort d’un nourrisson dont les seins maternels avaient été traités avec ce produit, pour des crevasses, ce qui intoxiqua le bébé. Il se révéla que le tissu en question contenait du plomb. Le fait est que six mois plus tard, D. n’avait plus rien.
AD : Cette guérison est assez surprenante pour être soulignée, et je comprends qu’elle t’ait marqué.
GD : Inutile de préciser que pendant son hospitalisation, j’étais plus souvent près d’elle qu’au travail, ce qui nous mit dans une situation financière catastrophique. Avec toute la diplomatie qui était la sienne, mon père me proposa une de ses solutions radicales qu’il n’était pas question de négocier : demain, tu es sur le chantier avec moi, à Autun !
Nous sommes restés une semaine dans la caravane avec mes parents. Le seul souvenir positif, c’est ce charpentier que j’ai regardé planter des clous pendant des heures. J’étais fasciné par la précision, la maîtrise de la technique, la régularité, l’enchainement de ses gestes, son application, comme s’il s’agissait d’un travail précieux. Quel spectacle et quelle leçon !
A part ça, je ne songeais qu’à trouver un moyen de repartir, et à force de méditation, de rituels, chapeautés par un couple élevé dans la hiérarchie des forces occultes, le septième jour, le miracle eut lieu ! Je reçois une convocation pour un grand magasin d’électroménager au nouveau centre commercial de la Part Dieu. Sauvés !
AD : C’est là que tu as eu l’accident d’ascenseur ?
GD : Oui, encore un choc qui m’a fortement ébranlé sans laisser de trace, mais les circonstances sont assez savoureuses pour être racontées.
J’avais sympathisé avec une standardiste qui me permettait de recevoir des coups de fils personnels et d’appeler gratuitement. On ne se connaissait même pas, tout se passait par téléphone.
Quand l’ascenseur a atterri brutalement au niveau moins deux, parce que les freins n’avaient pas fonctionné et qu’il était descendu en chute libre, mon premier réflexe a été de décrocher le téléphone. Mais elle m’a raccroché au nez, persuadée qu’il s’agissait d’une blague ! Et j’ai du insister avant de voir arriver les pompiers qui m’ont emmené à l’hôpital où aucun traumatisme apparent ne fut décelé. J’ai donc décidé de rentrer contre l’avis des médecins.
Le lendemain, j’étais à mon poste où, surprise, j’eus la visite du directeur du magasin et du PDG du groupe qui me firent des propositions financières que je refusais illico, les soupçonnant de vouloir acheter mon silence et leur tranquillité. C’est vrai, j’aurais pu déclarer un accident du travail, demander des dommages et intérêts, avoir une pension etc. Au lieu de cela, je leur ai claqué la porte au nez, et par bravade, j’ai repris ma course aux petits boulots : vente de publicité, chauffeur-livreur, carreleur (deux cent cinquante mètres carrés de carrelage quand on n’a jamais posé un carreau, ce n’est pas rien ! ) vente de copies d’horloges anciennes, vente à domicile d’encyclopédies pour une grande maison d’édition, et là, nouveau coup d’éclat ! Et pourtant, ça marchait !
Ce jour là, j’avais même conclu une belle affaire : le père était handicapé, la mère femme de ménage, et il fallait penser à l’éducation de leur fille. Je leur avais mis le maximum, grâce à un argumentaire appris par coeur, assorti d’un crédit, mais à la fin, dégoûté par le procédé, écoeuré par le système, j’ai déchiré le bon de commande, sous peine de ne plus pouvoir me regarder dans une glace. Puis, je suis rentré engueuler le chef des ventes et j’ai tout plaqué.
J’étais déprimé, découragé, car il fallait bien travailler pour vivre, d’autant que la maladie de D. n’avait rien arrangé, mais aucun travail ne me plaisait, et je ne savais vers qui, ni vers quoi, me tourner.
Dans ce contexte, notre relation s’est dégradée au fur et à mesure, sans que je m’en aperçoive et sans aucun conflit apparent. Disons que ce n’était pas une relation épanouissante, et sous la pression de mes beaux-parents, sans doute déçus par mon incapacité à offrir à leur fille l’existence qu’ils avaient envisagée pour elle, un divorce mutuellement consenti fut prononcé. J’ai signé sans m’occuper de rien. Mais j’étais profondément meurtri, car toujours amoureux. Et à nouveau seul.
AD : La solitude, comme un refrain…
GD : J’ai trouvé un appartement dans le vieux Lyon : soixante mètres carrés sans chauffage ni eau chaude, à soixante quinze francs par mois à l’époque. Même mes plantes vertes ont gelé derrière les fenêtres qui ne joignaient pas. Seule l’amitié de Jean-Jacques m’a réchauffé.
AD : Donc, nous voilà rue St Georges, où habitait Louise, et c’est là que je t’ai rencontré.
GD : Oui, mais avant notre rencontre, j’ai eu encore quelques années de galère.
Au niveau de ma santé, d’abord : mes conditions de vie étaient spartiates, j’avais une hygiène de vie déplorable, je mangeais peu et mal. Je n’étais jamais malade et je ne voyais jamais de médecin, mais j’avais énormément de douleurs : maux de dents, douleurs vertébrales, dorsales et cervicales surtout.
Je fréquentais alors une faune de gens qui regroupait ostéopathes, magnétiseurs, rebouteux, acupuncteurs, guérisseurs en tous genres, voyantes et marabouts, bref ! Tout ce que Lyon comptait de célébrités ! Et j’en ai vu des pointures ! En plus, j’étais balloté au gré des rencontres et des combines pour ne pas payer. Bref, des fois ça marchait, et des fois non. Et parfois même c’était pire après qu’avant.
AD : C’est sans doute ce qui explique qu’aujourd’hui tu sois devenu aussi intransigeant envers les charlatans de tous bords ?
GD : Peut-être, sûrement même…Tous ces gens m’impressionnaient, je croyais qu’ils détenaient un savoir, un réel pouvoir. En fait, ils se servaient de la crédulité humaine pour établir leur propre pouvoir, sans aucune connaissance, aucune compétence.
C’est aussi à cette époque que j’ai fréquenté assidument l’école dentaire pour venir à bout de mes dix huit dents cariées : toutes les semaines, deux à quatre heures de soins, pendant deux ans et demi. Ca aussi, ça forge un mental !
AD : Au niveau boulot, tu en étais où ?
GD : C’est la première fois que j’ai eu un véritable emploi stable et correctement rémunéré, où je suis resté deux ans et demi et qui m’a donné la sécurité qui me manquait : vendeur dans un magasin de moquettes.
C’est ainsi que j’ai pu me payer ma première machine à laver et j’étais si heureux que je suis resté devant à la regarder tourner pendant toute la durée de la première lessive ! Il faut dire que l’installation électrique et la plomberie étaient tellement précaires que je devais m’assurer qu’il n’y ait pas de fuite ni de court-circuit.
Sinon, je ne dépensais rien, ou le minimum : j’étais meublé de bric et de broc, car je récupérais tout ce que les autres ne voulaient plus. Ma seule folie était les bouquinistes, les livres d’occasion n’étant pas chers, et j’adorais fouiner, curieux de ce que contenaient les anciens livres de médecine, de botanique, de techniques de soins divers. J’ai énormément lu à cette époque : Rancoul, Rouhet, Salmanoff, Kühne, Desbonnet, Durville, Valnet, de Sambucy, Palaiseul, n’avaient plus aucun secret pour moi.
Je sortais peu, en rentrant du travail j’achetais une tranche de jambon ou je me faisais des pâtes, et assis par terre, au milieu de mon fatras, entouré de mes livres disposés en demi-cercle, je lisais, je comparais, je faisais des recoupements. J’essayais de percer les mystères du corps humain et de me forger une conception de la santé.
Je m’étais parallèlement inscrit à une formation de Heilpraktiker, en Allemagne, pour devenir naturopathe, mais j’ai abandonné dès la fin du premier week-end, alors que j’étais parti pour seize week-ends, déçu par la pédagogie très spéciale qui consistait à nous dicter des pages et des pages de bouquins. J’avais les mêmes à la maison, et ces déplacements coûtaient beaucoup trop cher pour faire de la simple copie.
Efficace vendeur de moquettes, où j’ai réalisé les plus belles ventes du magasin, et où je me donnais sans compter, je me suis fait débaucher par des clients, pour vendre de la publicité, avec la perspective d’un salaire dont je n’aurais jamais osé rêver. Mais à l’usage, je me suis révélé moins brillant en publicité qu’en moquettes, et je me suis retrouvé au secteur imprimerie où, là aussi, j’ai beaucoup appris de ces grosses machines.
J’ai, une fois encore, le souvenir d’avoir fait une chute mémorable en dévalant les escaliers d’une mezzanine, qui m’a valu deux ou trois cervicales en l’air. Le lendemain matin, je ne pouvais plus bouger. Je n’avais pas de téléphone, et difficile de trouver quelqu’un un dimanche. Ceci explique cela : je donne mon téléphone personnel et je travaille sept jours sur sept, ce qui ne veut pas dire que je travaille tous les jours, mais que je suis disponible sept jours sur sept. J’ai trop souffert de ce sentiment d’impuissance et de solitude quand on est dans un moment critique et que toutes les portes sont fermées, que ce soit le dimanche ou les jours fériés.
Après l’imprimerie, j’ai revécu une époque formidable en tant qu’animateur dans un village de vacances familial, où j’avais cette fois la charge d’adolescents de quatorze à dix-huit ans.
A nouveau, je ne m’arrêtais plus. J’ai découvert la marche, les randonnées, la spéléologie. J’étais capable de faire vingt kilomètres en vélo au réveil, puis le tour du lac d’Annecy avec les gamins, et d’enchainer les soirées d’animation. J’étais increvable et surtout je me sentais reconnu : apprécié par le directeur, sollicité par les monitrices, aimé par les gamins et leurs parents, on dirait aujourd’hui que je m’éclatais !
C’est lors d’une de ces soirées d’animation, après la projection d’un diaporama sur le Tibet, qu’a germé le projet, alimenté par l’enthousiasme de S. une éducatrice qui se trouvait là avec un groupe d’enfants, de faire l’ascension du camp de base de l’Everest. Eh oui, rien que ça !
S. a donc déménagé, en quittant travail, mari, famille et amis, pour venir habiter chez moi en vue d’un entrainement régulier. On a acheté les doudounes et les chaussures adaptées, mais on n’a pas été bien loin. La première ascension, dans la région d’Annecy, fut pour elle bien au-dessus de ses capacités et le quotidien a vite tordu le cou à nos rêves d’évasion.
Diplômée, elle avait facilement retrouvé un poste d’éducatrice spécialisée, et j’ai moi même décroché un emploi d’éducateur dans un foyer pour cas sociaux, ou enfants placés après une décision de justice.
Ce fut une année très difficile, où je côtoyais des éducateurs diplômés et si nous faisions le même travail, nous n’avions pas les mêmes formations, ni les mêmes conceptions, ni les mêmes méthodes.
Pendant que la majorité d’entre eux était en vacances de neige dans une station, j’ai pris les six enfants restant, les plus difficiles, qui ne partaient pas, et je les ai emmenés faire le tour des lacs d’Auvergne. C’était en février, on est resté dix jours et j’en garde un souvenir mitigé.
Simultanément, je m’étais inscrit à une autre formation en naturopathie, dont j’avais acheté tous les manuels, sans toutefois avoir travaillé régulièrement.
L’école de P.V. Marchesseau, qui s’appelait l’Institut d’Hygiène Vitale, de Paris, était à l’époque ce qui se faisait de mieux en la matière. Mr. Marchesseau n’avait rien inventé, mais il avait fait une synthèse complète de toutes les méthodes naturelles d’hygiène vitale existantes : alimentation, hydrologie, phytothérapie, exercice physique, yoga, esthétique, réflexologie, psychologie. Tous ses ouvrages étaient parsemés de réflexions qui me parlaient et stimulaient ma soif de connaissance : « Apprendre et comprendre sont deux choses distinctes. Apprendre, c’est recevoir la pensée d’autrui, et la retenir sans l’assimiler. Comprendre, c’est faire sienne toute pensée étrangère, c’est lui trouver une place dans sa propre architecture mentale, sans en rompre l’harmonie. Beaucoup apprennent, et bien peu comprennent. »
Son collaborateur, Alain Rousseau, incarnait l’illustration parfaite de cet enseignement, avec un corps sain, équilibré et harmonieux et un mental inoxydable.
En quelques mois, j’ai accompli le travail que j’aurais dû faire en trois ans, et j’ai passé avec succès mon diplôme de naturopathe dans la foulée.
Et puis, Louise est morte, et là, nouveau virage.
AD : Louise, justement, il faut lui consacrer un chapitre particulier. C’est une si belle rencontre ! Le mieux serait que tu racontes cette soirée de Noël que vous avez passée ensemble, parce que là, tout y est, on comprend tout.
GD : J’ai déjà écrit un texte à ce sujet pour mes élèves, et le plus simple est de le reproduire ici.
L’être de Noel
(Lettre ou ne pas être)
« C’est la fin de l’année civile dans quelques jours et chacun d’entre nous jouera son rôle : cadeaux, voeux, huîtres, et foie gras essaieront de se marier avec costumes, toilettes et parfums en tous genres, pendant que les réussites ou les échecs de l’année écoulée poursuivront leur match effréné sur le terrain de nos coeurs.
J’ai horreur des fêtes en général. Peut être parce que celles de mon enfance ne furent jamais au rendez-vous de mon coeur ou de mes espérances.
Je me souviens…
De ce Noël où je suis resté seul devant un plat de pâtes amer au milieu d’une montagne de vaisselle sale. De cette soirée sans chauffage qui fait froid au corps, avec le froid au coeur. De cette lumière blafarde sur mon assiette blanche remplie d’un mets blanc qui m’obligeait à occulter ma vision. De cette eau froide qui ne me permettrait même pas de laver cette assiette ou tout au moins m’en enlèverait l’envie, même si elle me frôlait. Du son de la musique du restaurant d’en dessous, déformé par le long couloir comme le râle de mon corps meurtri et mal lavé.
Certes, je n’étais pas réellement en mauvaise posture, comparé à tant d’autres gens certainement plus malheureux que moi. Mais c’est connu, ce n’est pas le malheur des uns qui génère le bonheur des autres.
Je sentais plutôt une imposture de mon être profond. J’étais simplement en mauvaise position.
Je ressentais l’immobilité de cette étincelle qui, malgré tous les outrages de l’instant continuait à briller au fond de moi. Je la sentais qui essayait de me réchauffer mais qui, aussi, s’essoufflait par le reflux de mon souffle de désespérance.
Je ne pus pas finir la dernière bouchée de ce plat fade qui devait pourtant être annonciatrice d’un flux nouveau aux regards de la bouteille de champagne que j’avais achetée avec les derniers francs qui me restaient.
A quoi serviraient ces bulles et ces vapeurs d’alcool si mon coeur ne parvenait pas à les enflammer, si cette lueur devenait trop faible et était noyée plutôt qu’attisée.
Le courant ne passait plus car il n’y avait aucune issue. Le générateur de mes pensées était court-circuité et la flamme de la bougie que j’avais allumée n’arrivait pas à se développer.
Comme mes yeux qui restaient secs, elle ne coulait pas non plus, mais sans réellement s’étouffer, elle demeurait là, petite et blafarde. Je pointais mon indexe dans sa direction comme pour l’accuser d’être le reflet de moi-même.
C’est juste au moment de la toucher que la légère brûlure de la cire chaude me re-volta.
Qu’attendais-je de recevoir, qu’espérais-je de l’instant en restant au dehors, en ne l’assumant pas?
En pointant ce doigt en direction de cette flamme, je laissais se prolonger mon regard dans la même direction. Il s’arrêta sur la fenêtre d’en face, celle de ma voisine.
La lumière était éteinte mais je savais qu’elle était là, seule, comme moi, et que personne n’était venu la chercher, elle non plus. Noël est une fête de famille, elle n’est pas de ma famille.
Elle n’avait pas de famille et la mienne ne fourmillait plus depuis longtemps.
Alors, il me vint cette réflexion : c’est quoi la famille?
Est ce que seul le liquide sang a le droit de régir mes choix et mes mouvements alors que le flot de mes larmes internes n’attendait qu’un lit de tendresse pour sourdre et se transformer en précieux liquide.
Entre cette fenêtre et mon doigt se dressait l’ombre de ma bouteille et soudain le reflet de son papier doré finit d’éclairer ma réflexion.
Ma main devint bouillante en attrapant son goulot car mon étincelle intérieure ayant trouvé un support jaillit comme un chalumeau.
C’est bizarre, cette sensation. Alors qu’à l’instant d’avant je pensais manquer et n’avoir qu’à peine de quoi subvenir à mes besoins, il me suffisait d’avoir décidé de partager le peu restant, pour le décupler.
J’attrapai la bouteille et sortis de chez moi. Je grimpai les escaliers en pierre mal taillée et j’arrivai devant sa petite porte.
L’odeur du tabac brun qu’elle fumait, mêlée à celle de l’humidité et de la moisissure de l’allée vétuste se transforma en un parfum suave dont je me nourris en guise d’apéritif. Je pensais au festin qui m’attendait.
Je frappai.
– Mamie, c’est Guy!
– Oui, entre.
Le flot de fumée m’enveloppa dès que je pénétrai dans la minuscule pièce où elle habitait. La lumière était éteinte. Seule la lueur de la lampe de ma cuisine que j’avais laissé allumée filtrait à travers ses vieux rideaux jaunis. C’est à travers ce rai de lumière que je distinguai son corps allongé sur le petit lit au fond de la pièce.
– Qu’est ce que tu fais là?
– Eh bien, c’est Noël!
– Et alors?
– Alors, j’avais envie de boire avec toi.
– Hum…
– Il faut bien fêter ça.
– Hum…
– Si tu éclairais, on se verrait mieux.
La petite ampoule de sa vieille lampe dessinait l’ombre de sa silhouette sur le mur de plâtre noirci par la fumée.
– Tu as déjà mangé?
– Oui, comme d’habitude.
J’avais posé la question histoire de parler. En fait, j’avais la réponse sous les yeux. Sur la petite table en formica, gisaient le bol et le restant de sa tartine. Quelques gouttes de café au lait étaient tombées et commençaient à sécher. Tous les soirs c’était le même repas. Le même rituel. Un bol de café au lait et une tartine de pain beurrée. Il n’était pas question d’en changer, comme du reste d’ailleurs, car plus rien ne changeait pour elle depuis longtemps.
Les quatre vingt huit années de sa vie s’étaient entassées comme les quelques bibelots qui ornaient cette pièce.
– Tu as des verres?
– Pourquoi faire?
– Eh bien, pour boire le champagne.
– Mais…
– Allez, c’est pas tous les jours Noël.
Elle ne répondit pas mais dans ses yeux je sentis une drôle de lueur. Je sortis deux verres à moutarde d’une autre génération, blanchis par la poussière et les traces d’eau sur le verre non essuyé.
Je débouchai ma bouteille et c’est au son du bouchon qui sautait que ses yeux changèrent vraiment.
Son front plissé et ses joues ridées se maquillèrent de l’intérieur. Je venais d’actionner un détonateur enfoui depuis bien longtemps. Je lui tendis le verre et nous trinquâmes.
Elle prit un temps avant de commencer à boire comme si elle devait se préparer ou se pré-parer. Elle but lentement la première gorgée, puis but le reste du verre d’un seul coup. Je l’imitai et resservis tout de suite un deuxième verre. Elle rota les bulles dans un espèce de râle venu du plus profond de ses viscères.
– S’cuse moi, j’ai plus l’habitude
– C’est rien, à la tienne!
Le deuxième verre suivit le chemin du premier et le deuxième rot apparu à son tour. C’est bizarre, mais moi qui n’apprécie pas du tout les gens qui font du bruit en buvant, là je n’étais pas du tout gêné. J’avais vraiment l’impression qu’elle mangeait ce liquide, qu’elle se nourrissait d’un mets si longtemps refusé. Et ces rots qui jaillissaient me paraissaient être une espèce de feux d’artifice étincelant et sublimé par les éclairs de ses yeux.
L’alcool et le mélange du champagne au café au lait, dans son estomac à moitié vide, ne tardèrent pas à faire effet. Moi, je sentais aussi mes pâtes s’entortiller de bulles et se désorganiser.
J’étais assis en face d’elle, sur son fauteuil rouge tout en bois. Je me levai et m’assis à côté d’elle sur le lit. Devant moi, s’étalait toute sa vie actuelle : une vieille armoire tapissée d’un Vénilia rouge suranné, une petite table, un fauteuil, un petit meuble bas avec des portes à ailettes, une vieille cuisinière et un vieux poêle à mazout à côté de l’évier en pierre où trônait un vieux robinet qui n’amenait que l’eau froide. Derrière la porte presque dégondée, était pendue une vieille chemise de nuit enroulée sur elle même et entortillée dans sa ceinture. Pas vraiment à sa place, et pourtant, un jour, je sus quelle place elle avait pour elle.
C’était la vieille pendule en plastic rouge, au cadran argenté, qui rythmait de son tic-tac cet environnement.
Par terre un vieux linoléum jaune et gris, tout coupé et usé par les sur-place qu’imposaient les dix mètres carrés de cette pièce. Pas de chiottes et seule une petite fenêtre dont tous les bords étaient recouverts par de vieux journaux, gardiens du peu de chaleur de l’endroit.
– Il y a longtemps que tu habites là?
– Vingt huit ans.
– Et avant ?
– J’habitais à Cannes sur la croisette. J’avais un petit hôtel particulier. Passe moi une cibiche et prends en une.
Je sortis une gauloise sans filtre de son paquet qu’elle attrapa avec ses doigts tout jaunes de nicotine. J’approchai le briquet allumé et tout son visage me parut métamorphosé.
Je restais sans voix et naturellement, je mis mon bras sur son épaule pour la rapprocher contre moi. C’est tout aussi naturellement qu’elle appuya sa tête sur mon épaule et qu’elle commença à me raconter sa vie.
Elle était danseuse de cabaret et avait parcouru le monde entier. Ca ne m’étonnait pas, car bien qu’accablé par le poids des ans, son corps était toujours frêle et presque droit. J’avais à maintes reprises remarqué sa démarche particulière.
Elle m’énuméra le nombre considérable de villes où elle avait dansé ainsi que les noms fabuleux de toutes les somptueuses voitures qu’elle avait conduites.
Plus tard, elle avait habité Paris dans un appartement qui avait dix-sept fenêtres sur l’avenue Foch, puis était descendu à Cannes où elle avait des amis.
– Tu n’as jamais été mariée?
– Ne me parle pas des hommes
L’intonation de sa voix changea quand elle prononça cette phrase. Je n’insistai pas mais c’est d’elle même qu’elle enchaîna. J’appris qu’elle avait rencontré beaucoup d’hommes et que sa collection était à son apogée quand elle rencontra ce gigolo à Cannes. Non seulement, elle tomba amoureuse, mais devint à ce moment aveugle d’amour, elle qui jusque là s’était toujours protégée. Le pire, c’est qu’en plus du jeu dont il était drogué, la drogue elle même se mit de concert pour achever sa dégringolade et entraîner celle de Louise. Elle dut partir précipitamment de Cannes, avec juste un sac et l’argent qui lui restait dans son porte-monnaie, pour ne pas le rejoindre en prison.
Et depuis vingt huit ans, juste avant que je naisse, elle était là.
Son discours s’était ralenti et les mots qui sortaient au travers des quelques dents qui lui restaient semblaient se fondre en un seul son de désespoir.
Elle écrasa une autre cigarette car le temps avait passé et le brouillard environnant s’était grandement épaissi.
J’écrasai la mienne aussi et je ne pus m’empêcher de glisser ma main dans ses longs cheveux gris blancs.
J’étais boule-versé.
Nos odeurs de tabac, de transpiration se mêlèrent. Nous étions en transe-pire d’émotion l’un et l’autre.
C’est bizarre car d’un seul coup, le sentiment lugubre de son passé, transposé par le mien, nourri par mes accidents physiques et mentaux et alimenté de mon divorce récent se trans-forma.
J’étais pourtant bien et elle semblait apaisée et calme.
– Tu sais, je n’ai jamais parlé de ça.
– Oui, je sens.
En fait, mes doigts me racontaient aussi une histoire.
Je ne sais pas combien de temps dura ce contact mais il m’en reste le souvenir d’un de mes plus beaux moments d’amour de ma vie. Les mouvements de nos corps se fondirent l’un dans l’autre et elle s’endormit sur mon épaule en ronflant.
Je la touchai, je la câlinai, comme j’aurais aimé l’être moi aussi. De tous petits mouvements, mais une sensation inénarrable de force m’envahit en me sublimant.
C’est en voyant la lumière de l’allée s’éclairer et en attendant un bruit de pas que je fus ramené à la réalité de l’instant. Je connaissais cette voix.
Je la laissais glisser sur le lit en l’allongeant et je m’approchai de la fenêtre. Mon père et mon frère étaient en contre-bas et sonnaient chez moi. Je ne savais pas quoi faire. Impossible de ne pas répondre car la lumière de la cuisine trahissait ma présence.
Louise se réveilla.
– Qu’est-ce qui arrive ?
– Rien, rien, je reviens.
Je devais descendre mais déjà mon père tournait son visage en direction de la fenêtre et quand il m’aperçut dans l’entrebâillement de la porte, il grimpa dans ma direction. Je restais non pas pétrifié, mais sur place tout de même et il me rejoignit.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Et toi ?
En fait, j’avais prétexté une éventuelle sortie pour ne pas aller avec eux ce soir car vraiment je n’avais plus envie de jouer à leur jeu stupide et hypocrite. Seulement, mon ton n’avait pas dû être convaincant. Ma mère avait insisté et en prétextant que j’étais un peu patraque, j’avais raccroché rapidement. Mon père s’était douté que j’étais tout seul et venait vérifier.
Dans l’entrebâillement de la porte il aperçut Louise qui s’était rassise mais aussi la bouteille de champagne vide, l’outil de mon état bizarre, qui trônait sur la table.
Un “Bonjour Madame”, ainsi que le retour d’un “Bonjour Monsieur” meublèrent tout de même notre face à face.
– C’est mon père.
– Vous avez un fils très gentil.
La seule phrase de la soirée qu’il ne fallait pas dire venait d’éclater dans une dernière bulle.
– Hum… tu veux venir à la maison?
– Non, je vais aller me coucher.
Je ne sais plus si j’aurais aimé ou pas, si j’aurais dû ou pas lui faire plaisir, mais vraiment, je ne voulais pas, je ne pouvais pas.
J’avais une nouvelle parente dans ma famille d’amour et c’est elle que je ne pouvais pas laisser.
Mon père n’insista pas et redescendit sans un mot, suivi par mon frère qui n’avait même pas ouvert la bouche.
– Qu’est ce qu’il y a ? me demanda Louise.
– Rien…. enfin si, mais j’ai pas envie d’en parler. Je vais aller dormir et toi aussi.
Je l’embrassai pour lui dire bonne nuit et je fermai la porte derrière moi en lui souhaitant un dernier “Joyeux Noël”!
– A demain!
– A demain, et toi aussi.
– Merci !
Je passai une nuit du même acabit que la soirée, bouleversé calmement.
Je chantais dans ma tête cette chanson de Brassens:
« Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son coeur, et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix. Et quand il croit serrer son bonheur, il le broie. Sa vie est un étrange et douloureux divorce… » Je m’arrêtais pour ne pas prononcer la dernière phrase (il n’y a pas d’amour heureux) car en fait, j’étais heureux.
Heureux d’avoir donné, d’avoir reçu, d’avoir partagé.
Heureux d’avoir découvert peut-être la vraie nature du diamant de l’amour dont le couple est une des facettes.
Heureux d’être heureux.
Bien que mes connaissances religieuses et surtout catholiques étaient réduites à néant, je ne pus m’empêcher, du fond de mon lit, d’adresser une prière à l’humanité.
C’est à l’approche des fêtes que je me remémore toujours cet épisode de ma vie. Mais c’est aussi à chaque fois que je m’assoies sur son fauteuil, comme maintenant, chaque fois que je regarde son armoire ou chaque fois que je suis aux chiottes et que je pose mon livre sur son petit meuble.
C’était aussi à chaque fois que je regardais l’heure sur sa pendule qui, elle aussi, s’est éteinte, mais que je garde précieusement.
Je ne suis jamais triste en pensant à Louise car le dernier Noël qu’elle passa sur cette terre nous a profondément touchés, elle et moi. C’est plutôt un sentiment de Beau, de fort, de juste, qui m’envahit même si mes yeux, en même temps que j’écris ces lignes sont aussi humides que cette allée qui fut l’antre d’un bonheur vrai, même s’il fut éphémère.
Cette marque et cet enseignement indélébile qu’elle m’offrit sont gravés dans mon coeur et mes mains. »
AD : C’est un beau souvenir, très émouvant. Et j’ai envie d’ajouter qu’elle continue à être présente dans notre vie, même si l’horloge s’est arrêtée.
C’est à cause, ou grâce à elle, que tu as pour les très vieilles dames une tendresse toute particulière, avec une sollicitude qui entraine des comportements parfois étonnants ?
GD : Tu parles de la dame qui ramassait les fruits pourris au marché, ou de l’autre, au supermarché, avec ses boites de pâté pour chat ? C’est vrai que je ne peux pas m’empêcher d’intervenir, chaque fois que l’occasion m’en est donnée, je ne résiste pas, et d’ailleurs, c’est toujours bien accepté, donc ça ne doit pas être si déplacé que ça.
AD : On va dire que tu as l’art et la manière, et que si on te taxe parfois d’un manque de diplomatie, dans ces cas-là, tu es plutôt discret et délicat. Mais revenons à Louise, car l’histoire ne s’arrête pas là.
GD : La vie de Louise s’arrête à l’hôpital où elle a été amputée à cause d’une artérite. C’est une fin douloureuse et pathétique, mais je me dois de la raconter pour expliquer la suite de mon parcours, et surtout par gratitude, pour lui rendre hommage.
Tu sais que je n’ai jamais eu de bonnes relations avec ma famille, qui ne m’a jamais encouragé, ni aidé. J’avais donc pu choisir ma famille et elle était devenue ma grand’mère. Je veillais sur elle et tentais de lui faciliter la vie quotidienne en lui rendant de menus services. Elle voulait toujours me donner quelque chose en échange, un paquet de cigarettes, ou même une pièce de monnaie, jusqu’au jour où je me suis fâché :
– Je te préviens, je ne viendrai plus te voir si tu me donnes un centime !
Je savais qu’elle percevait une faible retraite et qu’une fois son loyer payé, il ne devait pas lui rester grand chose pour se chauffer, s’éclairer et manger.
Un jour, où elle était hospitalisée dans la banlieue lyonnaise pour une fracture du bras et où j’étais allée la voir, elle décréta qu’elle allait m’acheter une voiture ! ce qui m’a touché, mais m’a fait doucement rigoler.
C’est d’ailleurs à la faveur de cette hospitalisation que j’en ai profité pour remplacer son linoléum pourri par de la moquette que j’avais fauchée au magasin… Il y a prescription, et c’était pour une bonne cause ! Et c’est souvent moi qui lui apportais un paquet de cigarettes ou un petit supplément de nourriture, histoire de varier et d’agrémenter ses repas monotones.
Bref, notre relation s’est ainsi construite dans une affection réciproque, consolidée par les nécessités du quotidien.
Un matin, elle dut être hospitalisée à l’Hôtel-Dieu pour une artérite.
Le lendemain, quand je suis allé la voir, elle était vaseuse et douloureuse.
– Je ne sais pas ce qu’ils m’ont fait, mais j’ai mal à la jambe, regarde !
Je soulève le drap, et stupeur ! On lui avait coupé la jambe, sans le lui dire.
Tu me connais, j’ai encore fait un scandale, mais le mal était fait, irrémédiablement.
Je suis allé la voir tous les jours et elle trouvait encore la force de plaisanter. Mais un jour, d’un air grave, elle m’attrape :
– Guy, je voulais te dire : la robe de chambre qui est derrière la porte, prends-la, c’est pour toi.
Je la connaissais bien, la fameuse robe de chambre toute élimée… Super ! Merci du cadeau ! Je me dis qu’elle n’a plus toute sa lucidité.
Le lendemain, elle recommence :
– Tu as pris la robe de chambre ?
– Non, mais je vais le faire.
– Prends la !
Si ça peut lui faire plaisir…j’ai déjà tellement de vieilleries chez moi, une de plus…
En rentrant, je m’acquitte donc de ma mission, mais en l’empoignant, je sens quelque chose d’épais à travers l’étoffe… et en déroulant la ceinture, je découvre un trésor : quarante mille francs en billets de cinq cent francs, roulés par liasses de cinq mille francs, ainsi qu’une boite contenant sept mille francs.
Quarante sept mille francs au total, qui dormaient bien au chaud dans la robe de chambre, et qu’elle m’offre !
Le lendemain, je n’ai pas eu besoin de beaucoup de mots pour la remercier. Je lui ai simplement pris les mains, on s’est regardé, on s’est compris.
Elle est morte la nuit suivante.
On m’a appelé au matin, je suis allé la voir dans l’armoire réfrigérée et la dernière image d’elle est celle-là, avec une bande nouée autour de la tête, comme un oeuf de Pâques.
Pour tout simplifier, elle avait fait don de son corps à la médecine, et n’a eu ni enterrement, ni tombe.
J’ai pris la succession de son loyer afin que personne ne touche à ses affaires, et c’est ainsi que nous avons « hérité » des meubles dont nous avons parlé.
AD : Avec cette somme d’argent tombée du ciel, tu pouvais faire des projets !
GD : J’ai décidé d’en profiter pour partir en Inde. J’avais suivi à Paris un stage de Kathakali où j’avais rencontré quelqu’un qui m’avait donné une adresse, ainsi qu’une lettre de recommandation, pour aller apprendre le Kalaripayat.
En accord avec S. ma compagne, je partais pour six mois. Mais la veille de mon départ, elle a craqué, ainsi que mon père, et ils m’ont joué une sorte de mélodrame qui m’a un peu déstabilisé. Bref, je ne suis pas parti dans les meilleures conditions, psychologiquement.
Matériellement non plus, d’ailleurs. J’avais, comme toujours, choisi la formule la plus économique, donc je suis parti en charter, avec tout ce que cela suppose d’escales et d’attentes entre chaque, pour arriver à Bombay crevé et décalé. Je me souviens que je portais un pull marin pure laine, et à ma descente d’avion, quelle gifle ! Il faisait 40° à l’ombre ! Et mes bagages n’étaient pas là ! J’avais gardé avec moi mon appareil photo, et j’ai dû rester deux heures à la douane pour le récupérer, en résistant au chantage du douanier, le bakchich faisant loi !
En plus, je parlais un anglais succinct et je ne comprenais rien. J’ai donc commencé à flipper. Il faut dire que je n’avais jamais voyagé (je me rattraperai par la suite) et que je n’étais pas du tout préparé au choc des cultures.
Sur la route qui me conduisit de l’aéroport au centre ville, j’ai du longer vingt kilomètres de bidonville. A chaque feu rouge, j’étais sollicité par des lépreux qui tapaient à la vitre du taxi, et à qui il manquait soit une main, soit le nez. J’ai commencé à donner, tandis qu’ils se faisaient rabrouer par le chauffeur de taxi, et au 5ème feu rouge, moi aussi, je n’étais plus d’accord, et je me suis entendu gueuler : ça suffit !
Et là, au secours ! Qu’est ce qui m’arrive ? Ou suis-je ? Qu’est ce que je fais là ?
J’ai pris presque immédiatement la décision de rentrer. J’ai écrit à S. pour annoncer mon retour dix jours plus tard, car pour négocier le billet de retour au meilleur prix, je devais rester neuf jours à Bombay.
Dommage ! car deux heures après, j’ai rencontré un Français qui vivait ici depuis trois ans pour son travail, mais habitait la campagne. Il était tout heureux d’entendre parler français, et moi tellement soulagé de pouvoir m’exprimer et être compris !
– Ne t’affole pas, tu vas venir passer quinze jours chez moi, te reposer, et tu verras les choses autrement. L’Inde, ce n’est pas que ça.
Mais c’était trop tard. J’avais programmé mon retour, et puis j’étais déboussolé. Je savais que je ne pourrais jamais m’habituer au spectacle quotidien d’une telle misère, partout autour de moi.
J’allais au bar des grands hôtels pour profiter de la climatisation et boire de l’eau potable, mais je regardais les enfants jouer dans l’eau sale du fleuve. Sur le trottoir, gisait un homme qui venait de mourir et qu’on avait juste recouvert d’un drap et ça ne dérangeait personne, la vie continuait autour de lui. Je me souviens encore de ma stupeur, lorsque tiré par une jambe de mon pantalon, je découvris un enfant d’une dizaine d’années qui avait les deux jambes coupées à la hauteur des genoux. Mon nouveau copain m’expliqua qu’il s’était sans doute volontairement mutilé en s’allongeant sur les rails du train, car son infirmité lui garantissait de pouvoir manger tous les jours en mendiant.
Les gens étaient très maigres ou carrément obèses et j’appris aussi que l’obésité était signe de richesse, ce qui se confirma quand je vis un enfant d’une douzaine d’années, obèse, monté sur un cheval guidé par un homme qui courait à côté pour satisfaire les exigences du gamin.
C’était trop ! Trop difficile à comprendre, à admettre, à supporter. Trop de misère, trop de différences entre les nantis et les mal lotis, trop d’injustice, et surtout trop d’impuissance de ma part.
Je suis donc rentré la tête basse, marqué par cette brève, mais intense expérience, qui a dû susciter en moi comme un déclic : le désir de faire quelque chose de ma vie, de lui donner un sens en essayant d’être utile, et il y avait bien assez à faire là où j’étais.
C’est ainsi que j’ai monté mon cabinet de naturopathe, en aménageant une des pièces de l’immeuble. Mon père m’a aidé à poser le parquet, j’ai acheté un bureau en bois au marché aux puces, j’avais le fauteuil en bois rouge de Louise, j’ai posé une barre murale pour les exercices physiques, j’avais des poids et j’étais prêt à donner des consultations de naturopathie et des cours de gymnastique, ainsi que quelques cours de massage aux personnes de mon entourage.
AD : Et ça a marché très vite ! La voie était tracée !
DEUXIEME PARTIE
LA VOIE DU TOUCHER
GD : Marqué par mon expérience en Inde, qui me laissa un goût amer, mais sans doute dynamisé par mes premiers clients, je suis entré dans une phase de boulimie intellectuelle. J’avais soif d’apprendre, de me former, de découvrir tout ce qui se faisait dans le domaine du bien-être et de la santé au naturel.
Mais avant de parler de mes diverses formations, je veux parler d’Yvon Yva, car c’est à cette époque que je l’ai réellement approché.
Je le connaissais depuis l’âge de quinze ans, pour l’avoir vu au festival mondial de la magie où il faisait des spectacles d’hypnose. Puis, un jour, je suis tombé sur une affiche concernant des stages d’autohypnose qu’il animait. J’ai également acheté son livre, « L’homme en cage » qui révèle son parcours impressionnant et vu un film où il se faisait opérer de l’appendicite sans anesthésie.
Mais ce qui m’a le plus transformé, c’est le stage de dix jours que j’ai suivi ensuite, quand il avait décidé d’arrêter l’hypnose et avait basé son enseignement sur ce qu’il appelait « les lois de la vie. »
A ce stage, participait aussi le funambule Henrys, un ami d’Yvon, qui était resté deux mois sur un fil, et se révéla d’une extrême gentillesse et d’une grande modestie.
Quant à Yvon, il garde dans mon coeur une place tout à fait particulière, même si la vie nous a un peu éloignés.
Il me manque parfois énormément et j’aimerais pouvoir m’entretenir avec lui plus souvent.
J’ai conservé une part de son enseignement dans mes formations où je le cite toujours, ainsi que les lois de la vie, telles qu’il les a définies : vigilance, acceptation, engagement, plaisir, opportunité, vivre pour vivre et gratuité du geste.
AD : Tout cela mérite d’être développé, même si on ne se lance pas dans un cours de philosophie complet.
GD : C’est très simple, et je peux préciser tout cela en quelques mots.
– Etre vigilant, c’est savoir faire un constat juste.
– L’acceptation, c’est prendre en compte, que ça plaise ou non.
– S’engager, c’est s’engager totalement, pour pouvoir se servir de tout ce dont on a besoin pour agir. C’est se donner tous les moyens.
– Le plaisir, c’est trouver une raison, un but, afin que tout ce que l’on fait soit fait par plaisir.
– L’opportunité, c’est faire, quoi qu’il y ait à faire, même si on ne peut pas tout faire. On peut toujours faire quelque chose, ce qui permet souvent de trouver d’autres solutions, au lieu de rester bloqué.
– Vivre pour vivre : le premier but, c’est de vivre.
– La gratuité du geste, c’est être désintéressé, sans chercher à tirer profit, pouvoir ou gloriole.
J’y ajoute généralement quelques principes personnels.
– Savoir reconnaitre ses erreurs et les accepter, sinon on ne peut pas changer, évoluer.
– Ne jamais renier son passé : renier son passé, c’est ne pas se respecter. Celui qui renie son passé n’a pas d’avenir.
– Se souvenir de ses douleurs et de l’état engendré. On a tous pleuré, on a tous eu peur, un jour dans sa vie.
Tout cela est lié et c’est la seule façon d’arriver à l’empathie, étape incontournable si on veut comprendre et aider les autres.
AD : Voilà qui est concis mais concentré ! A méditer !
Reprenons le cours des événements. Parallèlement à ton activité professionnelle débutante, tu as donc suivi une multitude de formations.
GD : Effectivement, de la réflexologie à l’iridologie, en passant par l’acupuncture, l’ostéopathie, la fasciathérapie, le do-in, la relaxation coréenne… j’ai mangé à tous les râteliers mais je suis pourtant plus ou moins resté sur ma faim. Je n’ai pas toujours été convaincu de leur efficacité, j’ai été parfois déçu par le peu d’engagement de certains formateurs, et surtout j’ai relevé de nombreuses contradictions entre elles.
C’est à cette époque aussi, que j’ai dû tester tous les régimes alimentaires existants, du régime végétarien à la macrobiotique, en passant par l’instinctothérapie ou les régimes dissociés. En les confrontant, et en comparant sous forme de tableau, ce qui était conseillé chez les uns et déclaré nocif, voire toxique chez les autres, il me restait la laitue et les carottes !
Je ne veux faire le procès de personne et d’aucune méthode, chacun ayant son propre discernement pour choisir, mais pour ce qui me concerne, j’ai arrêté ma course au savoir et j’ai essayé de réfléchir par moi-même.
Pour conclure, je me suis dit que s’il existait réellement une technique, ou un point, un produit, qui marche à coup sûr, on le saurait, et on n’utiliserait que celui-là ! Donc, il existait sûrement autre chose !
La seule réponse, et la seule approche qui semblait marcher à coup sûr auprès de mes clients, c’était l’accueil, l’écoute, l’attention et le confort dispensé par mes mains, même sans technique, juste en posant les mains avec respect et délicatesse.
Les deux formations que j’ai suivies complètement et qui m’ont réellement servi, sont ma formation en Sensitive Gestalt Massage avec Margaret Elke et ma formation en Drainage Lymphatique avec Evelyne Selosse.
Evelyne Selosse fut l’assistante du Dr. Vodder, lui même créateur du Drainage Lymphatique et qui y a consacré sa vie, donc la plus légitime pour transmettre sa méthode.
Technicienne irréprochable, je n’ai qu’un seul bémol à ajouter : elle distillait sa connaissance dans des formations longues où la théorie tenait une grande place et comme dans toutes les formations, on ne parlait jamais de la qualité du toucher.
J’ai rencontré partout le même problème : on enchaine généralement des tas de mouvements, sans se soucier de les faire correctement, ni s’en donner réellement les moyens.
Avoir un bon toucher n’est pourtant pas inné. Il faut travailler l’indépendance des doigts, l’équilibre, pour acquérir la précision, la délicatesse, des perceptions justes et ne pas confondre force et pression.
C’est devenu mon combat, car aucune technique ne marche sans bons outils. Or, en massage, comme dans toutes les techniques manuelles, nos outils ce sont nos mains.
Pour revenir au Drainage Lymphatique, j’ai demandé à passer le diplôme à la fin de ma formation (alors que certains revenaient pour la troisième fois). J’ai, en partie, occulté la partie théorique, en refusant d’aligner des formules de maths pour définir la pression correcte, ce qui, forcément, n’a pas vraiment plu. Par contre, je peux affirmer sans fausse modestie, que j’ai fait une démonstration très remarquée. J’ai enchainé tous les mouvements, sans en oublier, dans l’ordre, et bien coordonnés, sans jamais lâcher, et avec un toucher de qualité. Rien à redire ! Mais j’ai quand même un diplôme rectifié, c’est à dire où la partie théorique est rayée. C’était le prix à payer ! mais ça me fait plutôt sourire !
Pour ce qui concerne ma formation en massage, j’avais gardé précieusement, pendant un certain temps, une petite annonce découpée dans le magazine « Médecines Douces » qui proposait des stages de massage. Je ne m’étais jamais décidé à faire la démarche, mais cette fois, je me sentais prêt, c’était même devenu une nécessité, ma pratique étant, au sens propre du terme, instinctive.
C’est avec Jean-François Vidal que j’ai donc suivi mon premier stage de massage. Lui-même avait été formé par une californienne, Margaret Elke, et je fus enthousiasmé par sa conception.
Elle était l’initiatrice d’un courant de pensée qui affirmait qu’il n’était pas nécessaire d’être souffrant pour se faire masser, ni d’être thérapeute pour pouvoir masser, le toucher n’appartenant pas à quelque catégorie professionnelle que ce soit, mais à tout le monde. Voilà une idée qui me séduisait !
A cette époque, circulait un petit livre qui était la bible en la matière : « La peau et le Toucher » de Ashley Montagu et ses propos passionnants achevèrent de me motiver. Il est toujours d’actualité et reste une référence.
Trois mois plus tard, lors de sa venue à Paris, j’ai donc cherché à rencontrer Margaret. Chaque fois que c’est possible, et c’est un principe chez moi, j’essaie toujours de remonter à la source, quelle que soit la méthode, pour être au plus près de son créateur.
J’ai donc suivi plusieurs stages avec elle, puis pris des cours individuels, pour finir par être l’un des premiers diplômés en Europe.
Depuis, sa technique a été copiée, déformée, galvaudée, rebaptisée en « massage californien » par quelques opportunistes indélicats qui ont sûrement vu là un moyen de gagner leur vie rapidement.
Personnellement, j’ai donc pratiqué et enseigné à la lettre sa technique, jusqu’à ce que j’y apporte ma touche personnelle, en créant de nouveaux mouvements, mais surtout en y ajoutant la musique.
Deux choses me différenciaient de Margaret : son compagnon étant psychothérapeute, elle associait la parole au toucher, alors que je ne parle jamais en massant. Je parle avant ou après, ou s’il le faut, je m’arrête.
Et le bruit étant une des pollutions les plus insidieuses, j’ai commencé à mettre de la musique en fond sonore, mais elle est rapidement devenue une partenaire à part entière du massage.
AD : C’est ainsi qu’est né le Massage Rythmique, annonciateur du Massage Artistique ?
GD : Oui, et tu es bien placée pour connaître la suite, puisque tu as été une de mes premières clientes, avant de devenir une stagiaire assidue.
AD : A l’époque, tu massais sur des musiques de Vangelis.
GD : Oui, ou Golden Voyage, ce qu’on appelait les musiques de relaxation… mais j’en ai vite trouvé les limites, pire encore, elles me sont apparues plates et monotones, comme des parasites de l’instant au lieu de le nourrir, c’est pourquoi, très rapidement, je me suis tourné vers des musiques plus rythmées, comme les Negro Spirituals.
AD : C’est la grande époque de Mahalia Jackson et du Golden Gate Quartet !
GD : Entre autres… puis très vite, je suis venu à la musique classique, plus riche et plus variée encore, alliant mouvements lents comme le sublime adagietto de la 5ème symphonie de Mahler et mouvements amples, envoûtants, comme les ouvertures de Wagner ou Verdi et les choeurs d’opéra qui me transportaient, au sens littéral du mot.
AD : Le choix est immense et rétrospectivement on voit très bien que tu as fonctionné par périodes, comme un peintre qui a sa « période bleue » ou sa « période fauve », où chaque étape marque une évolution. On peut dire que c’est la musique qui t’a amené au Massage Artistique.
GD : Pas seulement. Parallèlement, je peaufinais mon toucher, les enchainements, les déplacements, les variations de rythme et d’intensité, tout cela combiné faisant de chaque massage une véritable chorégraphie.
AD : Une journaliste du magazine « Médecines Douces » venue faire un reportage, avait d’ailleurs titré son article : « La Danse des Mains. »
