
30 000 kilomètres
sur les mains
Au Docteur Henri Jarricot,
mon ami et mon maître
A Louise,
A Christian, Yvon et Margaret
dont j’ai eu le privilège de recevoir l’enseignement,
A Isabelle et Paul Duchesnay, Morihei Ueshiba,
Marcel Marceau, Shinichi Suzuki, Yehudi Menuhin
qui ont été à la source de mon inspiration.
A Michèle Delattre pour sa confiance et son aide.
A tous mes élèves qui m’ont tant appris.
A Anny, ma femme,
la seule personne qui m’a toujours soutenu.
Guy Dumont
AVANT- PROPOS
C’est un copain qui m’avait donné son adresse.
A la veille d’une rentrée scolaire s’annonçant difficile, je cherchais un naturopathe pour ma fille. Dans la foulée, à la fin de la consultation, je lui ai demandé l’adresse d’un cours de yoga.
Infirmière en chirurgie, je travaillais de nuit, et dans le meilleur des cas, je ne dormais que quatre heures le matin. Pas de temps à perdre, je voulais vivre ! Mais j’avais besoin de décompresser et j’avais pensé au yoga.
Il me le déconseilla, m’expliquant que j’avais plutôt besoin de souffler et non de me lancer dans une nouvelle activité qui risquait de surcharger un mental déjà bien encombré.
Cette attention qu’il me porta, son écoute et sa vision de la santé pendant la consultation qui dura plus de deux heures, me plurent. Il n’eu donc aucune peine à me convaincre que le massage était ce qui me conviendrait le mieux. J’avais l’habitude de prendre les autres en charge, il était temps que j’accepte, à mon tour, d’être prise en charge.
On ne m’avait jamais parlé comme ça.
A raison d’une séance par semaine, je tombai rapidement amoureuse de ses mains en même temps que de ses yeux bleus.
Puis, je suis rapidement devenue une de ses élèves les plus assidues.
A cette époque, il donnait des cours de naturopathie, et cela signe l’originalité du personnage, de 4h à 8h du matin, et après sa journée de massages, il enchainait avec un autre cours de 20h à minuit !
J’étais dans le groupe du matin.
Il faut dire que consciente des limites et des lacunes de ma formation d’infirmière, j’avais entamé une formation en naturopathie à l’école dont il était lui même-diplômé, sans le savoir, puisque nous ne nous connaissions pas.
Puis, je participai à mon premier stage de massage. Trente ans après, je me rappelle encore mes premières sensations.
Je découvrais mes mains qui m’apparurent alors comme ce que j’avais de plus précieux. Non qu’il faille les préserver, les protéger, comme des objets fragiles ! Non, les mains sont faites pour servir : nous servir, comme des outils. Servir les autres. Servir une passion, un art ou une cause.
J’ai enlevé mes bagues et mes bracelets, j’ai coupé mes ongles court et j’ai cessé de mettre du vernis. J’avais compris que les mains n’ont pas besoin d’artifices pour être belles, surtout si elles veulent être disponibles et efficaces.
De belles mains, ce sont les mains d’un enfant qui s’applique à écrire, ou celles du calligraphe qui a mis sa vie au service de son art. Celles d’une mère sur le front de son enfant ou de l’aide soignante qui prend le temps de remonter un oreiller. Celles du pianiste ou du chef d’orchestre, ou de Soeur Emmanuelle dans les bidonvilles du Caire. Celles de la couturière ou du cuisinier, ou les grandes mains parcheminées de mon père qui a cultivé son jardin toute sa vie. Toutes les mains sont belles si elles savent parler, écouter, créer, cultiver, transmettre, partager, donner.
De belles mains, ce sont avant tout, des mains attentives et confortables, efficaces, précises, habiles, généreuses, aimantes : vivantes.
En découvrant que j’avais deux mains aux possibilités insoupçonnées, je venais d’ouvrir une porte sur un univers dont j’étais loin de mesurer toute la dimension, sans savoir que ce premier pas allait bouleverser ma vie familiale et professionnelle… mais c’est une autre histoire, car aujourd’hui, c’est son parcours que je veux vous présenter.
Dès sa naissance, il était déjà en avance et décalé : il arrive avec plusieurs semaines d’avance et ses parents auraient préféré une fille cette fois ! Chétif, il est placé en couveuse et développe une jaunisse. Ses premiers jours ont un goût amer.
Quelques années plus tard, c’est un enfant un peu bousculé par la vie : il lui arrive toujours quelque chose ! Chute d’arbre, accident de cyclorameur, de trottinette etc. Et il s’électrocute avec sa lampe de chevet !
Alors, forcément, il agace un peu. On le traite de pleurnichard. D’autant plus que dans cette famille, on ne fait pas dans la dentelle pour ce qui est des états d’âme.
Le père, lui, il travaille. Beaucoup. Trop. Il a surement une revanche à prendre, ou plutôt quelque chose à prouver : assumer le bien-être matériel de sa famille. Il n’est pas souvent là et quand il est là, on se tait. A table, il ne parle que de boulot. Mais il est fier que ses deux fils aient chaque jour un beefsteak dans leur assiette, lui qui a connu la faim pendant la guerre.
Pourtant, il l’adore ce père. Il le respecte et grandit avec ce sentiment de vénération. Parfois, il aimerait bien pouvoir lui parler, mais il n’a jamais le temps. Même quand il le pose à l’école en allant à son travail, pendant le trajet, ils ne se parlent pas. Mais lui, il aime cette sensation d’intimité et ça lui suffit presque.
Sa mère, elle fait ce qu’elle peut. Elle a arrêté de travailler pour élever ses enfants. Elle est secrète, ne laisse rien paraître de ses états d’âme de jeune femme qui attend souvent son mari et elle fera tout pour être une femme modèle selon les critères de l’époque, quels que soient ses désirs ou besoins personnels. Elle s’adapte. On déménage souvent au gré des chantiers. Elle s’acquitte consciencieusement de son rôle de mère au foyer : les courses, le ménage, les repas…tout juste le nécessaire.
Non, ils ne manquent de rien ses enfants. Juste d’un peu plus d’amour, du moins d’amour exprimé, parce que l’amour, il est sûrement là, elle en a tellement manqué, elle aussi, avec sa mère, que ce n’est pas possible qu’elle n’ait pas compris à quel point c’est important la tendresse, l’attention, l’écoute, la reconnaissance, pour qu’un enfant s’épanouisse.
En fait, il n’est pas vraiment malheureux. Il est seul. Bien sûr, il y a son frère, mais c’est à croire qu’ils ne sont pas faits dans les mêmes fibres. L’un est vif comme l’éclair, l’autre plutôt calme. L’un est hypersensible, l’autre parait tiède. L’un est toujours en quête de… mais de quoi au juste ?
C’est peut-être cela son vrai problème : il attend tout de la vie, de ses parents, de la famille, de ses profs, des adultes, de la société, des copains, des filles…
« La mélancolie n’est que de la ferveur retombée » a écrit Gide.
Parce que ses désirs, son énergie, ne trouvent pas d’écho et parce qu’il est souvent déçu par les adultes, c’est un petit garçon un peu triste et solitaire.
Alors il rêve.
Quand je serai grand, je serai médecin, ou musicien, ou magicien !
Collé devant la télé, il regarde les interludes, fasciné. Des jeux de cartes apparaissent : éventails, cascades, accordéons, toutes ces fioritures le captivent. Deux mains… et le tour est joué ! Ah ! ces mains !
Mais… moi aussi, j’ai deux mains ! S’ils le font, je peux le faire !
Il hante le seul magasin de magie de Lyon. A cette époque, la magie est le fait de quelques professionnels. Il y côtoie les grands. Avec quelques pièces de monnaie chapardées dans le buffet de la salle à manger, il achète de temps en temps du petit matériel. Il s’entraine pendant des heures. Mais il agace tout le monde à toujours vouloir montrer ce qu’il sait faire. Enfin, dans les repas de famille, ça fait diversion.
« Allez, fais nous un tour ! »
Mais quand même ! Il lui faudrait un peu plus de soutien, d’encouragement, et aussi un peu plus de moyens, parce qu’en fait, il se débrouille avec trois fois rien. C’est bête, mais personne n’a l’idée de lui offrir un jeu de cartes neuf, un livre sur la magie, même pas dans les grandes occasions.
Ca paraît incroyable ! Quand on a un enfant qui manifeste un intérêt acharné et un certain talent, en principe, on l’encourage ! Eh bien non ! C’est même rejeté dans ce milieu. Il faut dire qu’on n’est pas encore à l’époque de l’enfant-roi qui passe ses mercredis et ses week-ends à pratiquer ses activités favorites. Et puis, malchance supplémentaire, il ne peut pas compter sur les cadeaux de Noël, une fois par an. Noël, on ne fête pas. Les cadeaux, on les a une semaine après les autres, le 1er janvier, et ce n’est pas à discuter.
Alors, il reste le jour de l’an et les anniversaires. Je dis « les anniversaires », parce que comme son frère est du 7 et lui du 15 mai, il y a automatiquement un dimanche entre les deux, et c’est ce jour là qu’on choisit. Alors quand le jour “J” arrive, c’est déjà fini. Et pour ce qui est des cadeaux, c’est variable. Des fois, c’est un pantalon, ou un pull, ou encore un dessus-de-lit. Enfin, quelque chose d’utile et nécessaire. Et cette habitude se perpétuera longtemps puisque pour ses quarante ans il aura un grille-viande !
Pas bien gai tout ça… mais si, rassurez-vous, il y a quelque chose de merveilleux dans sa vie, ou plutôt quelqu’un qui lui permet d’exprimer ses émotions et de combler une partie de ses manques : un chien.
Il avait cinq ans quand il a croisé son regard, chétif et prostré dans un coin au marché aux chiens, alors que ceux de la même portée ne cherchaient qu’à jouer, et c’est pour ça qu’il l’a choisi.
Youpi, c’est avec lui qu’il a fait son premier miracle.
Avec lui, il a compris qu’on n’avait même pas besoin de parler avec des mots pour se comprendre, et surtout, qu’avec deux mains et beaucoup d’attention, on pouvait créer une étincelle, et parfois même changer le cours d’une vie. Ses mains sont devenues ses alliées. Ce qu’il ne peut pas exprimer dans la vie, il le met dans ses mains. Et s’il y a un moment où il rassemble le meilleur de lui-même, c’est lorsqu’il touche.
Plusieurs années après, il continuera d’affirmer, dans une époque de technologie à outrance, que « nos mains sont nos meilleurs outils » et que « la main est notre véritable carte d’identité. »
Il est fasciné par leurs possibilités : la souplesse, l’agilité des doigts bien sûr, qu’il exerce par la magie, mais aussi le geste, la maîtrise du geste.
Son jeu favori devient le lancer de cailloux sur les bords de la Drôme. De plus en plus loin, mais surtout de plus en plus contrôlé : il n’y a pas de hasard dans la course du caillou. La trajectoire est étudiée, la force mesurée, l’élan calculé. Le résultat est à la mesure de tous ces paramètres. Pendant plusieurs années, tous les jours, il répètera inlassablement ce geste, des centaines de fois, et le choix du meilleur caillou deviendra son passe-temps favori.
A la maison, c’est dans une cuvette ou dans le lavabo qu’il « joue » : il suit le mouvement de l’eau provoqué par le balancement de son bras.
Il peut aussi rester des heures à regarder travailler un artisan. Il se souvient encore de ce maitre-artisan charpentier qui plantait des clous : beauté du geste juste. Pas un mouvement inutile. Pas un geste manqué. Il prend le clou, plante le clou, enfonce le clou. Et recommence. Pas un coup de marteau en trop. Pas un coup à côté. La précision, la régularité d’un métronome. Il aimerait bien devenir Compagnon du Tour de France. Peaufiner jusqu’à la perfection et travailler de beaux matériaux.
Comme il a raté son bac à force de faire le zigoto en classe, après une période d’errements, son père lui tend enfin la main : il est dans le bâtiment, ça tombe bien, il a une place pour lui sur un chantier.
Mais on a beau être le fils du conducteur de travaux, ce n’est pas génétique l’amour du goudron, des bulldozers et des marteaux-piqueurs. Il s’enfuit rapidement en courant.
La période d’errance reprend : quarante neuf boulots en fin de course !
Il a tout essayé, sans a priori, il ne rechigne devant rien. Parfois, l’expérience ne dure que quelques heures, mais il dit oui à tout : animateur en centre de vacances, chauffeur-livreur, bagagiste, barman, démonstrateur, veilleur de nuit, aide-ambulancier, carreleur, ramasseur de fruits, vendeur en tous genres (montres, horloges, électro-ménager, immobilier, publicité, revêtements de sols, surgelés, encyclopédies en porte à porte etc).
Heureusement, dans son environnement, brilleront bientôt quelques valeurs sûres : des rencontres et des relations qui vont nourrir son affectivité, canaliser son énergie, et lui forger un idéal, pour ne pas dire un destin.
Il y aura Christian, Louise, Margaret, Yvon, Henri et les autres.
Christian, culturiste de haut niveau, va lui apprendre à façonner son corps, ce corps qui menace à tout moment de le laisser tomber. Au moindre éternuement, c’est une cervicale qui souffre. Au moindre effort, ce sont les dorsales qui se coincent, rançon des accidents et des chutes mal ou pas soignées. En plus, de constitution chétive à la naissance, il n’a jamais vraiment rattrapé ce retard. Les traumatismes en tous genres ayant gravement compromis son équilibre, il ne tient plus debout.
Il va donc devoir, d’abord, réapprendre à marcher, puis se « faire » des jambes solides. Elles lui servent encore aujourd’hui. Il déclare volontiers « qu’on ne masse pas avec les mains, mais avec les pieds. » Rien dans les mains, c’est-à-dire aucune pression pour garder une main disponible et sans tensions, mais tout dans les jambes qui garantissent force, équilibre et stabilité.
Ainsi, pendant des années, il ne débutera pas une journée sans « faire sa gym » : entre cinq cent à mille cinq cent flexions et dix kilomètres de marche, en avant ou en arrière, voilà son programme normal et quotidien.
Christian sera également à l’initiative de sa formation en naturopathie. Il a déjà été sensibilisé aux produits naturels, à ce que l’on nomme communément les « médecines douces. » L’école P .V. Marchesseau représente à l’époque la synthèse la plus complète en ce domaine et Alain Rousseau, le naturopathe le plus authentique. Il obtient rapidement ses diplômes, décernés par l’Institut d’Hygiène Vitale de Paris.
Mais la découverte la plus révolutionnaire de ce parcours marginal, sera sans doute une petite annonce découpée dans un magazine, qu’il conservera plusieurs mois dans son portefeuille, avant de demander des renseignements. Il s’agit d’une publicité pour des stages de massage californien.
C’est l’étincelle qui allumera ce grand feu qui ne s’éteindra plus.
Pourtant, que de pratiques différentes pour un même nom ! Alors, très vite, comme il le fera pour toutes les techniques, il cherchera à remonter à la source. Rechercher les origines, le créateur, et s’en approcher au plus près, dans un souci de fidélité, d’authenticité et de respect.
Ce massage a bien été créé par une Californienne, mais a vite dégénéré par l’indélicatesse de quelques-uns, et d’ailleurs, qui cite encore son nom aujourd’hui ?
Margaret, il a eu la chance, ou plutôt le privilège de la rencontrer et de peaufiner sa formation professionnelle par des cours individuels. Il fut un des premiers diplômés en Europe, en Sensitive Gestalt Massage, puisque c’est le nom exact que lui a donné sa créatrice, Margaret Elke.
Dans son paysage, il y a aussi Yvon. Son enseignement le nourrira pendant des années et fortifiera sa foi dans les capacités de l’être humain et la possibilité de repousser ses limites, comme l’atteste Yvon par ses espèces de défis fous.
Yvon, c’est la force du mental sur le physique. C’est l’endurance, l’acceptation des difficultés, non pas dans la résignation, mais avec lucidité et courage :
« On a les épreuves de sa destinée et les armes de ses épreuves. »
« Dans la vie, il n’y a ni problèmes ni difficultés, mais des situations à vivre et à vivre intégralement. »
Telles sont les phrases choc qui forgeront sa volonté.
Dans la même lignée, se profile un autre « grand », un géant malgré sa taille : Morihei Uyeshiba. S’il est inaccessible, son enseignement a marqué sa recherche de manière indélébile : Beauté du geste soutenu par une philosophie qui parle d’Amour. Art martial sans agressivité, « voie d’harmonie entre l’Homme et l’univers », c’est l’Aïkido.
Quant à Louise, elle habite dans le même immeuble que lui, sur le palier d’en face.
Louise, c’est une belle histoire, un conte de Noël qu’il vous racontera volontiers si vous lui demandez. Je ne vous raconte que la fin, parce que souvent, lui, ne la raconte pas. Il s’arrête avant, c’est à dire avant que Louise meure. Il faut dire qu’elle a plus de quatre vingt ans, et qu’avant de mourir, elle lui a légué sa robe de chambre. Une vieille robe de chambre en rhovyl, maculée de taches de café au lait et trouée par les brûlures de cigarettes, pendue à la porte de son appartement, enfin, si on peut appeler ce placard où elle vivait, un appartement. Dans la poche de cette robe de chambre, il y avait juste de quoi réaliser un rêve, un projet, qui allait le propulser sur une trajectoire dont il ne dévierait plus.
Merci Louise, pour ce coup de mains, ou plutôt, ce coup de cœur.
De nombreuses années après, dans un moment de doute, une autre rencontre magique, en raison des circonstances, mais aussi par sa qualité, viendra ancrer à jamais ses convictions : « Faites ce en quoi vous croyez, sans vous occuper de ce que font les autres, ni comparer, le plus difficile n’étant pas de trouver sa place, mais de savoir y rester. » Voici, en substance, les paroles du Docteur Henri Jarricot.
Ce cadeau se transformera en déchirement à la mort du Dr Jarricot. Ils auront eu quelques années pour s’apprivoiser, échanger, partager, et même faire des projets de travaux communs qui n’auront pas le temps d’aboutir.
Il pratique l’acupuncture, l’homéopathie, l’ostéopathie et a mis au point avec le docteur Nogier, l’auriculothérapie, et surtout une méthode de diagnostic, les dermalgies réflexes. Pendant des heures, il restera ainsi dans son cabinet, pour assister aux consultations qui durent entre trois et quatre heures, en s’imprégnant de tout un savoir-faire doublé d’une humanité rare.
C’est de cette époque que datent les premières manifestations d’une affection dont il ignore alors le nom. Il lui faudra faire la tournée des spécialistes en tous genres, doublée d’examens qui vont du scanner cérébral à l’IRM cervicale, en passant par les radios de sinus et les investigations dentaires, pour tomber enfin sur L’ORL compétent qui annoncera le verdict, tout en le rassurant : non, il n’est pas en train de devenir fou, il souffre réellement, et d’un mal insupportable : les Algies Vasculaires de la Face (AVF).
Vous ne connaissez pas ? Normal. Souvent, même les médecins ne connaissent pas. C’est une maladie rare, mal connue, dont on ignore les causes et donc que l’on ne sait pas soigner. On sait, Dieu merci, depuis quelques années, la soulager. Du moins, soulager la crise, sans toutefois enrayer le cycle, car c’est une affection chronique ou cyclique, qui dans son cas, peut se produire trois ou quatre fois en vingt quatre heures, de jour comme de nuit, sur une durée variable de un à quatre mois. Une douleur paroxystique. Toutes les personnes qui en souffrent décrivent cette même douleur irradiante, intolérable, à se taper la tête contre les murs ou à s’enfermer dans une chambre froide. Mais là encore, il aura fallu un concours de circonstances pour que le produit miraculeux soit révélé. Pendant des années, il a du se débrouiller comme il pouvait : tous les antalgiques possibles, les points d’acupuncture, les glaçons, l’air frais, et surtout, l’équilibre, la seule façon de maitriser la douleur sans en être submergé.
Voilà, c’était juste pour dire que la douleur, la fatigue, les insomnies, il connait et qu’il n’aime pas beaucoup qu’on lui parle de ses cernes sous les yeux. Et puis, parce qu’il en connait le prix, il essaie d’être disponible, parce qu’il sait que rien n’est pire que la nuit, les vacances ou les jours fériés, quand on souffre et que toutes les portes sont fermées. Il n’a pas vraiment d’horaires et donne son numéro de téléphone personnel à tout le monde. Mais fermons cette parenthèse qui, pourtant, explique bien des choses.
Les Autres, ce sont des espèces d’étoiles filantes qui évoluent dans d’autres univers : le mime Marceau, Isabelle et Paul Duchesnay, Mahalia Jackson, quelques grands noms de la gastronomie (il compare souvent le massage avec la cuisine) ou quelques goélands.
Autant d’êtres qui lui ont transmis, sans même le savoir, le goût de la qualité et la recherche du Beau, qu’il traduit par ces mots :
« Tout ce qui est bien fait est beau à regarder. »
Et il ajoute, que ce soit en danse, en musique, en cuisine, en tricot ou en pêche à la ligne !
Comme pour tous les êtres passionnés, la vie, avec ses expériences bonnes ou mauvaises, et ses cicatrices, sera le terreau même de son évolution. Il a décidé qu’il ne « pliera » pas, quelles que soient les difficultés ou les incompréhensions qu’il rencontre. Or, dans ce domaine, tout reste à faire : le toucher, castré dès l’enfance par l’éducation et galvaudé par une société qui confond sensualité et sexualité, reste tabou. Alors, il faut expliquer, montrer, démontrer, convaincre.
Convaincre que si nous avons deux mains, nous avons le droit, et peut-être même le devoir de nous en servir pour faire du bien.
Montrer que l’on peut toucher quelqu’un sans arrière-pensée de séduction, avec pour seule intention de détendre, soulager, réconforter, aider.
Expliquer que le confort est notre premier alphabet, puisqu’il a été le moteur et le garant, pendant les neuf mois de la vie intra-utérine, de notre évolution, donc de notre vie, et que nous n’aurons de cesse de retrouver cet état.
Redonner le confort, c’est mettre l’être humain dans des conditions favorables à son bien-être et lui donner la possibilité de se rééquilibrer.
Encore faut-il susciter le désir d’apprendre, ou plutôt de réapprendre ce que nous avons perdu. Or, le désir ne s’apprend pas, il se révèle.
Son bâton de pèlerin, ce sont ses mains.
Comme d’autres parcourent le monde, il a parcouru à ce jour environ trente mille kilomètres sur les mains.
Sous ses mains, est inscrit l’itinéraire de chaque personne qu’il touche. Le corps est une véritable affiche pour qui sait la lire, et surtout si on laisse aux mains le temps d’écouter.
Il se déplace sur un corps avec la délicatesse et la précision d’un archéologue qui va faire émerger un trésor enfoui, parce qu’il a fait sienne cette maxime :
« N’entre jamais dans le temple de l’autre avec tes propres règles. »
Si le corps est un temple, le visage est le musée de l’Homme et lorsqu’il touche un visage, c’est de l’orfèvrerie. A chaque fois, c’est en effet vingt, trente, quarante, cinquante années, ou plus, de vie qui s’abandonnent, avec les joies, les peines, les peurs, les doutes, les espoirs ou les déceptions.
Chaque massage crée une métamorphose, et s’il laisse à son tour son empreinte, que ce soit celle du confort, de l’attention, de l’écoute et du respect. D’ailleurs, ne dit-il pas « donner » un massage, et non « faire » un massage.
Celui qui regarde sans voir au-delà des apparences, ne perçoit généralement que la douceur, la délicatesse et la générosité qui relèvent habituellement de l’affectivité : il parle de caresses.
Celui qui reçoit, ressent, sous la douceur, la force. Pour avoir accès à la vie, les bons sentiments ne suffisent pas, encore faut-il en avoir les moyens : des outils aiguisés et une technique maitrisée, au service du geste juste, au même titre que n’importe quel art ou activité de haut niveau, soutenus par une philosophie, même si le mot est un peu pompeux, ou au moins, une éthique.
Si le massage est un art, il répond aux mêmes exigences et en a le même moteur : le plaisir de pratiquer cet art, de communiquer, de partager et de transmettre, qui sont les véritables clés de cette alchimie coeur-corps-mains, avec la musique pour guide.
Sans être musicien, ni même posséder une réelle culture musicale, il a maintes fois fait l’expérience de la force du son qui est, pour lui, intimement liée à ce qu’il nomme « la force de l’instant. »
Contrairement à ce qui se pratique habituellement en massage de détente, la musique pour lui ne peut être un vague fond sonore, parasite de l’instant, mais devient au contraire, partenaire à part entière, chaque mouvement étant calqué sur le rythme et l’intensité de la musique diffusée. Du choeur d’opéra à la variété, en passant par le jazz et la musique symphonique, toutes les musiques qu’il qualifie de « riches » conviennent, ce qui l’a conduit à des enchaînements de plus en plus élaborés, donnant un caractère très chorégraphique à son massage justement nommé : Massage Artistique.
L’essentiel de son activité est donc constitué de ces deux aspects indissociables : la pratique et l’enseignement, l’un nourrissant l’autre et réciproquement. Ses stagiaires bénéficient d’une pratique professionnelle quotidienne de presque 35 ans, qu’aucun manuel ne saurait remplacer, et c’est cet itinéraire que je souhaite vous faire partager dans ce livre écrit à quatre mains, que je voudrais aussi passionnant qu’un roman.
Anny Dumont
PREMIÈRE PARTIE
L’ECOLE DE LA VIE
AD : Pourquoi ce désir d’écriture, alors que tu as toujours prôné la transmission orale, l’enseignement de maître à élève, comme le compagnonnage ?
GD : Plus qu’un désir, il s’agit d’un besoin, d’une nécessité. La nécessité de me libérer, en le partageant, de ce qui m’habite et m’anime depuis 30 ans et plus.
Ce n’est pas pour devenir écrivain que je veux faire ce livre, qui n’est pas une fin en soi, mais un aboutissement. Ce sera le fruit de toutes mes années de travail et de vie. Je voudrais arriver à la fin de ce livre et pouvoir dire, apaisé, cette simple phrase d’Hippocrate : « Voilà ce que j’ai à dire sur le sujet. »
Car pour être tout à fait sincère, je suis fatigué de devoir toujours expliquer, démontrer, convaincre.
La société actuelle, avec sa multitude d’informations où l’une chasse l’autre, le développement de la technologie à outrance, la course contre le temps, la crise économique, l’invasion de la sexualité avec tous ses débordements, est un laminoir et j’ai parfois l’impression de me battre contre des moulins à vents. Je suis tour à tour déprimé ou révolté, même si mes convictions restent intactes, et arrivé à ce moment de ma vie, j’ai envie de poser mes bagages. Rilke a dit : « Ce qui n’est pas exprimé reste dans le coeur et le fait exploser. » Je risque peut-être l’infarctus* à force de me torturer ! Non, je plaisante, je crois que j’ai encore du ressort et aussi quelques projets à concrétiser !
AD : Par exemple ?
GD : Un spectacle de massage avec un orchestre symphonique en direct… même si là, on est plutôt dans le domaine du rêve.
AD : Faut voir… N’est-ce pas toi qui a écrit cette phrase : « La seule chose impossible à faire est celle que l’on n’essaie pas » ?
Mais revenons à ce qui nous occupe actuellement.
Pour qu’on comprenne bien ta démarche, je pense qu’il est indispensable de parler de toi, c’est à dire de ta vie, qui éclaire ton chemin et ton évolution. Alors, commençons par le commencement, même s’il ne me parait pas nécessaire de suivre la chronologie. Ce qui compte, c’est de ne pas dissocier ton itinéraire personnel de ta vie professionnelle, les deux étant intimement liés.
Alors la première question qui me vient naturellement est celle-ci : quel souvenir gardes-tu de ton enfance, ou plutôt, qu’est-ce qui, dans ton enfance, a marqué ta vie ?
GD : Pleurer. Pourtant je n’ai pas eu ce qu’on appelle une enfance malheureuse. Mais j’ai beaucoup pleuré de tristesse. Je n’ai jamais fait de caprice, et d’ailleurs je crois qu’on m’en aurait vite fait passer l’envie, mais j’ai grandi avec un sentiment d’incompréhension perpétuelle.
Petit et chétif (je suis né prématuré et sans doute n’ai-je rattrapé cette fragilité que tardivement), j’ai subi de nombreuses chutes et traumatismes en tous genres.
Quand je tombais, je prenais une claque ! Quand j’avais mal, je n’ai pas le souvenir d’avoir été consolé ou réconforté. Et quand j’avais besoin ou envie de quelque chose, ce désir n’était jamais pris en compte.
*Etrange prémonition : cette conversation a commencé fin octobre 2012 et le 19 novembre, Guy faisait un infarctus.
Alors, je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne voient pas dans quel état de désarroi je pouvais être.
Aussi loin que je remonte, l’exemple le plus douloureux est celui de mon cyclorameur, que j’ai cassé en m’engouffrant délibérément, pour expérimenter la vitesse et ma maîtrise du mouvement, dans une descente de garage.
J’avais déjà reçu quelques fessées, mais celle-là me parut particulièrement injuste. Je n’ai plus de cyclorameur, mais en plus, je suis puni, alors qu’il suffirait d’une soudure pour le réparer. Et je suis triste à mourir parce que c’est toute ma vie qui est changée : mon cyclorameur, c’était mon plaisir, ma joie, mon oxygène, mon énergie. C’était un formidable espace d’activité et de liberté. Ce mouvement de « pousser-tirer », « avant-arrière », « inspirer-expirer » me comblait, tant physiquement que mentalement. C’était moi qui conduisais, moi qui maitrisais la vitesse et choisissais la trajectoire. Il était tout pour moi. Mais personne ne s’en est rendu compte, et ça, c’est dramatique.
C’est avec ce genre d’incidents, voire même de détails, diront certains, que je me suis forgé une conception de l’empathie, avec l’attitude qui en découle : ce que je sais aujourd’hui, pour l’avoir vécu maintes fois encore après, c’est que lorsqu’on prétend s’intéresser, ou mieux s’occuper de quelqu’un, la souffrance doit être prise en compte, quelles que soient les circonstances, car il n’existe pas de hiérarchie dans la souffrance. Qui est le plus malheureux, de l’enfant qui perd sa poupée ou de l’adulte qui casse sa belle voiture qui est son jouet, à lui ?
Dans le même genre d’incident, quand je me suis cassé le bras, ce ne sont ni la douleur ni la contrainte du plâtre qui m’ont le plus marqué, mais les circonstances : je riais, je sautais, je courais, et en un instant, tout a basculé. Et l’homme qui, à l’hôpital, était là pour me soigner, ne m’a posé aucune question, ne m’a donné aucune explication. Pourtant il ne savait rien de ce qui s’était passé, de ce que je ressentais, il faisait ce qu’il avait à faire sans s’occuper de moi. S’il m’avait expliqué, si j’avais pu lui parler, notre contact aurait été différent et mon ressenti aussi.
Cette attitude, je l’ai retrouvée, hélas, bien souvent parmi les thérapeutes en tous genres, et nous l’avons tous vécue. C’est pourquoi, aujourd’hui, je dis toujours qu’avant de poser la main sur quelqu’un, que ce soit pour masser, soigner ou laver les cheveux, il ne faut jamais oublier qu’un corps est habité par un être vivant.
AD : Nous aurons l’occasion de revenir sur ces notions de respect et d’attention quand nous aborderons le volet professionnel. Restons à l’enfance.
GD : Je ne voudrais pas paraître geignard, mais pour en finir avec le climat familial, j’irai jusqu’à dire que j’ai le sentiment d’avoir été brimé. Oui, le mot n’est pas trop fort. Et pour être encore plus clair, au risque de paraître grossier, je pourrais résumer le contexte par ces mots : « Tais toi ! T’es petit, t’as tort, t’es con ! »
En l’absence d’un regard bienveillant, à défaut de valorisant, je n’étais guère enclin à m’extérioriser. J’avais toujours peur de mal faire, je devais toujours faire attention à ne pas faire d’erreur, de bêtise, si bien que je n’osais rien faire, ou alors, en cachette. Mais je n’ai pas pour autant fait les quatre cent coups, je savais que le retour de bâton serait impitoyable, j’ai juste mené ma vie à la manière d’un solitaire, ne comptant que sur mes efforts et mon travail pour tenter d’exister quelque part. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles, à cette période, j’ai choisi la magie : personne n’en faisait, donc j’étais sûr d’être le meilleur… et en plus, je pouvais les épater aux repas de famille !
AD : Pas seulement !
GD : C’est vrai, la beauté du geste m’a attiré, plus que le désir de briller en société. Emerveillé par les interludes à la télé, j’ai passé des heures sans bouger, sans parler, à me nourrir de ces images de mains qui virevoltaient.
Chaque interlude ne dure que deux à trois minutes entre deux émissions. On ne voit que des mains, sans aucun commentaire, qui font des manipulations de cartes : éventails et cascades se succèdent. Parfois un As de pique est remplacé par un As de coeur comme par magie ! Je suis fasciné par la beauté des gestes, du geste juste. Je veux apprendre, c’est ce que je veux faire.
Pour tout encouragement, on me dit que ce n’est pas un métier, que je ferais mieux de ranger ma chambre et de faire mes devoirs.
Par chance, dans le journal pour enfant auquel mon frère et moi sommes abonnés, ils proposent des petits tours de magie faciles à réaliser. Je m’empresse de les apprendre, mais dès que je pense les maitriser et que je veux montrer mes prouesses à ma mère ou à mon frère, ils m’envoient promener. « Je n’ai pas le temps » ou « je connais le truc » sont les réponses que j’obtiens invariablement, sauf à la fin des repas de famille où on me sollicite pour amuser la galerie. Ils sont rarement attentifs au début, mais le moment que je guette, c’est l’instant fugitif où leurs visages changent d’expression devant le mystère de la métamorphose.
Je m’entraîne donc beaucoup tout seul, et je rêve. J’arrive sur scène en queue de pie, chapeau haut de forme, une rose à la boutonnière. Bien sûr, je n’ai pas encore de colombe, mais j’ai un faux-pouce qui me permet déjà de réaliser des effets très spéciaux.
Pour ne pas salir mon jeu de cartes, je me lave très souvent les mains, afin que les cartes glissent le mieux possible, mais ce qui était une nécessité devient vite un plaisir. J’augmente progressivement la température de l’eau jusqu’à la limite du supportable, et je garde mes mains sous l’eau, l’une contre l’autre, sans bouger, le plus longtemps possible.
Apparaissent alors une multitude de sensations qui m’étaient totalement inconnues mais que je trouve très agréables. Des picotements, avec une sensation d’engourdissement des doigts, s’accompagnent d’un réchauffement de tout le corps. Je m’aperçois que mes manipulations de cartes deviennent, du même coup, beaucoup plus faciles. Mes doigts sont plus souples, plus précis, mes sensations plus affûtées. Je touche différemment tout ce que je saisis et ne fais plus un geste machinalement. Je suis sensible à la texture d’un tissu, du manche de mon couteau, le relief d’un verre, de tout ce qui me passe entre les mains et ma bibliothèque de sensations s’enrichit de jour en jour.
AD : Et quelques années plus tard, quand tu rencontreras Jean Régil, tu auras enfin l’impression de jouer dans la cour des grands, ou du moins, d’y mettre un pied.
GD : Oui, c’est une de ces rencontres marquantes qui nous propulse à un autre niveau, dont j’ai fait plusieurs fois l’expérience, et qui arrive toujours dans des circonstances inattendues.
Pour ce qui concerne Jean Régil, j’étais, comme souvent, chez Séraphin, le magasin de magie où je passais des heures à explorer le catalogue dont je connaissais tous les produits et tous les prix. Je n’avais pas d’argent, mais tout y était et je pouvais alimenter mes rêves : la boule volante, les anneaux chinois, les gobelets de Bosco, la grande quêteuse, les foulards du XXème siècle, les bambous chinois. Perdu dans ma contemplation, je pensais qu’il me faudrait des années pour pouvoir acheter tout ce matériel et soudain… une apparition : Jean Régil en personne ! Il passe régulièrement ici, et connait bien le boutiquier à qui il montre quelques nouveautés. Et j’assiste, hypnotisé, à leur conversation.
– On se voit demain soir, Merlin sera là aussi, il doit faire une conférence sur les cordes, et je compte sur toi pour mes jeux de cartes.
Je reste abasourdi et Séraphin me sort de ma torpeur :
– Qu’est ce que vous préférez dans la magie ?
– Les cartes, la manipulation en général, je trouve tout ça très beau, même si ça demande beaucoup de dextérité.
– Si ça vous intéresse, je vous invite à une réunion de prestidigitateurs. Normalement, c’est réservé aux professionnels, mais je peux vous faire entrer. Il y en a une demain soir, de 21h à minuit, au Théâtre de Poche, rue Juiverie, dans le vieux Lyon. C’est quarante francs l’entrée.
Incroyable ! Je ne peux pas rater ça ! Bien sûr que j’y serai, mais il y a un certain nombre d’obstacles à franchir : l’autorisation de sortir le soir, tard, les devoirs à finir, et les quarante francs que je n’ai pas.
Je n’ai même pas cherché à ruser ou à négocier. J’y suis allé franco.
– Je voudrais vraiment y aller, s’il te plaît.
Mon père baisse les yeux et après un long silence :
– Bon, on verra demain.
Gagné ! Je sais que c’est gagné ! Il n’a pas dit oui, mais il n’a pas dit non, et je sens que je l’ai bousculé par la force de ma sincérité.
AD : Maintenant, il faut que tu racontes cette soirée, sinon on va rester sur notre faim.
GD : On ne va peut-être pas tout raconter en détail, mais c’est facile d’imaginer mon exaltation mêlée au stress, car tout est nouveau pour moi, à commencer par ce quartier de Lyon et cette petite rue étroite et sombre.
Je suis angoissé, j’ai peur d’être en retard et je suis impressionné, non par la dimension du théâtre qui porte bien son nom, mais par l’atmosphère et ceux que je côtoie.
Je suis abasourdi par le talent de Jean Régil, et si je compare avec mes propres capacités, en sachant le temps qu’il m’a fallu pour apprendre, je prends la mesure de ma petitesse et du chemin à parcourir pour espérer un jour en arriver là. Je suis subjugué par le mouvement incessant de ses doigts qui transforment tout ce qu’il touche en feu d’artifice, la beauté de ses mains et son allure générale. Je ne peux imaginer que je pourrai un jour parvenir à ce niveau, et pourtant, je donnerais n’importe quoi pour y arriver.
C’est à ce moment de mes réflexions, que Jean Régil s’adresse à moi et me demande de choisir une carte. Je pique le fard de ma vie ! Mais il me rassure, me met à l’aise, puis me demande de brasser le jeu. A la fois gêné et heureux, j’essaie d’être à la hauteur car j’ai déjà beaucoup travaillé le brassage, et j’ai même appris le brassage dit du manipulateur, où chaque carte doit être insérée entre la précédente et la suivante, un peu comme on voit dans les westerns. C’est difficile et souvent je rate, mais parfois ça marche. Alors j’essaie !
Porté par la force de l’instant, je réussis un super brassage, comme rarement. Je sais qu’à ses yeux ce n’est sûrement pas grandiose, mais il me félicite.
– Bravo ! Je vois que vous avez déjà beaucoup travaillé et puisque les cartes vous intéressent, je vais vous montrer toutes les manières de brasser.
Et là, c’est le grand jeu ! Le hollandais, le russe, le corse, le western, le joueur de belotte, tout est prétexte à une dextérité incroyable !
Je suis aux anges, mais surtout ce qui m’a ému aux larmes, c’est que pour la première fois de ma vie, quelqu’un reconnaît mon travail, et ce quelqu’un n’est pas n’importe qui, c’est Jean Régil lui même. J’ai même senti des regards bienveillants dans l’assistance et je suis bouleversé de me sentir enfin reconnu, même si je reste parfaitement conscient de mes limites. On ne m’a pas jugé sur mon niveau, peut-être juste sur mon engagement et la force de mon implication.
A la fin du tour, il me remercie de ma collaboration et va jusqu’à me serrer la main.
Je suis non seulement touché, mais marqué.
Regonflé, subjugué, je me sens autre. Quelque chose vient de se passer, qui démarre une nouvelle vie qui n’a rien à voir avec ce que je connaissais avant.
J’attendais ce moment depuis des années, comme une révélation. Ce qui n’était qu’un rêve est devenu réalité, et mieux encore, j’en ai été l’acteur !
Le lendemain, pendant le trajet jusqu’au lycée, en voiture avec mon père, je voudrais lui raconter ma soirée. Mais comme d’habitude, nous ne parlons pas et ce silence est un des plus pesants que j’ai connus.
AD : Et à l’école, quel élève étais-tu ?
GD : Je m’ennuyais.
Apprendre à lire et à écrire ne m’a pas posé de problème parce que je trouvais ça génial, mais je ne supportais pas de devoir répéter, recopier. J’assimilais vite et j’avais envie de passer à autre chose. C’est moi qui faisais réciter les leçons de mon frère alors qu’il avait deux ans de plus que moi. La seule chose que j’adorais, c’était le chant et d’ailleurs une de mes nombreuses institutrices l’avait dit : j’aurais dû entrer dans une chorale, mais les déménagements successifs ne l’ont pas permis.
La plus belle année que j’ai passée a été celle où j’ai été malade (sans doute une primo-infection, mais je n’ai jamais bien su) où j’ai été dispensé de devoirs. Je n’avais plus qu’à vivre. J’étais bon en classe, et cette année là, et c’est bien la seule, j’ai été alternativement premier ou deuxième.
Au lycée, arrivé en terminale, j’ai complètement décroché. Fasciné par les métiers qui m’étaient interdits dans l’optique familiale (médecin, architecte ou danseur) je n’ai jamais pu me mettre au travail pour y accéder, parce que les chemins par lesquels il fallait passer me rebutaient.
J’avais cette chance (mais est-ce réellement une chance ?) d’absorber instantanément en regardant et en écoutant, et j’ai beaucoup fonctionné par imitation. C’est ce qui s’est passé quand j’ai vendu des montres, des aspirateurs, de la moquette. Si quelqu’un, brillant dans un domaine, me montrait comment il fallait faire, je reproduisais. C’est aussi ce qui s’est passé plus tard quand j’ai découvert la naturopathie avec Mr Marchesseau, le drainage lymphatique, le massage, puis avec le Dr Henri Jarricot.
Je n’ai jamais réellement travaillé, c’est à dire d’une manière scolaire et laborieuse, dans toutes les démarches ou formations que j’ai suivies. Tu le sais bien, je suis resté des heures, silencieux, sans bouger, à regarder et écouter le Dr Henri Jarricot en consultation, mais s’il m’a offert, en cadeau de mariage, un livre d’acupuncture, une bible, je ne l’ai pas souvent ouvert !
AD : Nous reparlerons, bien sûr, du Dr Henri Jarricot et de tes diverses formations, mais avant de quitter l’enfance, je voudrais que tu parles de quelque chose qui t’a aussi beaucoup affecté et qui est sans doute relié à cette tristesse que tu as évoquée au début : tu n’as pas été un enfant très gâté.
GD : Oui, ça aussi, c’est peu commun. Mais c’est toujours pareil : je n’ai pas été maltraité, mais je ne me suis pas senti compris, ni aimé. Je n’ai pas été gâté, mais j’ai quand même reçu quelques cadeaux. Le drame, c’est que ce n’était jamais celui qui m’aurait fait plaisir. J’ai reçu un pantalon ou un dessus de lit pour mon anniversaire ! Il faut le faire ! Et les rares fois où on m’a offert ou donné quelque chose dont j’avais envie ou besoin, on m’a bien fait sentir l’importance du cadeau et j’en étais presque redevable.
On ne m’a jamais rien donné gratuitement, comme ça, pour rien, juste pour faire plaisir. Même la montre à laquelle nous avons eu droit pour nos dix ans (en même temps que la première cigarette !) je ne l’ai pas choisie et je l’ai vécue comme un drame. J’avais un petit poignet, donc je ne pouvais pas porter la grosse que je convoitais, alors que mon frère était costaud et a pu choisir. Moi, j’ai choisi par défaut. Mais il faut dire à leur décharge que je n’ai jamais su faire un choix, parce que choisir, c’est renoncer. Et puisqu’on évoque mon frère, je voudrais dire que paradoxalement, bien qu’il soit plus « carré » que moi à l’époque, et de deux ans plus âgé que moi, je me suis toujours senti le plus fort, et il avait bien compris qu’il ne fallait pas me « chercher. » Je dois reconnaitre qu’il n’a jamais profité de sa supériorité apparente et n’a jamais levé la main sur moi.
AD : Il faudrait quand même mettre un peu de bleu dans le tableau, sinon on va sombrer dans la désespérance !
Si on parlait de Youpi, là, maintenant, parce que c’est quelqu’un qui a beaucoup compté et surtout qui a laissé des traces.
GD : Tu parles de lui comme d’une personne, et tu as raison.
On a toujours eu un chien à la maison, mais avec Youpi, j’ai eu une relation particulière, et il a ouvert des portes.
Je me souviens toujours des premiers jours de son arrivée dans notre appartement où il cherche à s’approprier une place. Il ne trie jamais sa nourriture et se jette sur tout ce que nous lui présentons. Apparemment, il n’a pas mangé à sa faim dans sa vie antérieure, mais ce qui me frappe le plus, c’est sa manière de s’aplatir, ventre à terre, quand nous l’appelons, puis de ramper pour venir jusqu’à nous. Et son regard me bouleverse. Mes parents émettent l’hypothèse très probable qu’il a dû être battu et qu’on n’a pas dû bien s’occuper de lui. Ses yeux implorants et remplis de peur me deviennent rapidement insupportables. Il faut qu’il comprenne qu’on l’aime déjà et qu’on a juste envie de le caresser quand on s’approche de lui. Je commence donc à l’apprivoiser en lui disant mon nom, en lui répétant le sien, en lui racontant des histoires et à partir de ce moment, notre complicité va grandir tout en me faisant entrevoir un nouveau mode de communication.
Chaque étape de son évolution entraine une nouvelle étape de ma propre évolution. En veillant sur ses besoins, je deviens responsable et deux évènements marquants vont venir sceller notre relation.
J’ai une angine et je suis cloué au lit. Youpi ne vient jamais dans ma chambre et il lui est encore plus formellement interdit de monter sur mon lit. Je suis seul, ma mère étant sortie, et j’ai envie d’aller le chercher. Mais la fièvre, et surtout la peur des représailles me retiennent. Je lis, j’essaie de penser à autre chose, je m’endors, j’y reviens, mon désir grandit, j’hésite… et soudain, dans l’encadrement de la porte, il est là, assis, et il me regarde. En une fraction de seconde, tout se brouille : il n’a pas le droit, je rêve, j’ai peur, je m’en fous…
– Viens !
Youpi saute sur le lit et se couche. Je pose ma main sur lui. Nous sommes ensemble. Enfin !
Rêve ou réalité ? Fiction d’enfant ou magie de la force de l’instant que j’éprouverai plus tard en d’autres circonstances ?
Instantanément, je vais mieux. Il est là et il m’aide. Cette sensation me transcende. Ma mère va rentrer d’un instant à l’autre, mais étrangement, je n’ai plus peur de sa réaction.
Elle rentre et ne dit pas un mot sur la présence de Youpi.
Cette situation est une révélation : il est des événements, ou des situations, qu’on ne peut pas discuter, tant leur justesse les rend inattaquables.
L’autre événement qui va nous souder, c’est lorsqu’il s’est fait renverser par une voiture. Le choc violent, au niveau du museau, lui a cassé la mâchoire supérieure et sectionné la gencive, et ses dents pendent. La visite chez le vétérinaire n’a pas amélioré la situation. Couché dans son carton, il gémit.
Le lendemain, je ne veux pas aller à l’école pour rester à son chevet, mais évidemment, il n’en est pas question.
A mon retour, il est toujours couché sur sa couverture et gémit doucement. Je m’approche et pose le plus délicatement possible, ma main sur sa tête.
– Ne le touche pas, il va te mordre !
Comment ça, il ne faut pas le toucher ? Je ne veux pas lui faire de mal, je veux le rassurer.
Je l’effleure, et Youpi tourne son regard vers moi. Je suis alors certain qu’il ne va pas me mordre. Je pose l’autre main tout aussi délicatement, ce qui amène un petit soupir.
Il faudrait qu’il boive. Je trempe mon doigt dans son bol et l’approche de sa bouche encore sanguinolente. Il fait un petit mouvement de langue, mais il gémit au moment de lécher mon doigt. J’ai compris. Il a soif mais il a trop mal pour boire. Je vais l’aider en faisant couler un peu d’eau dans sa bouche, tout doucement. Et ainsi, goutte après goutte, je lui donne à boire. Un nouveau soupir de soulagement me dit que c’est assez.
Ce soir là, j’ai expédié mon repas pour le quitter le moins longtemps possible et retourner le veiller jusqu’au coucher. C’est sûrement la seule nuit de toute mon enfance où j’ai si mal dormi. Je ne l’ai pas quitté par la pensée et j’ai l’impression que mes mains ne l’ont pas lâché.
Au fil des jours, son état s’est amélioré à grand renfort de bouillies et de caresses, et notre alphabet s’est considérablement enrichi. Mon toucher aussi a changé. J’ai compris qu’il pouvait être une voie de communication et de réconfort.
Je venais de découvrir que l’on pouvait aimer et se comprendre même si on n’est pas de la même famille et si on ne parle pas la même langue.
AD : Tu as vécu d’autres épisodes de même nature, quand il a été piqué par une tique, par exemple.
GD : Oui, mais on ne va peut-être pas faire tout le bouquin sur mon chien, je ne suis pas sûr que ça intéresse tout le monde, même si j’ai beaucoup appris avec lui.
Pour clore le sujet, on va dire que la voie était tracée… mais ce n’était pas une autoroute, et j’ai connu quelques errances et traversé des zones marécageuses avant les belles rencontres qui allaient m’éclairer et me renforcer définitivement dans mes convictions.
AD : Alors, par quoi on commence ? L’ombre ou la lumière ?
GD : Je crois qu’il va y avoir une lacune si on passe sous silence la maladie de ma mère, qui est un épisode important de ma croissance pour deux raisons : le changement de vie qui en découle et la manière dont je l’ai vécu.
J’avais l’habitude des déménagements au gré des chantiers de mon père, puisque nous avons déménagé onze fois en dix ans. Je ne sais pas pourquoi, cette fois, nous emménageons chez mes grands-parents paternels. Je ne me souviens pas comment tout a commencé, mais Maman est couchée depuis un certain temps déjà et ça n’a pas l’air de s’arranger. Il va falloir que je m’en occupe.
– Maman, je vais te faire une tisane et te mettre le capitaine Troy à la télé pour te distraire. Youpi, reste près d’elle et surveille !
Ainsi, nous faisons notre possible, tous les deux, pour l’entourer, mais apparemment, ça ne suffit pas.
– Je ne serai pas là quand tu rentreras de l’école, mais Pépé et Mémé seront là pour te faire manger et il faudra que tu sois sage.
Mon frère ne rentrera pas non plus, il va habiter quelque temps chez mes grands-parents maternels.
Je ne comprends pas tout, mais ce jour là, je pleure beaucoup en allant à l’école. Le soir, mon père fait une apparition à l’heure du repas et repart à l’hôpital.
– Dis Papa, qu’est-ce qu’elle a Maman ?
– C’est rien, samedi on ira voir ton frère.
– Dis Papa, je peux aller avec toi à l’hôpital ?
– Non, fais tes devoirs et va te coucher.
Evidemment, je n’ai rien envie de faire. Mes grands-parents ne sont pas sympas avec moi, mon grand-père me fait des blagues douteuses qui me ridiculisent et m’humilient. Je n’ai pas de copain dans cette nouvelle école, ils jouent au foot entre eux et n’ont pas besoin de moi. Bref, je me sens seul et malheureux. Pour tout réconfort, il me reste Youpi, et on se serre les coudes. Régulièrement, je réitère ma question :
– Dis Papa, quand est-ce que je pourrai voir Maman ?
Cela fait bientôt six mois que je ne l’ai pas vue, mais cette fois la réponse est différente.
– Dimanche, peut-être.
– Ca y est, Youpi, on va voir Maman !
– Non, Youpi doit rester dans la voiture, c’est interdit aux chiens. Et toi, tu n’as pas intérêt à pleurer, parce que Maman est fatiguée et elle n’a pas besoin de ça.
Il fait bien de me prévenir, parce que je suis dans un tel état, qu’un simple regard suffit à me faire fondre en larmes sans raison.
En cette fin de dimanche après-midi, je trouve cette petite chambre triste et mal éclairée, et puis ça sent mauvais. Je n’ai pas le droit d’embrasser Maman qui semble effectivement très fatiguée.
La visite est de courte durée et au moment de partir, je me retourne.
– Maman, si tu ne viens pas avec nous, je me suicide.
Cette fois, c’est Maman qui se met à pleurer. Mon père m’attrape par le bras.
– Sortez tous les deux, et attendez-moi dehors.
Pendant le trajet de retour, mon père me fait une réflexion sur mon attitude, mais je sens qu’il ne m’en veut pas. Le reste du trajet se passe, comme d’habitude, en silence.
J’ignore comment se sont déroulés les jours qui ont suivi, tout ce que je sais, c’est que Maman est revenue habiter avec nous, dans un nouvel appartement, et cette fois, l’idée de déménager me plait.
J’apprendrai plus tard qu’il n’a pas été facile d’aller contre l’avis médical et que Maman a dû signer une décharge, assortie d’un pronostic vital très sombre.
Cette période restera pour moi empreinte d’un mélange de désespoir et de force, ajouté au discrédit de l’autorité médicale qui avait condamné ma mère. Un an de survie, avaient-ils prédit. Elle a vécu encore près de cinquante ans.
Certes, elle a une maladie pulmonaire et c’est très grave, et même contagieux, ce qui nous oblige à prendre certaines précautions. Mais je la trouve très courageuse et elle s’intéresse à une nouvelle médecine : l’homéopathie.
AD : Là encore, c’est une porte qui s’ouvre, et les médecines dites « parallèles », nous y reviendrons.
GD : Oui, je préfère continuer à parler de cette période, parce que quelque temps après, nous réaménageons ailleurs et c’est là que nous allons à Crest, qui est sûrement un des endroits où j’ai le plus de souvenirs heureux : la pêche, le lancer de cailloux dans la Drôme, les montées à la tour, le vélo, les copains, mon premier amour… que de bons souvenirs !
Le lancer de cailloux a été une véritable école qui me sert encore aujourd’hui en massage. Je m’explique : c’est en voyant mon père faire des ricochets que j’ai évidemment copié ce geste, et que je l’ai peaufiné à l’extrême, afin de le maitriser pour accroitre mes performances. J’ai d’abord appris à choisir les cailloux qui me semblaient les plus aptes à même de « voler », tout en étant assez lourds pour suivre une bonne trajectoire. J’étudie aussi la meilleure position pour prendre de l’élan. Je cultive aussi l’effet de ressort entre le court instant où j’arme mon lancer et celui où le caillou part. Je m’aperçois vite que ce n’est pas seulement la force physique qui garantit la distance parcourue. Parfois, je force énormément, au point de me faire mal à l’épaule, et je n’atteins pas mon but, parce qu’un des paramètres n’est pas bon. Par contre, quand tout est au point et bien coordonné, c’est presque magique et j’atteins des distances inimaginables.
Mon score s’améliore régulièrement et je joue à battre mes propres records. J’apprends à coordonner mes gestes, mais aussi à accorder mon corps et mon mental. Je perçois intuitivement que mon regard et mon intention conditionnent mes performances.
Si je ne sais pas encore intellectualiser mes perceptions pour en tirer des lois et en faire un concept, nourri de mes sensations et de mes expériences, je deviens rapidement le meilleur à cet exercice, loin devant mon frère et je dépasse même mon père qui pourtant réalise de belles performances. Si je n’en tire aucune gloriole, j’en tire au moins beaucoup de plaisir, sans même pressentir l’impact que ce jeu, anodin en apparence, aura sur ma vie future.
AD : Et la tour ?
GD : La tour était le vestige d’un château en ruines qui surplombait la ville, auquel on accédait par de petites ruelles très étroites, avant d’arriver au sommet par une multitude d’escaliers, où trônait un vieux drapeau français en ferraille rouillée qui grinçait selon la direction du vent.
Pendant les vacances, j’avais pris l’habitude de m’évader à l’heure de la sieste, et au fur et à mesure de mes échappées solitaires, ce parcours est devenu un véritable jeu de piste : trouver le chemin le plus rapide, le plus pittoresque, le plus facile ou au contraire le plus escarpé, à pied ou en vélo.
Dans la tour elle-même, il existe plusieurs possibilités pour accéder au sommet. Je croise aussi le gardien, un vieux monsieur bedonnant qui ne dit jamais un mot et ne sort jamais du petit espace qui lui est réservé. Il me fait un peu peur, et me regarde parfois d’un oeil curieux, car en cette période et à cette heure de forte chaleur, je suis bien le seul dingue à m’aventurer ici. Mais il ne me fait pas payer alors il doit être gentil !
Arrivé en haut, on domine toute la ville et la vallée, dans toutes les directions. Je profite du paysage impressionnant où souffle toujours une légère brise, avec une lumière changeante au gré du temps et où la distance de l’horizon varie selon que le ciel est nuageux ou dégagé. Les bruits de la ville qui montent jusqu’ici sont parfois atténués et ce sont alors les chants d’oiseaux qui prédominent sur les moteurs des voitures. Les odeurs sont surtout celles de la terre et de la végétation exhalées par la chaleur.
Je remarque, au fur et à mesure, l’influence de chacun de ces paramètres sur mon état physique et mental, et sans même savoir pourquoi, je deviens attentif à toutes ces perceptions, mieux encore, je les cultive.
C’est ainsi que monter à la tour est devenue un véritable chemin initiatique, mais pas au sens qu’on lui donne dans certains milieux ésotériques. En affûtant mes perceptions, j’ai acquis une véritable bibliothèque de sensations, avec la pleine conscience de ce qu’engendrent sur mon état physique et mental, la lumière, les odeurs, les couleurs, les sons, qui sont les prémices de ce que j’appelle aujourd’hui « la mise à l’instant. »
A la même époque, j’ai pris une autre habitude : sauter, toujours plus haut, pour essayer de toucher le plafond. Mais on a encore déménagé, même si on reste à Crest, et dans la nouvelle maison, les plafonds sont plus hauts. A force d’entraînement, je ne suis pas loin de mettre la main à plat.
Je vais essayer au garage où j’aurai plus d’élan, puisque la voiture n’est pas là. J’ai juste fait un mauvais constat : je n’ai pas remarqué les taches d’huile par terre.
Allez, c’est parti ! Je prends de l’élan, je cours, je saute… gagné ! Mais pour un court instant ! J’ai bien touché le plafond, mais je n’ai pas le temps de profiter de mon exploit car je suis retombé pile sur la tache d’huile, j’ai glissé et j’ai atterri par terre, le dos à plat sur le bitume, dans un vol plané ponctué par le choc de mon crâne sur le sol.
Complètement sonné, je me relève pourtant instantanément, et là, c’est l’horreur. Je ne peux plus respirer, ni émettre un son. J’ai mal partout, j’entends ma grand’mère dans la pièce à côté, j’ouvre la porte sans pouvoir prononcer un mot et en me voyant gesticuler comme un pantin, elle tourne les talons en me sommant d’arrêter de faire l’imbécile.
Dans un ultime effort, je me délivre de l’étau qui enserrait ma poitrine, d’où surgit un énorme râle qui affole enfin ma grand’mère. Mais comme d’habitude, au lieu de me venir en aide, elle commence à me réprimander. Et cette attitude m’est devenue insupportable.
Je me suis juré de m’en souvenir à jamais et aujourd’hui encore, la chute sur une peau de banane qui fait rire tout le monde (et est même l’objet de certaines émissions de télé), ne m’amuse pas du tout. Je n’ai jamais envie de rire quand quelqu’un tombe devant moi, quelles que soient les circonstances. Il me paraît essentiel, avant tout, de porter secours à la personne, ou de la réconforter, et selon que je sois victime ou spectateur, cette attitude m’a parfois coûté cher.
Pour en revenir à ma situation personnelle, physiquement, cet épisode signe le début des complications.
En fait, je n’ai rien de cassé, les douleurs vont s’estomper rapidement et je n’aurai aucun signe apparent de cette chute. Et pourtant, tout est changé, car j’ai été ébranlé dans ma structure même. De nature malingre, sans doute, comme je l’ai déjà dit à cause de ma naissance prématurée, mais aussi parce que j’ai très peu d’appétit (combien de fois ai-je entendu cette phrase : « Guy, mange! ») je résiste mal aux chocs. Et pourtant, je ne tiens pas en place ! Rester assis, tranquille, m’est totalement étranger, et mon programme quotidien, c’est courir, sauter, monter, descendre, tirer, pousser, lancer, pédaler, à quoi il faut ajouter le judo que j’ai commencé cette année-là.
Le problème, c’est qu’avec cette constitution et le peu de moyens dont je dispose, il me devient difficile de tenir debout. A peine suis-je poussé ou déséquilibré, que je suis par terre, et même en vélo, je ne me sens plus très sûr de moi et j’ai toujours peur de tomber.
AD : C’est dans ce contexte précaire qu’il t’arrive un autre pépin dont tu te serais bien passé…
GD : Tu parles de la lampe de chevet ?
AD : Oui, c’est pas banal non plus !
GD : Ma lampe de chevet, elle, est très banale.
C’est une de ces lampes de bureau comme on en trouvait partout à l’époque, constituée d’une tige en métal flexible, surmontée d’un chapeau métallique lui aussi, le tout vissé sur un petit socle en marbre. On peut l’orienter dans toutes les directions et je ne me prive pas de jouer avec les effets d’ombre et de lumière.
Ce soir là, ma grand’mère est venue me dire bonsoir, ma lampe est éclairée, et je l’attrape pour la rapprocher. Aussitôt, la lampe s’éteint et je ressens une violente décharge électrique dans tout le corps. Mon bras est pris de secousses incontrôlables et je ne peux ouvrir ma main pour la décoller de la lampe. Ajoutons que je suis pieds nus sur un sol en ciment et je sers de prise de terre. Malgré la panique, un éclair de lucidité me traverse l’esprit et d’un coup violent, avec l’autre main restée libre, je frappe la lampe à la base, ce qui a pour effet de la projeter à l’extrémité de la pièce et de me permettre d’ouvrir enfin les doigts. Bien sûr, tout cela va très vite (plus vite que le temps de le raconter), ma grand’mère crie, mon père arrive, et j’apprendrai plus tard, quand il aura démonté la lampe, que le fil électrique, à l’intérieur de la tige, était dénudé.
Pour une fois, mon père ne me gronde pas, il a dû avoir très peur et mesure le drame auquel on a échappé. L’intérieur de ma main gauche est très rouge, comme lors d’une brûlure, et mon bras est blanc jusqu’à l’épaule. Je n’ai pas vraiment mal, mais je suis secoué, avec la sensation que les vibrations se poursuivent intérieurement. Je me sens très faible et je pleure. On me met de la pommade et un pansement et Maman me propose d’aller dormir avec elle.
C’est à ce moment que je fais l’expérience de quelque chose qui m’était inconnu jusque là : l’insomnie. Malgré la fatigue, il me devient difficile de m’endormir, je me réveille plusieurs fois par nuit, je tourne et retourne dans mon lit sans trouver une bonne position, et je fais des rêves agités. Mais on me dit que c’est normal et que ça va passer.
Pour tenter de réagir énergiquement à cette situation inconfortable, je décide d’aller à la piscine pour me défouler et me vider la tête qui carbure à cent à l’heure. Je ne sais pas nager mais je n’ai pas peur de l’eau. Au bout de deux ou trois heures d’allées et venues dans le bassin, le maître-nageur qui se trouve aussi être mon prof de judo, m’interpelle. Comme il est assez sévère et m’intimide, je lui assure que tout va bien. Je rentre à la maison en titubant et devant mon état d’épuisement, ma grand’mère me donne du Phénergan (très répandu à l’époque) et ça marche !
Voilà un aperçu des accidents en tous genres qui ont jalonné mon enfance, à quoi il faut ajouter chute de vélo, chute d’arbre avec fracture du bras, chute d’escaliers où je dévale 14 marches en pierre et ceci jusqu’à l’âge adulte où je me fracture l’arcade sourcilière sur un rocher, et où j‘aurai plusieurs accidents de voiture avec tonneaux.
AD : N’en jetez plus ! C’est à peine croyable !
GD : Et si je rajoute la chute d’ascenseur où, pour le coup, je n’y suis pour rien, puisque ce sont les freins de l’ascenseur qui n’ont pas fonctionné, on comprend pourquoi je dis que je me sentais « décalé. »
AD : Si on insiste un peu longuement sur tous ces accidents, ce n’est pas pour faire pleurer dans les chaumières, au risque d’ailleurs d’en agacer certains, mais c’est pour qu’on comprenne mieux pourquoi tu es tellement réceptif à la douleur. Et si on revient au début du livre, cela explique pourquoi tu dis que quelles que soient les circonstances, il faut d’abord prendre en compte la souffrance, physique et mentale, et ne jamais sous-estimer l’inconfort qu’un traumatisme peut entrainer, même quand il n’y a pas mort d’homme.
En dépit de cette vulnérabilité apparente, et en pleine croissance, tu as pourtant déjà fait l’expérience de la force. J’aime bien l’épisode du vieux monsieur, raconte c’est touchant et très significatif.
GD : Ca va être bien long avant d’en arriver à l’essentiel, si on raconte toutes ces péripéties !
AD : On aura toujours le temps de couper !
GD : Comme souvent, je sors avec Youpi, et nous faisons toujours la même promenade, car j’aime bien observer les changements, si minimes soient-ils, tout au long du trajet.
En arrivant dans la première rue, j’aperçois un homme assis par terre, au bord du trottoir. Je ne distingue pas son visage, mais il m’apparait clairement qu’il se passe quelque chose d’anormal.
En fait, je le connais. C’est le vieux monsieur qui habite au bout de la rue et qui a une jambe de bois comme mon grand-père. J’ignore s’il s’agit aussi d’une séquelle de la guerre, mais pour cette seule raison, il m’est déjà familier.
– Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
– Je suis tombé et voilà un quart d’heure que j’essaie de me relever. Vous pouvez m’aider ?
– Bien sûr !
« Bien sûr », c’est vite dit, et j’ai répondu spontanément, sans évaluer la situation, car à la réflexion, il y a un problème : je suis à peu près aussi épais que le manche d’une fourchette, et lui, il doit bien peser cent kilos ! En plus, il a l’air épuisé par ses tentatives infructueuses. J’essaie de le tirer, mais je ne lui suis bien sûr, d’aucun secours.
– Essayez plutôt de trouver quelqu’un.
Effectivement, ce serait plus sage, mais franchement, la rue est déserte et au fond, ça me contrarie de devoir renoncer. Ce doit être comme le reste : question d’intention et de coordination et je pressens que si je ne me sers que de mes bras, il n’est pas près de décoller le Papi !
Je décide donc de changer de tactique. Je me baisse, je passe ma tête sous son bras gauche, le bras sur ses épaules, j’attrape sa main avec ma main gauche et sa taille avec ma main droite. Tout bien ! Comme ils font dans les films policiers quand il y a un blessé !
Mais rien ! Il n’a pas décollé de plus de vingt centimètres !
– Guy, sers toi de tes jambes ! C’est la seule chose sur laquelle tu peux vraiment compter. Oublie les bras et économise ton dos. Allez, bats toi !
Sympa, la petite voix ! Et merci du conseil, parce que ça marche ! Je me suis baissé très bas et juste en forçant sur mes jambes, très droit pour garder l’équilibre, on se relève ensemble, mais arrivé à moitié du chemin, je sens que je vais flancher.
– Appuyez vous sur moi, et servez-vous de moi.
Sitôt dit, presque fait ! Il m’utilise comme un mur et se redresse. Je tiens le coup, même si j’ai senti un craquement dans ma nuque.
Le voilà debout, et moi, un peu bancal.
Pour lui ça a l’air d’aller, mais moi, je ne marche pas droit, et en me retournant pour vérifier qu’il a bien repris sa route et appeler Youpi, j’ai très mal à la nuque.
A la maison, quand je commence à raconter mon histoire, mes parents sont sceptiques et je me fais copieusement sermonner.
Je n’y suis pour rien, ou plutôt, si j’y suis pour quelque chose, c’était pour une bonne cause, mais c’est encore moi qui trinque !
Dans le bus, la moindre secousse est une torture et quand j’arrive au lycée, les copains se foutent de ma figure. Il paraît que j’ai la tronche en biais, conséquence de la position antalgique que j’ai adoptée instinctivement.
– Dumont ! Arrêtez de faire l’idiot, ou sortez !
Cette fois, c’est trop fort, même le prof s’y met ! J’en ai marre de n’être jamais pris au sérieux et de ces attitudes qui consistent à rigoler ou à m’engueuler. Il faut être stupide, inconscient ou méchant pour réagir ainsi, ou ne jamais avoir souffert de sa vie.
C’est mon copain Patrice qui vient à ma rescousse.
– Monsieur, il a vraiment mal !
J’ai juste droit à un regard agacé.
Les études ne m’intéressent déjà pas beaucoup, mais franchement, avec ce genre de comportement, les profs ne montent pas dans mon estime. Pour tout dire, je les trouve « petits » et uniquement préoccupés par ce qu’ils estiment les concerner.
Je ne sais pas vraiment ce que je cherche, mais ce dont je commence à être sûr, c’est que ce n’est pas au lycée que je trouverai.
D’ailleurs, je ne dois pas être le seul à être insatisfait, car il parait que dans les lycées, les facs, tout le monde est en grève à Paris et bientôt, partout ailleurs. Je ne sais pas du tout à quoi tout cela correspond, mais mon lycée a été envahi, avec un certain Cohn-Bendit en tête. J’ignore qui il est, c’est la grande pagaille, on nous dit de ne plus y aller, les cours ne sont plus assurés et les infos à la télé disent que le mouvement s’amplifie. En voilà une bonne nouvelle ! Ca devient très sympa d’un seul coup ! On joue au foot, au ping-pong, on est tous mélangés, c’est copains-copines et même certains parents d’élèves se joignent à nous. Le pied !
Nous sommes au mois de mai, et je vais bientôt avoir quatorze ans.
AD : On a bien compris que tu ne feras pas de brillantes études, alors comment s’achève ta scolarité ? Après le bac, c’est le service militaire ?
GD : Ma scolarité s’achève dans un joyeux tohu-bohu car les « années bahut » sont des « années chahut » ! Je n’ai pas envie de fanfaronner à ce sujet, car avec le recul, je n’en suis pas très fier, mais quand même, j’ai du plaisir à me remémorer cette époque incroyable, et puis, au fond, on n’était pas méchants. On était juste des joyeux drilles, utopistes et insouciants.
J’ai beaucoup lu : tous les San Antonio qui me sont tombés sous les mains ! Il faut dire que j’avais passé un accord avec le prof de philo, après une convocation chez le proviseur : sa tranquillité contre la mienne. En clair, je faisais ce que je voulais, pourvu que je ne mette pas la pagaille.
Ce n’est pas très glorieux, mais pour moi, c’est presque émouvant parce que finalement, tout cela était assez joyeux et relevait d’une certaine insouciance (pour ne pas dire inconscience) le tout entretenu par une grande solidarité entre nous.
On passait aussi beaucoup de temps au café, où on buvait des menthes à l’eau en recopiant les devoirs de celui qui les avait faits, et on refaisait le monde. On jouait au flipper, au baby-foot et au billard, et ce fut un réel apprentissage du geste juste. Je gagnais souvent et je venais au secours des copains.
L’argent de poche provenait des petits boulots. Je vendais en particulier des journaux le dimanche matin, sur le trottoir, et je gagnais à l’époque autour de soixante francs que je dépensais dès les deux premiers jours de la semaine.
Le boucher-charcutier d’en face, me voyant souvent frigorifié, m’apportait la première quiche chaude qui sortait de son four, et ma grande tante qui avait tenu une pâtisserie dans le quartier, un thermos de café, ce qui me réchauffait le coeur autant que le corps.
Pendant les vacances, dès l’âge de seize ans, j’ai commencé à travailler sur les chantiers.
J’étais le seul français et mes co-équipiers étaient espagnols, italiens, algériens, portugais, marocains, et tous étaient bienveillants avec moi. Est-ce parce que j’étais le fils du conducteur de travaux, ou avaient-ils pitié de ma frêle constitution ? Toujours est-il que quand je faisais une erreur, ils la réparaient. Et c’est avec eux que j’ai appris à conduire un camion, une niveleuse ou un bulldozer, même si j’ai arraché quelques canalisations au passage. J’étais incapable de porter, et même de déplacer, des bordures de trottoir qui pesaient deux cent kilos, mais j’ai étalé du goudron et c’était tellement dur et suffocant que j’ai compris que je ne ferai pas carrière dans le bâtiment et qu’il me faudrait trouver autre chose.
AD : Parallèlement, tu avais quand même quelques activités un peu plus constructives, sans jeu de mot ?
GD : Oui, à cette époque, j’ai appris le rock, à raison d’un cours par semaine, pendant deux ou trois ans.
AD : Le rythme déjà ?
GD : Le rythme, le mouvement, les déplacements dans l’espace, les enchainements, la précision, le geste maitrisé…
J’ai aussi fait du Karaté, pas pendant très longtemps, car après trois entorses, j’ai préféré arrêter, mais j’ai été marqué par le prof pour sa rigueur et sa gentillesse à la fois. En y repensant aujourd’hui, je dirais son humanisme.
Il avait parallèlement une activité professionnelle pour gagner sa vie et enseigner était une passion. Je l’ai vu, une seule fois, mettre un coup à un copain qui bavardait et s’il l’a rattrapé avant la chute, la leçon était claire : si tu avais été vigilant au lieu de bavarder, tu aurais anticipé.
Bien sûr, il ne nous enseignait ni l’agressivité ni la violence, et ses conseils résonnent encore à mes oreilles : « Il ne faut jamais se battre, c’est beaucoup trop dangereux, sauf si vous êtes acculés et là, il faut savoir vous défendre. Et n’oubliez jamais que se faire insulter par un connard, c’est un compliment. »
Afin d’illustrer ces propos, il nous a raconté une anecdote dont on attendait la fin avec impatience, pour savoir comment il s’était sorti d’une situation délicate, et la morale de l’histoire fut très inattendue pour nous : « Quand je me sens en danger, je me sauve » et pourtant, ce n’était pas un lâche ! Et pour enfoncer le clou dans nos petites têtes, il ajoutait : « Ne discutez jamais et ne vous battez jamais. Sauvez-vous. » Et il est parti en courant et nous a plantés là.
Nous répétions des centaines de fois le même geste, le même coup de poing, le même coup de pied, jusqu’à la perfection. « Vous devez rester stable, et pouvoir frapper sans regarder. »
Ce qu’il ne manquait pas de nous démontrer par l’exemple.
Il s’entraînait tous les jours avec un collègue du même niveau, et une fois, en cours, nous avons eu droit à une démonstration d’action-réaction où les maîtres-mots étaient vigilance et rapidité.
Nous étions sidérés. Alors qu’on était en pleine époque Kung-Fu où les exploits se mesuraient à l’épaisseur des planches cassées à la force du poignet, chez nous, il ne se passait rien, si ce n’est un geste, fulgurant, un éclair, celui d’un sabre dégainé et rengainé en une fraction de seconde.
Le seul coup que j’ai porté, c’est celui que j’ai mis à un gars qui m’avait provoqué et que j’avais remis à sa place, mais qui, dès que j’ai eu le dos tourné, m’a attaqué. Je me suis retourné et je lui ai mis un coup de pied dans les règles de l’art. Il est tombé aussi sec.
A l’époque, je portais ces chaussures à semelles de crêpe qu’on appelait des “Clark”, et lui un pull blanc qui garda l’empreinte de ma semelle. J’étais aussi surpris que lui.
AD : Tu te souviens, on a rencontré ce prof un jour, par hasard, il n’y a pas si longtemps, et tu étais toujours aussi impressionné ?
GD : Oui, et pourtant, tu l’as vu, il n’était pas impressionnant par sa carrure, mais par ses qualités, ses compétences, on pourrait dire son charisme. Le respect, c’est vraiment un sentiment naturel pour moi, quand j’ai la chance de rencontrer de telles personnes.
AD : Je sais, et l’avenir nous le montrera. Nous voici donc à la fin de la terminale, que vas-tu faire ?
GD : En mars, comme chaque année, c’est la foire de Lyon, qui était à l’époque un évènement considérable. C’est là que j’ai rencontré un homme qui vendait des montres, et je suis resté une journée entière à l’observer. Il m’a proposé de m’embaucher l’été suivant, pour son magasin à St Tropez, ce qui m’a paru être un bon plan. Son affaire avait l’air de tourner, et avec mon aptitude à l’imitation, je ne doutais pas de pouvoir gagner rapidement et confortablement ma vie.
Sauf que… j’étais très amoureux de D. qui deviendra ma première épouse, et toute séparation était inenvisageable. Il était donc prévu, entre elle et moi, qu’elle me rejoindrait, ce qui n’a pas été de l’avis de ses parents. Donc, une semaine plus tard, j’avais tout planté, et j’étais de retour.
C’est ainsi que se sont enchainés les boulots divers et variés : un jour et demi à la plus grande brasserie lyonnaise, la Brasserie Georges, alors que je ne savais même pas, ô sacrilège ! ce qu’était une « gratinée. » Deux heures dans un grand hôtel où après avoir servi les petits déjeuners, j’ai demandé mon compte. J’ai tenu neuf jours au Sofitel avant de me retrouver veilleur de nuit dans une banque où je jouais aux échecs, sans oublier carreleur et autres spécialités !
AD : Arrive enfin le service militaire ?
GD : Oui, et là, je suis expédié en Allemagne.
J’étais très mauvais en allemand, mais j’ai fait de rapides progrès car j’ai eu la chance d’être envoyé au mess. Je ne portais donc pas la tenue militaire, mais un pantalon noir et une veste blanche, et au lieu de séjourner dans une caserne, nous étions logés dans une maison, en ville, et tous mes copains étaient des civils allemands.
J’ai donc appris à servir, ce qui m’a plu, parce que c’était encore un domaine où on sollicitait la main. On faisait des concours de verres, et j’en portais trente deux à la fois avec les deux mains !
AD : Tu en as aussi profité pour repasser le bac ?
GD : Honnêtement, ce n’était qu’un prétexte pour avoir des permissions supplémentaires et revenir à Lyon, voir D. C’était mon seul problème, mon seul objectif.
Dans ce contexte, j’ai passé un bac un peu rock’n’roll ! Tout s’est joué en fonction du peu de temps qui me restait pour passer les épreuves. Comme je l’accompagnais à son travail, j’arrivais régulièrement en retard et inutile de préciser que je n’avais rien révisé.
Ma dissertation de philo s’est terminée ainsi : « Je trouve le sujet nul et je pense qu’il y a des choses beaucoup plus importantes dans la vie. » Et j’ai signé ! (note : ½ sur 80)
AD : Il faut bien reconnaître que si tu n’as jamais été un délinquant, tu avais un esprit rebelle, voire provocateur.
GD : Oui, c’est vrai, mais je n’en avais pas vraiment conscience, ce n’était pas un parti pris, je réagissais spontanément, droit dans mes bottes comme on dirait aujourd’hui. Mais je n’ai jamais joué au dur, j’étais même plutôt poli et propre sur moi en temps normal. Allez finissons en avec ces histoires de potaches !
A cette époque de légèreté et de désinvolture, il y a quelque chose qui m’a bien pourri la vie : ce sont mes dents.
Toute ma vie, j’ai vu mon père avoir mal aux dents, jusqu’à ce qu’il se les fasse arracher pour les remplacer par un dentier. Mais il allait rarement chez le dentiste, il prenait des comprimés ou un coup de whisky.
On ne m’a donc jamais dit, et encore moins appris, qu’il fallait se laver les dents, ni emmené chez le dentiste. Résultat, à vingt ans, j’avais dix huit dents abîmées, et j’ai pris des boites et des boites de Salgydal et de Glifanan (interdits à la vente aujourd’hui). C’était le truc du moment, et au bout d’un moment, parfois très long, ça passait.
AD : Comme beaucoup de douleurs, ça finit toujours par passer, mais à quel prix !
GD : C’est donc avec les dents que j’ai éprouvé les premières douleurs lancinantes, avec leur antidote : le moment « magique » où ça passe.
AD : Dans ce genre de douleur, ce n’était qu’un faible aperçu… mais nous y reviendrons car il faudra bien que tu reparles des AVF (Algies vasculaires de la face). Après le service militaire, quelles sont les perspectives ?
GD : C’est le retour sur les chantiers, la succession de petits boulots, mais surtout mon mariage précipité, ma rencontre avec Christian, sans oublier mon approche de l’ésotérisme.
AD : Tout un programme ! Par quoi on commence ?
GD : L’ésotérisme, peut-être, ceci expliquant cela. A cette époque, Lyon foisonnait de voyantes et de maitres à penser, et j’ai été entrainé dans cet univers par ma future belle-mère qui était férue de tables tournantes, avait lu Rampa et dont des rituels plus ou moins obscurs guidaient la vie.
Il se trouve que mon père devait être opéré d’une artérite et toutes les prédictions annonçaient une issue funeste. Bon prétexte pour organiser dans l’urgence, notre mariage, vivement souhaité par la famille de D. qui n’acceptait pas l’idée d’une vie commune hors mariage. Bref ! tout s’est bien passé malgré la précipitation, sauf que… à la fin de la soirée, ce sont mes parents qui nous ont conduits chez mon tout nouveau beau-frère, où faute d’appartement, nous allions être hébergés, et ça, c’était pas bien réjouissant !
Ce mariage, je le souhaitais car je ne désirais rien d’autre que de vivre avec D. mais pas dans ces conditions, où je n’avais rien décidé, rien organisé, rien maitrisé.
J’avais vingt ans, et je divorcerai un an plus tard.
Mais pour l’heure, un mois après, j’avais trouvé un appartement au deuxième étage d’un vieil immeuble avec un escalier en colimaçon, où je me souviens avoir monté seul, ficelé sur mon dos et arrimé à mon front avec une ceinture de judo, la bonnetière donnée par ma grand’mère. Il faut dire que j’avais gagné en force grâce à Christian.
AD : Nous y voilà ! Comment l’as tu rencontré ?
GD : A côté de l’appartement de mes parents, se trouvait une salle de gym. J’étais chétif et mal dans ma peau, comme je l’ai dit, et un jour, je suis allé frapper à la porte, y voyant une possibilité d’améliorer ma condition physique.
C’est Christian Quentin qui m’a ouvert. Ce qui m’a le plus impressionné, ce sont ses bras, qui étaient aussi gros que mes cuisses. J’avais devant moi quatre vingt dix kilos de muscles. A cette époque, j’avais dix neuf ans, il en avait vingt six. Il s’entraînait depuis l’âge de dix sept ans et était en train de préparer le concours pour Monsieur Europe. Il levait quatre vingt dix tonnes de fonte par entrainement et faisait cinq cent flexions sur une jambe, et il m’apparu à l’opposé de l’image que mon père m’en avait fait : « Tous des gonzesses ! Ils font de la gonfle mais ils ne sont pas forts. » Faut voir…
Il me conseilla de commencer à travailler avec des sandows, n’ayant pas de matériel à ma disposition.
Donc, pendant une semaine, dans ma chambre, je me suis étiré, derrière, devant, les jambes, les bras, jusqu’au jour où j’ai lâché l’extrémité des sandows qui me sont revenus en pleine figure.
Là encore, pas de traumatisme visible, mais quelle violence ! J’étais sonné !
Après ces premiers essais infructueux, je retrouverai Christian plus tard. Il avait alors ouvert sa propre salle de gym et m’a proposé de m’entrainer avec lui. Entre temps, il avait eu de gros problèmes de cervicales et avait dû changer totalement sa méthode d’entrainement. Il s’entrainait désormais au poids du corps, c’est à dire sans poids, et travaillait le geste juste avec précision et rigueur. C’est lui qui m’a appris l’importance de l’équilibre, ainsi que la canne qui deviendra une de mes passions.
Professeur de culture physique, entraîneur national d’haltérophilie, il acheva également ses études de naturopathe avec l’obtention de son diplôme.
Je lui dois énormément pour l’aide concrète qu’il m’a apportée dans la consolidation de ma structure, mais aussi pour le modèle qu’il a été : un modèle de courage, de volonté, de discipline et de rigueur.
AD : Nous avons longuement parlé de Christian, ce qui est tout à fait légitime vu la place qu’il a eue dans ta vie, et revenons maintenant à une époque un peu antérieure, où tu te retrouves jeune marié.
GD : D. fut atteinte de tuberculose pulmonaire et resta hospitalisée un mois. Je dois ouvrir une parenthèse sur l’évolution de sa maladie qui reste une énigme.
A sa sortie d’hôpital, elle a arrêté tout traitement et n’a pris aucun médicament, hormis des huiles essentielles matin, midi et soir et l’application d’un « produit miracle » qui a eu ses heures de gloire avant d’être interdit : la « toile souveraine. » C’était une pièce de tissu enduite d’un baume à base de plantes qu’on appliquait directement sur la peau, ce qu’elle fit six jours sur sept. Ce produit fut interdit, suite à la mort d’un nourrisson dont les seins maternels avaient été traités avec ce produit, pour des crevasses, ce qui intoxiqua le bébé. Il se révéla que le tissu en question contenait du plomb. Le fait est que six mois plus tard, D. n’avait plus rien.
AD : Cette guérison est assez surprenante pour être soulignée, et je comprends qu’elle t’ait marqué.
GD : Inutile de préciser que pendant son hospitalisation, j’étais plus souvent près d’elle qu’au travail, ce qui nous mit dans une situation financière catastrophique. Avec toute la diplomatie qui était la sienne, mon père me proposa une de ses solutions radicales qu’il n’était pas question de négocier : demain, tu es sur le chantier avec moi, à Autun !
Nous sommes restés une semaine dans la caravane avec mes parents. Le seul souvenir positif, c’est ce charpentier que j’ai regardé planter des clous pendant des heures. J’étais fasciné par la précision, la maîtrise de la technique, la régularité, l’enchainement de ses gestes, son application, comme s’il s’agissait d’un travail précieux. Quel spectacle et quelle leçon !
A part ça, je ne songeais qu’à trouver un moyen de repartir, et à force de méditation, de rituels, chapeautés par un couple élevé dans la hiérarchie des forces occultes, le septième jour, le miracle eut lieu ! Je reçois une convocation pour un grand magasin d’électroménager au nouveau centre commercial de la Part Dieu. Sauvés !
AD : C’est là que tu as eu l’accident d’ascenseur ?
GD : Oui, encore un choc qui m’a fortement ébranlé sans laisser de trace, mais les circonstances sont assez savoureuses pour être racontées.
J’avais sympathisé avec une standardiste qui me permettait de recevoir des coups de fils personnels et d’appeler gratuitement. On ne se connaissait même pas, tout se passait par téléphone.
Quand l’ascenseur a atterri brutalement au niveau moins deux, parce que les freins n’avaient pas fonctionné et qu’il était descendu en chute libre, mon premier réflexe a été de décrocher le téléphone. Mais elle m’a raccroché au nez, persuadée qu’il s’agissait d’une blague ! Et j’ai du insister avant de voir arriver les pompiers qui m’ont emmené à l’hôpital où aucun traumatisme apparent ne fut décelé. J’ai donc décidé de rentrer contre l’avis des médecins.
Le lendemain, j’étais à mon poste où, surprise, j’eus la visite du directeur du magasin et du PDG du groupe qui me firent des propositions financières que je refusais illico, les soupçonnant de vouloir acheter mon silence et leur tranquillité. C’est vrai, j’aurais pu déclarer un accident du travail, demander des dommages et intérêts, avoir une pension etc. Au lieu de cela, je leur ai claqué la porte au nez, et par bravade, j’ai repris ma course aux petits boulots : vente de publicité, chauffeur-livreur, carreleur (deux cent cinquante mètres carrés de carrelage quand on n’a jamais posé un carreau, ce n’est pas rien ! ) vente de copies d’horloges anciennes, vente à domicile d’encyclopédies pour une grande maison d’édition, et là, nouveau coup d’éclat ! Et pourtant, ça marchait !
Ce jour là, j’avais même conclu une belle affaire : le père était handicapé, la mère femme de ménage, et il fallait penser à l’éducation de leur fille. Je leur avais mis le maximum, grâce à un argumentaire appris par coeur, assorti d’un crédit, mais à la fin, dégoûté par le procédé, écoeuré par le système, j’ai déchiré le bon de commande, sous peine de ne plus pouvoir me regarder dans une glace. Puis, je suis rentré engueuler le chef des ventes et j’ai tout plaqué.
J’étais déprimé, découragé, car il fallait bien travailler pour vivre, d’autant que la maladie de D. n’avait rien arrangé, mais aucun travail ne me plaisait, et je ne savais vers qui, ni vers quoi, me tourner.
Dans ce contexte, notre relation s’est dégradée au fur et à mesure, sans que je m’en aperçoive et sans aucun conflit apparent. Disons que ce n’était pas une relation épanouissante, et sous la pression de mes beaux-parents, sans doute déçus par mon incapacité à offrir à leur fille l’existence qu’ils avaient envisagée pour elle, un divorce mutuellement consenti fut prononcé. J’ai signé sans m’occuper de rien. Mais j’étais profondément meurtri, car toujours amoureux. Et à nouveau seul.
AD : La solitude, comme un refrain…
GD : J’ai trouvé un appartement dans le vieux Lyon : soixante mètres carrés sans chauffage ni eau chaude, à soixante quinze francs par mois à l’époque. Même mes plantes vertes ont gelé derrière les fenêtres qui ne joignaient pas. Seule l’amitié de Jean-Jacques m’a réchauffé.
AD : Donc, nous voilà rue St Georges, où habitait Louise, et c’est là que je t’ai rencontré.
GD : Oui, mais avant notre rencontre, j’ai eu encore quelques années de galère.
Au niveau de ma santé, d’abord : mes conditions de vie étaient spartiates, j’avais une hygiène de vie déplorable, je mangeais peu et mal. Je n’étais jamais malade et je ne voyais jamais de médecin, mais j’avais énormément de douleurs : maux de dents, douleurs vertébrales, dorsales et cervicales surtout.
Je fréquentais alors une faune de gens qui regroupait ostéopathes, magnétiseurs, rebouteux, acupuncteurs, guérisseurs en tous genres, voyantes et marabouts, bref ! Tout ce que Lyon comptait de célébrités ! Et j’en ai vu des pointures ! En plus, j’étais balloté au gré des rencontres et des combines pour ne pas payer. Bref, des fois ça marchait, et des fois non. Et parfois même c’était pire après qu’avant.
AD : C’est sans doute ce qui explique qu’aujourd’hui tu sois devenu aussi intransigeant envers les charlatans de tous bords ?
GD : Peut-être, sûrement même…Tous ces gens m’impressionnaient, je croyais qu’ils détenaient un savoir, un réel pouvoir. En fait, ils se servaient de la crédulité humaine pour établir leur propre pouvoir, sans aucune connaissance, aucune compétence.
C’est aussi à cette époque que j’ai fréquenté assidument l’école dentaire pour venir à bout de mes dix huit dents cariées : toutes les semaines, deux à quatre heures de soins, pendant deux ans et demi. Ca aussi, ça forge un mental !
AD : Au niveau boulot, tu en étais où ?
GD : C’est la première fois que j’ai eu un véritable emploi stable et correctement rémunéré, où je suis resté deux ans et demi et qui m’a donné la sécurité qui me manquait : vendeur dans un magasin de moquettes.
C’est ainsi que j’ai pu me payer ma première machine à laver et j’étais si heureux que je suis resté devant à la regarder tourner pendant toute la durée de la première lessive ! Il faut dire que l’installation électrique et la plomberie étaient tellement précaires que je devais m’assurer qu’il n’y ait pas de fuite ni de court-circuit.
Sinon, je ne dépensais rien, ou le minimum : j’étais meublé de bric et de broc, car je récupérais tout ce que les autres ne voulaient plus. Ma seule folie était les bouquinistes, les livres d’occasion n’étant pas chers, et j’adorais fouiner, curieux de ce que contenaient les anciens livres de médecine, de botanique, de techniques de soins divers. J’ai énormément lu à cette époque : Rancoul, Rouhet, Salmanoff, Kühne, Desbonnet, Durville, Valnet, de Sambucy, Palaiseul, n’avaient plus aucun secret pour moi.
Je sortais peu, en rentrant du travail j’achetais une tranche de jambon ou je me faisais des pâtes, et assis par terre, au milieu de mon fatras, entouré de mes livres disposés en demi-cercle, je lisais, je comparais, je faisais des recoupements. J’essayais de percer les mystères du corps humain et de me forger une conception de la santé.
Je m’étais parallèlement inscrit à une formation de Heilpraktiker, en Allemagne, pour devenir naturopathe, mais j’ai abandonné dès la fin du premier week-end, alors que j’étais parti pour seize week-ends, déçu par la pédagogie très spéciale qui consistait à nous dicter des pages et des pages de bouquins. J’avais les mêmes à la maison, et ces déplacements coûtaient beaucoup trop cher pour faire de la simple copie.
Efficace vendeur de moquettes, où j’ai réalisé les plus belles ventes du magasin, et où je me donnais sans compter, je me suis fait débaucher par des clients, pour vendre de la publicité, avec la perspective d’un salaire dont je n’aurais jamais osé rêver. Mais à l’usage, je me suis révélé moins brillant en publicité qu’en moquettes, et je me suis retrouvé au secteur imprimerie où, là aussi, j’ai beaucoup appris de ces grosses machines.
J’ai, une fois encore, le souvenir d’avoir fait une chute mémorable en dévalant les escaliers d’une mezzanine, qui m’a valu deux ou trois cervicales en l’air. Le lendemain matin, je ne pouvais plus bouger. Je n’avais pas de téléphone, et difficile de trouver quelqu’un un dimanche. Ceci explique cela : je donne mon téléphone personnel et je travaille sept jours sur sept, ce qui ne veut pas dire que je travaille tous les jours, mais que je suis disponible sept jours sur sept. J’ai trop souffert de ce sentiment d’impuissance et de solitude quand on est dans un moment critique et que toutes les portes sont fermées, que ce soit le dimanche ou les jours fériés.
Après l’imprimerie, j’ai revécu une époque formidable en tant qu’animateur dans un village de vacances familial, où j’avais cette fois la charge d’adolescents de quatorze à dix-huit ans.
A nouveau, je ne m’arrêtais plus. J’ai découvert la marche, les randonnées, la spéléologie. J’étais capable de faire vingt kilomètres en vélo au réveil, puis le tour du lac d’Annecy avec les gamins, et d’enchainer les soirées d’animation. J’étais increvable et surtout je me sentais reconnu : apprécié par le directeur, sollicité par les monitrices, aimé par les gamins et leurs parents, on dirait aujourd’hui que je m’éclatais !
C’est lors d’une de ces soirées d’animation, après la projection d’un diaporama sur le Tibet, qu’a germé le projet, alimenté par l’enthousiasme de S. une éducatrice qui se trouvait là avec un groupe d’enfants, de faire l’ascension du camp de base de l’Everest. Eh oui, rien que ça !
S. a donc déménagé, en quittant travail, mari, famille et amis, pour venir habiter chez moi en vue d’un entrainement régulier. On a acheté les doudounes et les chaussures adaptées, mais on n’a pas été bien loin. La première ascension, dans la région d’Annecy, fut pour elle bien au-dessus de ses capacités et le quotidien a vite tordu le cou à nos rêves d’évasion.
Diplômée, elle avait facilement retrouvé un poste d’éducatrice spécialisée, et j’ai moi même décroché un emploi d’éducateur dans un foyer pour cas sociaux, ou enfants placés après une décision de justice.
Ce fut une année très difficile, où je côtoyais des éducateurs diplômés et si nous faisions le même travail, nous n’avions pas les mêmes formations, ni les mêmes conceptions, ni les mêmes méthodes.
Pendant que la majorité d’entre eux était en vacances de neige dans une station, j’ai pris les six enfants restant, les plus difficiles, qui ne partaient pas, et je les ai emmenés faire le tour des lacs d’Auvergne. C’était en février, on est resté dix jours et j’en garde un souvenir mitigé.
Simultanément, je m’étais inscrit à une autre formation en naturopathie, dont j’avais acheté tous les manuels, sans toutefois avoir travaillé régulièrement.
L’école de P.V. Marchesseau, qui s’appelait l’Institut d’Hygiène Vitale, de Paris, était à l’époque ce qui se faisait de mieux en la matière. Mr. Marchesseau n’avait rien inventé, mais il avait fait une synthèse complète de toutes les méthodes naturelles d’hygiène vitale existantes : alimentation, hydrologie, phytothérapie, exercice physique, yoga, esthétique, réflexologie, psychologie. Tous ses ouvrages étaient parsemés de réflexions qui me parlaient et stimulaient ma soif de connaissance : « Apprendre et comprendre sont deux choses distinctes. Apprendre, c’est recevoir la pensée d’autrui, et la retenir sans l’assimiler. Comprendre, c’est faire sienne toute pensée étrangère, c’est lui trouver une place dans sa propre architecture mentale, sans en rompre l’harmonie. Beaucoup apprennent, et bien peu comprennent. »
Son collaborateur, Alain Rousseau, incarnait l’illustration parfaite de cet enseignement, avec un corps sain, équilibré et harmonieux et un mental inoxydable.
En quelques mois, j’ai accompli le travail que j’aurais dû faire en trois ans, et j’ai passé avec succès mon diplôme de naturopathe dans la foulée.
Et puis, Louise est morte, et là, nouveau virage.
AD : Louise, justement, il faut lui consacrer un chapitre particulier. C’est une si belle rencontre ! Le mieux serait que tu racontes cette soirée de Noël que vous avez passée ensemble, parce que là, tout y est, on comprend tout.
GD : J’ai déjà écrit un texte à ce sujet pour mes élèves, et le plus simple est de le reproduire ici.
L’être de Noel
(Lettre ou ne pas être)
« C’est la fin de l’année civile dans quelques jours et chacun d’entre nous jouera son rôle : cadeaux, voeux, huîtres, et foie gras essaieront de se marier avec costumes, toilettes et parfums en tous genres, pendant que les réussites ou les échecs de l’année écoulée poursuivront leur match effréné sur le terrain de nos coeurs.
J’ai horreur des fêtes en général. Peut être parce que celles de mon enfance ne furent jamais au rendez-vous de mon coeur ou de mes espérances.
Je me souviens…
De ce Noël où je suis resté seul devant un plat de pâtes amer au milieu d’une montagne de vaisselle sale. De cette soirée sans chauffage qui fait froid au corps, avec le froid au coeur. De cette lumière blafarde sur mon assiette blanche remplie d’un mets blanc qui m’obligeait à occulter ma vision. De cette eau froide qui ne me permettrait même pas de laver cette assiette ou tout au moins m’en enlèverait l’envie, même si elle me frôlait. Du son de la musique du restaurant d’en dessous, déformé par le long couloir comme le râle de mon corps meurtri et mal lavé.
Certes, je n’étais pas réellement en mauvaise posture, comparé à tant d’autres gens certainement plus malheureux que moi. Mais c’est connu, ce n’est pas le malheur des uns qui génère le bonheur des autres.
Je sentais plutôt une imposture de mon être profond. J’étais simplement en mauvaise position.
Je ressentais l’immobilité de cette étincelle qui, malgré tous les outrages de l’instant continuait à briller au fond de moi. Je la sentais qui essayait de me réchauffer mais qui, aussi, s’essoufflait par le reflux de mon souffle de désespérance.
Je ne pus pas finir la dernière bouchée de ce plat fade qui devait pourtant être annonciatrice d’un flux nouveau aux regards de la bouteille de champagne que j’avais achetée avec les derniers francs qui me restaient.
A quoi serviraient ces bulles et ces vapeurs d’alcool si mon coeur ne parvenait pas à les enflammer, si cette lueur devenait trop faible et était noyée plutôt qu’attisée.
Le courant ne passait plus car il n’y avait aucune issue. Le générateur de mes pensées était court-circuité et la flamme de la bougie que j’avais allumée n’arrivait pas à se développer.
Comme mes yeux qui restaient secs, elle ne coulait pas non plus, mais sans réellement s’étouffer, elle demeurait là, petite et blafarde. Je pointais mon indexe dans sa direction comme pour l’accuser d’être le reflet de moi-même.
C’est juste au moment de la toucher que la légère brûlure de la cire chaude me re-volta.
Qu’attendais-je de recevoir, qu’espérais-je de l’instant en restant au dehors, en ne l’assumant pas?
En pointant ce doigt en direction de cette flamme, je laissais se prolonger mon regard dans la même direction. Il s’arrêta sur la fenêtre d’en face, celle de ma voisine.
La lumière était éteinte mais je savais qu’elle était là, seule, comme moi, et que personne n’était venu la chercher, elle non plus. Noël est une fête de famille, elle n’est pas de ma famille.
Elle n’avait pas de famille et la mienne ne fourmillait plus depuis longtemps.
Alors, il me vint cette réflexion : c’est quoi la famille?
Est ce que seul le liquide sang a le droit de régir mes choix et mes mouvements alors que le flot de mes larmes internes n’attendait qu’un lit de tendresse pour sourdre et se transformer en précieux liquide.
Entre cette fenêtre et mon doigt se dressait l’ombre de ma bouteille et soudain le reflet de son papier doré finit d’éclairer ma réflexion.
Ma main devint bouillante en attrapant son goulot car mon étincelle intérieure ayant trouvé un support jaillit comme un chalumeau.
C’est bizarre, cette sensation. Alors qu’à l’instant d’avant je pensais manquer et n’avoir qu’à peine de quoi subvenir à mes besoins, il me suffisait d’avoir décidé de partager le peu restant, pour le décupler.
J’attrapai la bouteille et sortis de chez moi. Je grimpai les escaliers en pierre mal taillée et j’arrivai devant sa petite porte.
L’odeur du tabac brun qu’elle fumait, mêlée à celle de l’humidité et de la moisissure de l’allée vétuste se transforma en un parfum suave dont je me nourris en guise d’apéritif. Je pensais au festin qui m’attendait.
Je frappai.
– Mamie, c’est Guy!
– Oui, entre.
Le flot de fumée m’enveloppa dès que je pénétrai dans la minuscule pièce où elle habitait. La lumière était éteinte. Seule la lueur de la lampe de ma cuisine que j’avais laissé allumée filtrait à travers ses vieux rideaux jaunis. C’est à travers ce rai de lumière que je distinguai son corps allongé sur le petit lit au fond de la pièce.
– Qu’est ce que tu fais là?
– Eh bien, c’est Noël!
– Et alors?
– Alors, j’avais envie de boire avec toi.
– Hum…
– Il faut bien fêter ça.
– Hum…
– Si tu éclairais, on se verrait mieux.
La petite ampoule de sa vieille lampe dessinait l’ombre de sa silhouette sur le mur de plâtre noirci par la fumée.
– Tu as déjà mangé?
– Oui, comme d’habitude.
J’avais posé la question histoire de parler. En fait, j’avais la réponse sous les yeux. Sur la petite table en formica, gisaient le bol et le restant de sa tartine. Quelques gouttes de café au lait étaient tombées et commençaient à sécher. Tous les soirs c’était le même repas. Le même rituel. Un bol de café au lait et une tartine de pain beurrée. Il n’était pas question d’en changer, comme du reste d’ailleurs, car plus rien ne changeait pour elle depuis longtemps.
Les quatre vingt huit années de sa vie s’étaient entassées comme les quelques bibelots qui ornaient cette pièce.
– Tu as des verres?
– Pourquoi faire?
– Eh bien, pour boire le champagne.
– Mais…
– Allez, c’est pas tous les jours Noël.
Elle ne répondit pas mais dans ses yeux je sentis une drôle de lueur. Je sortis deux verres à moutarde d’une autre génération, blanchis par la poussière et les traces d’eau sur le verre non essuyé.
Je débouchai ma bouteille et c’est au son du bouchon qui sautait que ses yeux changèrent vraiment.
Son front plissé et ses joues ridées se maquillèrent de l’intérieur. Je venais d’actionner un détonateur enfoui depuis bien longtemps. Je lui tendis le verre et nous trinquâmes.
Elle prit un temps avant de commencer à boire comme si elle devait se préparer ou se pré-parer. Elle but lentement la première gorgée, puis but le reste du verre d’un seul coup. Je l’imitai et resservis tout de suite un deuxième verre. Elle rota les bulles dans un espèce de râle venu du plus profond de ses viscères.
– S’cuse moi, j’ai plus l’habitude
– C’est rien, à la tienne!
Le deuxième verre suivit le chemin du premier et le deuxième rot apparu à son tour. C’est bizarre, mais moi qui n’apprécie pas du tout les gens qui font du bruit en buvant, là je n’étais pas du tout gêné. J’avais vraiment l’impression qu’elle mangeait ce liquide, qu’elle se nourrissait d’un mets si longtemps refusé. Et ces rots qui jaillissaient me paraissaient être une espèce de feux d’artifice étincelant et sublimé par les éclairs de ses yeux.
L’alcool et le mélange du champagne au café au lait, dans son estomac à moitié vide, ne tardèrent pas à faire effet. Moi, je sentais aussi mes pâtes s’entortiller de bulles et se désorganiser.
J’étais assis en face d’elle, sur son fauteuil rouge tout en bois. Je me levai et m’assis à côté d’elle sur le lit. Devant moi, s’étalait toute sa vie actuelle : une vieille armoire tapissée d’un Vénilia rouge suranné, une petite table, un fauteuil, un petit meuble bas avec des portes à ailettes, une vieille cuisinière et un vieux poêle à mazout à côté de l’évier en pierre où trônait un vieux robinet qui n’amenait que l’eau froide. Derrière la porte presque dégondée, était pendue une vieille chemise de nuit enroulée sur elle même et entortillée dans sa ceinture. Pas vraiment à sa place, et pourtant, un jour, je sus quelle place elle avait pour elle.
C’était la vieille pendule en plastic rouge, au cadran argenté, qui rythmait de son tic-tac cet environnement.
Par terre un vieux linoléum jaune et gris, tout coupé et usé par les sur-place qu’imposaient les dix mètres carrés de cette pièce. Pas de chiottes et seule une petite fenêtre dont tous les bords étaient recouverts par de vieux journaux, gardiens du peu de chaleur de l’endroit.
– Il y a longtemps que tu habites là?
– Vingt huit ans.
– Et avant ?
– J’habitais à Cannes sur la croisette. J’avais un petit hôtel particulier. Passe moi une cibiche et prends en une.
Je sortis une gauloise sans filtre de son paquet qu’elle attrapa avec ses doigts tout jaunes de nicotine. J’approchai le briquet allumé et tout son visage me parut métamorphosé.
Je restais sans voix et naturellement, je mis mon bras sur son épaule pour la rapprocher contre moi. C’est tout aussi naturellement qu’elle appuya sa tête sur mon épaule et qu’elle commença à me raconter sa vie.
Elle était danseuse de cabaret et avait parcouru le monde entier. Ca ne m’étonnait pas, car bien qu’accablé par le poids des ans, son corps était toujours frêle et presque droit. J’avais à maintes reprises remarqué sa démarche particulière.
Elle m’énuméra le nombre considérable de villes où elle avait dansé ainsi que les noms fabuleux de toutes les somptueuses voitures qu’elle avait conduites.
Plus tard, elle avait habité Paris dans un appartement qui avait dix-sept fenêtres sur l’avenue Foch, puis était descendu à Cannes où elle avait des amis.
– Tu n’as jamais été mariée?
– Ne me parle pas des hommes
L’intonation de sa voix changea quand elle prononça cette phrase. Je n’insistai pas mais c’est d’elle même qu’elle enchaîna. J’appris qu’elle avait rencontré beaucoup d’hommes et que sa collection était à son apogée quand elle rencontra ce gigolo à Cannes. Non seulement, elle tomba amoureuse, mais devint à ce moment aveugle d’amour, elle qui jusque là s’était toujours protégée. Le pire, c’est qu’en plus du jeu dont il était drogué, la drogue elle même se mit de concert pour achever sa dégringolade et entraîner celle de Louise. Elle dut partir précipitamment de Cannes, avec juste un sac et l’argent qui lui restait dans son porte-monnaie, pour ne pas le rejoindre en prison.
Et depuis vingt huit ans, juste avant que je naisse, elle était là.
Son discours s’était ralenti et les mots qui sortaient au travers des quelques dents qui lui restaient semblaient se fondre en un seul son de désespoir.
Elle écrasa une autre cigarette car le temps avait passé et le brouillard environnant s’était grandement épaissi.
J’écrasai la mienne aussi et je ne pus m’empêcher de glisser ma main dans ses longs cheveux gris blancs.
J’étais boule-versé.
Nos odeurs de tabac, de transpiration se mêlèrent. Nous étions en transe-pire d’émotion l’un et l’autre.
C’est bizarre car d’un seul coup, le sentiment lugubre de son passé, transposé par le mien, nourri par mes accidents physiques et mentaux et alimenté de mon divorce récent se trans-forma.
J’étais pourtant bien et elle semblait apaisée et calme.
– Tu sais, je n’ai jamais parlé de ça.
– Oui, je sens.
En fait, mes doigts me racontaient aussi une histoire.
Je ne sais pas combien de temps dura ce contact mais il m’en reste le souvenir d’un de mes plus beaux moments d’amour de ma vie. Les mouvements de nos corps se fondirent l’un dans l’autre et elle s’endormit sur mon épaule en ronflant.
Je la touchai, je la câlinai, comme j’aurais aimé l’être moi aussi. De tous petits mouvements, mais une sensation inénarrable de force m’envahit en me sublimant.
C’est en voyant la lumière de l’allée s’éclairer et en attendant un bruit de pas que je fus ramené à la réalité de l’instant. Je connaissais cette voix.
Je la laissais glisser sur le lit en l’allongeant et je m’approchai de la fenêtre. Mon père et mon frère étaient en contre-bas et sonnaient chez moi. Je ne savais pas quoi faire. Impossible de ne pas répondre car la lumière de la cuisine trahissait ma présence.
Louise se réveilla.
– Qu’est-ce qui arrive ?
– Rien, rien, je reviens.
Je devais descendre mais déjà mon père tournait son visage en direction de la fenêtre et quand il m’aperçut dans l’entrebâillement de la porte, il grimpa dans ma direction. Je restais non pas pétrifié, mais sur place tout de même et il me rejoignit.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Et toi ?
En fait, j’avais prétexté une éventuelle sortie pour ne pas aller avec eux ce soir car vraiment je n’avais plus envie de jouer à leur jeu stupide et hypocrite. Seulement, mon ton n’avait pas dû être convaincant. Ma mère avait insisté et en prétextant que j’étais un peu patraque, j’avais raccroché rapidement. Mon père s’était douté que j’étais tout seul et venait vérifier.
Dans l’entrebâillement de la porte il aperçut Louise qui s’était rassise mais aussi la bouteille de champagne vide, l’outil de mon état bizarre, qui trônait sur la table.
Un “Bonjour Madame”, ainsi que le retour d’un “Bonjour Monsieur” meublèrent tout de même notre face à face.
– C’est mon père.
– Vous avez un fils très gentil.
La seule phrase de la soirée qu’il ne fallait pas dire venait d’éclater dans une dernière bulle.
– Hum… tu veux venir à la maison?
– Non, je vais aller me coucher.
Je ne sais plus si j’aurais aimé ou pas, si j’aurais dû ou pas lui faire plaisir, mais vraiment, je ne voulais pas, je ne pouvais pas.
J’avais une nouvelle parente dans ma famille d’amour et c’est elle que je ne pouvais pas laisser.
Mon père n’insista pas et redescendit sans un mot, suivi par mon frère qui n’avait même pas ouvert la bouche.
– Qu’est ce qu’il y a ? me demanda Louise.
– Rien…. enfin si, mais j’ai pas envie d’en parler. Je vais aller dormir et toi aussi.
Je l’embrassai pour lui dire bonne nuit et je fermai la porte derrière moi en lui souhaitant un dernier “Joyeux Noël”!
– A demain!
– A demain, et toi aussi.
– Merci !
Je passai une nuit du même acabit que la soirée, bouleversé calmement.
Je chantais dans ma tête cette chanson de Brassens:
« Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son coeur, et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix. Et quand il croit serrer son bonheur, il le broie. Sa vie est un étrange et douloureux divorce… » Je m’arrêtais pour ne pas prononcer la dernière phrase (il n’y a pas d’amour heureux) car en fait, j’étais heureux.
Heureux d’avoir donné, d’avoir reçu, d’avoir partagé.
Heureux d’avoir découvert peut-être la vraie nature du diamant de l’amour dont le couple est une des facettes.
Heureux d’être heureux.
Bien que mes connaissances religieuses et surtout catholiques étaient réduites à néant, je ne pus m’empêcher, du fond de mon lit, d’adresser une prière à l’humanité.
C’est à l’approche des fêtes que je me remémore toujours cet épisode de ma vie. Mais c’est aussi à chaque fois que je m’assoies sur son fauteuil, comme maintenant, chaque fois que je regarde son armoire ou chaque fois que je suis aux chiottes et que je pose mon livre sur son petit meuble.
C’était aussi à chaque fois que je regardais l’heure sur sa pendule qui, elle aussi, s’est éteinte, mais que je garde précieusement.
Je ne suis jamais triste en pensant à Louise car le dernier Noël qu’elle passa sur cette terre nous a profondément touchés, elle et moi. C’est plutôt un sentiment de Beau, de fort, de juste, qui m’envahit même si mes yeux, en même temps que j’écris ces lignes sont aussi humides que cette allée qui fut l’antre d’un bonheur vrai, même s’il fut éphémère.
Cette marque et cet enseignement indélébile qu’elle m’offrit sont gravés dans mon coeur et mes mains. »
AD : C’est un beau souvenir, très émouvant. Et j’ai envie d’ajouter qu’elle continue à être présente dans notre vie, même si l’horloge s’est arrêtée.
C’est à cause, ou grâce à elle, que tu as pour les très vieilles dames une tendresse toute particulière, avec une sollicitude qui entraine des comportements parfois étonnants ?
GD : Tu parles de la dame qui ramassait les fruits pourris au marché, ou de l’autre, au supermarché, avec ses boites de pâté pour chat ? C’est vrai que je ne peux pas m’empêcher d’intervenir, chaque fois que l’occasion m’en est donnée, je ne résiste pas, et d’ailleurs, c’est toujours bien accepté, donc ça ne doit pas être si déplacé que ça.
AD : On va dire que tu as l’art et la manière, et que si on te taxe parfois d’un manque de diplomatie, dans ces cas-là, tu es plutôt discret et délicat. Mais revenons à Louise, car l’histoire ne s’arrête pas là.
GD : La vie de Louise s’arrête à l’hôpital où elle a été amputée à cause d’une artérite. C’est une fin douloureuse et pathétique, mais je me dois de la raconter pour expliquer la suite de mon parcours, et surtout par gratitude, pour lui rendre hommage.
Tu sais que je n’ai jamais eu de bonnes relations avec ma famille, qui ne m’a jamais encouragé, ni aidé. J’avais donc pu choisir ma famille et elle était devenue ma grand’mère. Je veillais sur elle et tentais de lui faciliter la vie quotidienne en lui rendant de menus services. Elle voulait toujours me donner quelque chose en échange, un paquet de cigarettes, ou même une pièce de monnaie, jusqu’au jour où je me suis fâché :
– Je te préviens, je ne viendrai plus te voir si tu me donnes un centime !
Je savais qu’elle percevait une faible retraite et qu’une fois son loyer payé, il ne devait pas lui rester grand chose pour se chauffer, s’éclairer et manger.
Un jour, où elle était hospitalisée dans la banlieue lyonnaise pour une fracture du bras et où j’étais allée la voir, elle décréta qu’elle allait m’acheter une voiture ! ce qui m’a touché, mais m’a fait doucement rigoler.
C’est d’ailleurs à la faveur de cette hospitalisation que j’en ai profité pour remplacer son linoléum pourri par de la moquette que j’avais fauchée au magasin… Il y a prescription, et c’était pour une bonne cause ! Et c’est souvent moi qui lui apportais un paquet de cigarettes ou un petit supplément de nourriture, histoire de varier et d’agrémenter ses repas monotones.
Bref, notre relation s’est ainsi construite dans une affection réciproque, consolidée par les nécessités du quotidien.
Un matin, elle dut être hospitalisée à l’Hôtel-Dieu pour une artérite.
Le lendemain, quand je suis allé la voir, elle était vaseuse et douloureuse.
– Je ne sais pas ce qu’ils m’ont fait, mais j’ai mal à la jambe, regarde !
Je soulève le drap, et stupeur ! On lui avait coupé la jambe, sans le lui dire.
Tu me connais, j’ai encore fait un scandale, mais le mal était fait, irrémédiablement.
Je suis allé la voir tous les jours et elle trouvait encore la force de plaisanter. Mais un jour, d’un air grave, elle m’attrape :
– Guy, je voulais te dire : la robe de chambre qui est derrière la porte, prends-la, c’est pour toi.
Je la connaissais bien, la fameuse robe de chambre toute élimée… Super ! Merci du cadeau ! Je me dis qu’elle n’a plus toute sa lucidité.
Le lendemain, elle recommence :
– Tu as pris la robe de chambre ?
– Non, mais je vais le faire.
– Prends la !
Si ça peut lui faire plaisir…j’ai déjà tellement de vieilleries chez moi, une de plus…
En rentrant, je m’acquitte donc de ma mission, mais en l’empoignant, je sens quelque chose d’épais à travers l’étoffe… et en déroulant la ceinture, je découvre un trésor : quarante mille francs en billets de cinq cent francs, roulés par liasses de cinq mille francs, ainsi qu’une boite contenant sept mille francs.
Quarante sept mille francs au total, qui dormaient bien au chaud dans la robe de chambre, et qu’elle m’offre !
Le lendemain, je n’ai pas eu besoin de beaucoup de mots pour la remercier. Je lui ai simplement pris les mains, on s’est regardé, on s’est compris.
Elle est morte la nuit suivante.
On m’a appelé au matin, je suis allé la voir dans l’armoire réfrigérée et la dernière image d’elle est celle-là, avec une bande nouée autour de la tête, comme un oeuf de Pâques.
Pour tout simplifier, elle avait fait don de son corps à la médecine, et n’a eu ni enterrement, ni tombe.
J’ai pris la succession de son loyer afin que personne ne touche à ses affaires, et c’est ainsi que nous avons « hérité » des meubles dont nous avons parlé.
AD : Avec cette somme d’argent tombée du ciel, tu pouvais faire des projets !
GD : J’ai décidé d’en profiter pour partir en Inde. J’avais suivi à Paris un stage de Kathakali où j’avais rencontré quelqu’un qui m’avait donné une adresse, ainsi qu’une lettre de recommandation, pour aller apprendre le Kalaripayat.
En accord avec S. ma compagne, je partais pour six mois. Mais la veille de mon départ, elle a craqué, ainsi que mon père, et ils m’ont joué une sorte de mélodrame qui m’a un peu déstabilisé. Bref, je ne suis pas parti dans les meilleures conditions, psychologiquement.
Matériellement non plus, d’ailleurs. J’avais, comme toujours, choisi la formule la plus économique, donc je suis parti en charter, avec tout ce que cela suppose d’escales et d’attentes entre chaque, pour arriver à Bombay crevé et décalé. Je me souviens que je portais un pull marin pure laine, et à ma descente d’avion, quelle gifle ! Il faisait 40° à l’ombre ! Et mes bagages n’étaient pas là ! J’avais gardé avec moi mon appareil photo, et j’ai dû rester deux heures à la douane pour le récupérer, en résistant au chantage du douanier, le bakchich faisant loi !
En plus, je parlais un anglais succinct et je ne comprenais rien. J’ai donc commencé à flipper. Il faut dire que je n’avais jamais voyagé (je me rattraperai par la suite) et que je n’étais pas du tout préparé au choc des cultures.
Sur la route qui me conduisit de l’aéroport au centre ville, j’ai du longer vingt kilomètres de bidonville. A chaque feu rouge, j’étais sollicité par des lépreux qui tapaient à la vitre du taxi, et à qui il manquait soit une main, soit le nez. J’ai commencé à donner, tandis qu’ils se faisaient rabrouer par le chauffeur de taxi, et au 5ème feu rouge, moi aussi, je n’étais plus d’accord, et je me suis entendu gueuler : ça suffit !
Et là, au secours ! Qu’est ce qui m’arrive ? Ou suis-je ? Qu’est ce que je fais là ?
J’ai pris presque immédiatement la décision de rentrer. J’ai écrit à S. pour annoncer mon retour dix jours plus tard, car pour négocier le billet de retour au meilleur prix, je devais rester neuf jours à Bombay.
Dommage ! car deux heures après, j’ai rencontré un Français qui vivait ici depuis trois ans pour son travail, mais habitait la campagne. Il était tout heureux d’entendre parler français, et moi tellement soulagé de pouvoir m’exprimer et être compris !
– Ne t’affole pas, tu vas venir passer quinze jours chez moi, te reposer, et tu verras les choses autrement. L’Inde, ce n’est pas que ça.
Mais c’était trop tard. J’avais programmé mon retour, et puis j’étais déboussolé. Je savais que je ne pourrais jamais m’habituer au spectacle quotidien d’une telle misère, partout autour de moi.
J’allais au bar des grands hôtels pour profiter de la climatisation et boire de l’eau potable, mais je regardais les enfants jouer dans l’eau sale du fleuve. Sur le trottoir, gisait un homme qui venait de mourir et qu’on avait juste recouvert d’un drap et ça ne dérangeait personne, la vie continuait autour de lui. Je me souviens encore de ma stupeur, lorsque tiré par une jambe de mon pantalon, je découvris un enfant d’une dizaine d’années qui avait les deux jambes coupées à la hauteur des genoux. Mon nouveau copain m’expliqua qu’il s’était sans doute volontairement mutilé en s’allongeant sur les rails du train, car son infirmité lui garantissait de pouvoir manger tous les jours en mendiant.
Les gens étaient très maigres ou carrément obèses et j’appris aussi que l’obésité était signe de richesse, ce qui se confirma quand je vis un enfant d’une douzaine d’années, obèse, monté sur un cheval guidé par un homme qui courait à côté pour satisfaire les exigences du gamin.
C’était trop ! Trop difficile à comprendre, à admettre, à supporter. Trop de misère, trop de différences entre les nantis et les mal lotis, trop d’injustice, et surtout trop d’impuissance de ma part.
Je suis donc rentré la tête basse, marqué par cette brève, mais intense expérience, qui a dû susciter en moi comme un déclic : le désir de faire quelque chose de ma vie, de lui donner un sens en essayant d’être utile, et il y avait bien assez à faire là où j’étais.
C’est ainsi que j’ai monté mon cabinet de naturopathe, en aménageant une des pièces de l’immeuble. Mon père m’a aidé à poser le parquet, j’ai acheté un bureau en bois au marché aux puces, j’avais le fauteuil en bois rouge de Louise, j’ai posé une barre murale pour les exercices physiques, j’avais des poids et j’étais prêt à donner des consultations de naturopathie et des cours de gymnastique, ainsi que quelques cours de massage aux personnes de mon entourage.
AD : Et ça a marché très vite ! La voie était tracée !
DEUXIEME PARTIE
LA VOIE DU TOUCHER
GD : Marqué par mon expérience en Inde, qui me laissa un goût amer, mais sans doute dynamisé par mes premiers clients, je suis entré dans une phase de boulimie intellectuelle. J’avais soif d’apprendre, de me former, de découvrir tout ce qui se faisait dans le domaine du bien-être et de la santé au naturel.
Mais avant de parler de mes diverses formations, je veux parler d’Yvon Yva, car c’est à cette époque que je l’ai réellement approché.
Je le connaissais depuis l’âge de quinze ans, pour l’avoir vu au festival mondial de la magie où il faisait des spectacles d’hypnose. Puis, un jour, je suis tombé sur une affiche concernant des stages d’autohypnose qu’il animait. J’ai également acheté son livre, « L’homme en cage » qui révèle son parcours impressionnant et vu un film où il se faisait opérer de l’appendicite sans anesthésie.
Mais ce qui m’a le plus transformé, c’est le stage de dix jours que j’ai suivi ensuite, quand il avait décidé d’arrêter l’hypnose et avait basé son enseignement sur ce qu’il appelait « les lois de la vie. »
A ce stage, participait aussi le funambule Henrys, un ami d’Yvon, qui était resté deux mois sur un fil, et se révéla d’une extrême gentillesse et d’une grande modestie.
Quant à Yvon, il garde dans mon coeur une place tout à fait particulière, même si la vie nous a un peu éloignés.
Il me manque parfois énormément et j’aimerais pouvoir m’entretenir avec lui plus souvent.
J’ai conservé une part de son enseignement dans mes formations où je le cite toujours, ainsi que les lois de la vie, telles qu’il les a définies : vigilance, acceptation, engagement, plaisir, opportunité, vivre pour vivre et gratuité du geste.
AD : Tout cela mérite d’être développé, même si on ne se lance pas dans un cours de philosophie complet.
GD : C’est très simple, et je peux préciser tout cela en quelques mots.
– Etre vigilant, c’est savoir faire un constat juste.
– L’acceptation, c’est prendre en compte, que ça plaise ou non.
– S’engager, c’est s’engager totalement, pour pouvoir se servir de tout ce dont on a besoin pour agir. C’est se donner tous les moyens.
– Le plaisir, c’est trouver une raison, un but, afin que tout ce que l’on fait soit fait par plaisir.
– L’opportunité, c’est faire, quoi qu’il y ait à faire, même si on ne peut pas tout faire. On peut toujours faire quelque chose, ce qui permet souvent de trouver d’autres solutions, au lieu de rester bloqué.
– Vivre pour vivre : le premier but, c’est de vivre.
– La gratuité du geste, c’est être désintéressé, sans chercher à tirer profit, pouvoir ou gloriole.
J’y ajoute généralement quelques principes personnels.
– Savoir reconnaitre ses erreurs et les accepter, sinon on ne peut pas changer, évoluer.
– Ne jamais renier son passé : renier son passé, c’est ne pas se respecter. Celui qui renie son passé n’a pas d’avenir.
– Se souvenir de ses douleurs et de l’état engendré. On a tous pleuré, on a tous eu peur, un jour dans sa vie.
Tout cela est lié et c’est la seule façon d’arriver à l’empathie, étape incontournable si on veut comprendre et aider les autres.
AD : Voilà qui est concis mais concentré ! A méditer !
Reprenons le cours des événements. Parallèlement à ton activité professionnelle débutante, tu as donc suivi une multitude de formations.
GD : Effectivement, de la réflexologie à l’iridologie, en passant par l’acupuncture, l’ostéopathie, la fasciathérapie, le do-in, la relaxation coréenne… j’ai mangé à tous les râteliers mais je suis pourtant plus ou moins resté sur ma faim. Je n’ai pas toujours été convaincu de leur efficacité, j’ai été parfois déçu par le peu d’engagement de certains formateurs, et surtout j’ai relevé de nombreuses contradictions entre elles.
C’est à cette époque aussi, que j’ai dû tester tous les régimes alimentaires existants, du régime végétarien à la macrobiotique, en passant par l’instinctothérapie ou les régimes dissociés. En les confrontant, et en comparant sous forme de tableau, ce qui était conseillé chez les uns et déclaré nocif, voire toxique chez les autres, il me restait la laitue et les carottes !
Je ne veux faire le procès de personne et d’aucune méthode, chacun ayant son propre discernement pour choisir, mais pour ce qui me concerne, j’ai arrêté ma course au savoir et j’ai essayé de réfléchir par moi-même.
Pour conclure, je me suis dit que s’il existait réellement une technique, ou un point, un produit, qui marche à coup sûr, on le saurait, et on n’utiliserait que celui-là ! Donc, il existait sûrement autre chose !
La seule réponse, et la seule approche qui semblait marcher à coup sûr auprès de mes clients, c’était l’accueil, l’écoute, l’attention et le confort dispensé par mes mains, même sans technique, juste en posant les mains avec respect et délicatesse.
Les deux formations que j’ai suivies complètement et qui m’ont réellement servi, sont ma formation en Sensitive Gestalt Massage avec Margaret Elke et ma formation en Drainage Lymphatique avec Evelyne Selosse.
Evelyne Selosse fut l’assistante du Dr. Vodder, lui même créateur du Drainage Lymphatique et qui y a consacré sa vie, donc la plus légitime pour transmettre sa méthode.
Technicienne irréprochable, je n’ai qu’un seul bémol à ajouter : elle distillait sa connaissance dans des formations longues où la théorie tenait une grande place et comme dans toutes les formations, on ne parlait jamais de la qualité du toucher.
J’ai rencontré partout le même problème : on enchaine généralement des tas de mouvements, sans se soucier de les faire correctement, ni s’en donner réellement les moyens.
Avoir un bon toucher n’est pourtant pas inné. Il faut travailler l’indépendance des doigts, l’équilibre, pour acquérir la précision, la délicatesse, des perceptions justes et ne pas confondre force et pression.
C’est devenu mon combat, car aucune technique ne marche sans bons outils. Or, en massage, comme dans toutes les techniques manuelles, nos outils ce sont nos mains.
Pour revenir au Drainage Lymphatique, j’ai demandé à passer le diplôme à la fin de ma formation (alors que certains revenaient pour la troisième fois). J’ai, en partie, occulté la partie théorique, en refusant d’aligner des formules de maths pour définir la pression correcte, ce qui, forcément, n’a pas vraiment plu. Par contre, je peux affirmer sans fausse modestie, que j’ai fait une démonstration très remarquée. J’ai enchainé tous les mouvements, sans en oublier, dans l’ordre, et bien coordonnés, sans jamais lâcher, et avec un toucher de qualité. Rien à redire ! Mais j’ai quand même un diplôme rectifié, c’est à dire où la partie théorique est rayée. C’était le prix à payer ! mais ça me fait plutôt sourire !
Pour ce qui concerne ma formation en massage, j’avais gardé précieusement, pendant un certain temps, une petite annonce découpée dans le magazine « Médecines Douces » qui proposait des stages de massage. Je ne m’étais jamais décidé à faire la démarche, mais cette fois, je me sentais prêt, c’était même devenu une nécessité, ma pratique étant, au sens propre du terme, instinctive.
C’est avec Jean-François Vidal que j’ai donc suivi mon premier stage de massage. Lui-même avait été formé par une californienne, Margaret Elke, et je fus enthousiasmé par sa conception.
Elle était l’initiatrice d’un courant de pensée qui affirmait qu’il n’était pas nécessaire d’être souffrant pour se faire masser, ni d’être thérapeute pour pouvoir masser, le toucher n’appartenant pas à quelque catégorie professionnelle que ce soit, mais à tout le monde. Voilà une idée qui me séduisait !
A cette époque, circulait un petit livre qui était la bible en la matière : « La peau et le Toucher » de Ashley Montagu et ses propos passionnants achevèrent de me motiver. Il est toujours d’actualité et reste une référence.
Trois mois plus tard, lors de sa venue à Paris, j’ai donc cherché à rencontrer Margaret. Chaque fois que c’est possible, et c’est un principe chez moi, j’essaie toujours de remonter à la source, quelle que soit la méthode, pour être au plus près de son créateur.
J’ai donc suivi plusieurs stages avec elle, puis pris des cours individuels, pour finir par être l’un des premiers diplômés en Europe.
Depuis, sa technique a été copiée, déformée, galvaudée, rebaptisée en « massage californien » par quelques opportunistes indélicats qui ont sûrement vu là un moyen de gagner leur vie rapidement.
Personnellement, j’ai donc pratiqué et enseigné à la lettre sa technique, jusqu’à ce que j’y apporte ma touche personnelle, en créant de nouveaux mouvements, mais surtout en y ajoutant la musique.
Deux choses me différenciaient de Margaret : son compagnon étant psychothérapeute, elle associait la parole au toucher, alors que je ne parle jamais en massant. Je parle avant ou après, ou s’il le faut, je m’arrête.
Et le bruit étant une des pollutions les plus insidieuses, j’ai commencé à mettre de la musique en fond sonore, mais elle est rapidement devenue une partenaire à part entière du massage.
AD : C’est ainsi qu’est né le Massage Rythmique, annonciateur du Massage Artistique ?
GD : Oui, et tu es bien placée pour connaître la suite, puisque tu as été une de mes premières clientes, avant de devenir une stagiaire assidue.
AD : A l’époque, tu massais sur des musiques de Vangelis.
GD : Oui, ou Golden Voyage, ce qu’on appelait les musiques de relaxation… mais j’en ai vite trouvé les limites, pire encore, elles me sont apparues plates et monotones, comme des parasites de l’instant au lieu de le nourrir, c’est pourquoi, très rapidement, je me suis tourné vers des musiques plus rythmées, comme les Negro Spirituals.
AD : C’est la grande époque de Mahalia Jackson et du Golden Gate Quartet !
GD : Entre autres… puis très vite, je suis venu à la musique classique, plus riche et plus variée encore, alliant mouvements lents comme le sublime adagietto de la 5ème symphonie de Mahler et mouvements amples, envoûtants, comme les ouvertures de Wagner ou Verdi et les choeurs d’opéra qui me transportaient, au sens littéral du mot.
AD : Le choix est immense et rétrospectivement on voit très bien que tu as fonctionné par périodes, comme un peintre qui a sa « période bleue » ou sa « période fauve », où chaque étape marque une évolution. On peut dire que c’est la musique qui t’a amené au Massage Artistique.
GD : Pas seulement. Parallèlement, je peaufinais mon toucher, les enchainements, les déplacements, les variations de rythme et d’intensité, tout cela combiné faisant de chaque massage une véritable chorégraphie.
AD : Une journaliste du magazine « Médecines Douces » venue faire un reportage, avait d’ailleurs titré son article : « La Danse des Mains. »
GD : Et puis, j’ai été très influencé par le patinage artistique avec les Duchesnay. Isabelle et Paul Duchesnay ont révolutionné le patinage. Ils ont été les premiers à tenir compte de la musique et à évoluer en rythme. Ils ont innové par leurs tenues, le choix des musiques, les enchainements, les figures qui ont constitué leur style.
J’ai encore des frissons quand je pense à leur performance pour les championnats du monde en 1991. On n’avait jamais vu ça ! Ils restent pour moi l’incarnation de la passion, du génie inventif, à la limite de la provocation, comme toute innovation. Ils ont dérangé, avant d’être reconnus, parce qu’il a fallu bousculer les normes et les habitudes dans un monde un peu coincé.
Depuis, ils ont eux aussi, été copiés, imités, mais qui cite encore leur nom aujourd’hui ?
AD : Nous voici en pleine nostalgie ! Sans être passéiste, j’ai beaucoup d’émotion à me remémorer ces années qui ont été pour nous aussi des années de création, de passion, d’enthousiasme, où on avait la vitalité de la jeunesse, doublée sans doute d’une certaine inconscience. On ne doutait de rien, il suffisait d’avoir envie et de s’en donner les moyens pour que les choses se fassent.
GD : Oui, tout était plus facile, moins de contraintes, moins de technologie, on prenait le temps au lieu d’être pris par le temps…
AD : On ne va pas faire la chronique de nos trente ans de vie commune, mais il faut quand même évoquer les grandes étapes, la première étant notre installation à la campagne, en 1985.
Jamais je n’oublierai notre bonheur, notre euphorie même, quand l’agent immobilier nous a proposé cette grande maison en pierres, assez isolée à l’époque, qui semblait faite pour nous. Elle convenait totalement à notre projet de vie simple, où l’on pourrait accueillir des petits groupes dans une ambiance conviviale.
GD : Et tout est arrivé très vite, en dépassant même nos prévisions, mais on évoluait simultanément, et on s’adaptait.
Le week-end, les stagiaires arrivaient le samedi matin à 8h pour repartir le dimanche à 19h, et on avait vécu deux jours pleins, pratiquement non-stop. Ils venaient de tous horizons, on était dans la droite ligne de Margaret. Rares étaient les professionnels, juste une ou deux esthéticiennes, les autres étaient comptable, employé à la SNCF, biologiste, infirmière, médecin, électricien, antiquaire etc. On travaillait beaucoup…
AD : Même les repas étaient un moment « d’activité. » On discutait, on expérimentait, on faisait des jeux, chacun racontait ses histoires. Et l’été, c’était pire ! Parfois, tu les réveillais à 3h du matin pour aller voir le lever du soleil, après avoir traversé les forêts dans l’obscurité, en étant attentifs aux bruits, aux odeurs, au premier chant d’oiseau, à la lumière du ciel …Tout cela était fantastique, et les gens adoraient ! On rentrait ensuite précipitamment pour leur préparer un petit-déjeuner quatre étoiles, et on enchainait avec le massage, et le soir, diner sous les étoiles, avec feu de bois et coucher de soleil !
GD : C’était pas des vacances… mais c’était mieux !
AD : Et c’est sûrement là que tu as réalisé les plus beaux massages. Les conditions étaient idéales : on pouvait mettre la musique très fort sans crainte de gêner les voisins, avec un système musical de haute qualité, les stagiaires étaient demandeurs, et la pièce elle même dans sa rusticité, constituait un cadre qui valait bien toutes les salles que tu as connues plus tard… hormis la scène du palais des congrès à Paris qui reste un grand moment ! Tout y était : la délicatesse, la force, l’équilibre, le rythme, l’attention, la précision, le souci du moindre détail. Tu disais : « Il n’existe pas de geste insignifiant, même enrouler la serviette est un mouvement qui fait partie du massage. » Et l’émotion était encore amplifiée par la musique qui nous transcendait.
GD: La musique a toujours été une source d’inspiration, et même un moteur pour la création d’enchainements, et c’est ainsi que ce sont succédés Vangelis, Mahalia Jackson, Le Golden Gate Quartet, Verdi, Mozart et son sublime mouvement lent du concerto 21, Wagner, Cabrel, Pagny, Piaf, Mascagni, Leonard Cohen…
AD : Mireille, Jean-Pierre, Monique, Denis, Josiane, Dina, Elisabeth, Gilbert, Isabelle, Valérie, Bruno, Sylvie, Christine, Brigitte, Antoine, Gérard, Claudie, Nathalie, Marie Christine, Pascal, Catherine, Mylène…vous vous souvenez de ces moments où on passait de longues minutes à chercher quelle était la musique qui conviendrait à l’instant ?
GD : C’est une des choses les plus difficiles, avant de faire quoi que ce soit, de savoir quelles sont les composantes de l’instant. On n’arrive pas avec ses grosses mains et sa technique pour faire toujours le même massage. Il faut savoir à qui on s’adresse, ce que l’on veut faire, ce qu’il y a à faire, et tenir compte des circonstances, des conditions dans lesquelles va se dérouler le massage.
AD : On aura l’occasion d’en parler dans la partie plus pédagogique. Revenons aux grandes étapes qui ont jalonné ces trente dernières années, et parmi elles, ta rencontre avec le Dr. Jarricot en 1986.
GD : Une relation qui n’a duré que trois ans, puisqu’il est mort en 1989, mais qui m’a marqué à vie.
« C’est mon ami et c’est mon maître,
C’est mon maître et c’est mon ami.
Dès que je l’ai vu apparaître,
J’ai tout de suite su que c’était lui,
Lui, qui allait m’apprendre à être,
Ce que modestement je suis. »
(Serge Lama – Mon ami, mon maître)
Je ne sais pas si je peux me permettre de m’approprier cette chanson de Serge Lama, si forte et juste dans sa sobriété, mais ce qui est certain, c’est qu’il est resté un Maître pour moi, et que nous sommes devenus amis comme en témoigne l’évolution de sa correspondance, où le « Monsieur » est devenu « Cher Monsieur » puis a été remplacé par « Cher Monsieur et ami », pour se terminer par « Mon cher ami. »
Quoi qu’il en soit, nous restons reliés par une multitude de situations vécues ensemble, de détails intimes et infiniment touchants qui me réchauffent le coeur, et ce qui a été, est. Les gens ne meurent que quand on les oublie et pour moi il est présent dans chacun de mes soins.
AD : Hormis la relation affective, il a été le mentor qui t’avait manqué, comme il te l’a si affectueusement écrit dans une de ses lettres.
GD : Il a aussi incarné un regard, une reconnaissance. Jamais je n’oublierai son attitude quand, pour lui montrer ce que je faisais, je t’ai massée devant lui. Comme je lui proposais de s’asseoir et de s’installer confortablement, il a voulu rester debout, en ajoutant simplement, pour me mettre à l’aise : «Faites comme si je n’étais pas là.»
Et il est resté ainsi, trois quarts d’heure, sans broncher, alors qu’ il avait déjà plus de quatre vingt ans !
A la fin, il a eu simplement ces mots :
– Vous faites ça à qui ?
– A tout le monde et je l’enseigne aussi.
– Vous enseignez ça à qui ? »
– A tout le monde !
– Ca ça m’étonnerait.
– Pardon ?
– Si vous en trouvez un qui arrive à ce niveau, ce sera déjà bien, ne le perdez pas, vous n’en trouverez pas d’autres.
Cruelle prémonition…
Il y a en effet beaucoup d’appelés et peu d’élus, mais j’en ai trouvé une ! et peut-être même deux ou trois… mais pas de chance, avec Mylène, la vie nous a éloignés, une autre est Russe, et la troisième est au Portugal… Alors ça limite un peu pour les échanges !
AD : Revenons à notre installation à la campagne, où dès les premiers mois de notre arrivée, il s’est passé quelque chose que nous n’avions pas prévu et qui nous a submergés bien malgré nous.
Tout a démarré par une conversation avec notre voisin dont le neveu, âgé de six ans et demi, était atteint d’une leucémie.
GD : Le but n’était certainement pas de soigner la leucémie, mais j’ai répondu à sa demande pour essayer d’apporter un peu de détente et de confort à cet enfant qui avait subi de nombreux séjours à l’hôpital et de surcroît, dont la maman était décédée quelques mois auparavant d’un cancer du sein.
Je ne suis pas médecin, et je n’en ai ni la compétence ni la prétention, mais parallèlement aux soins médicaux, je l’ai suivi pendant deux ans et demi, jusqu’au jour où il a semblé sorti d’affaire. C’est aujourd’hui un grand gaillard que l’on croise régulièrement sur son tracteur.
AD : Il faut préciser que tu n’as jamais demandé un centime à la famille, qui nous a remerciés ponctuellement avec des oeufs, un poulet ou un lapin de leur ferme.
GD : C’est un principe chez moi dans de telles circonstances, qui me laisse toute liberté de voir la personne aussi souvent que nécessaire, sans être gêné par les questions d’argent.
AD : A la campagne, le bouche à oreille fonctionne bien et les demandes sont alors arrivées de toute la région. C’est ainsi que nous avons vu débarquer chez nous, à toute heure, des gens qui venaient taper à la porte, parfois dans un état de désarroi pathétique.
GD : A cette époque, aux yeux de la population rurale, si on n’était pas médecin, on était guérisseur, magnétiseur ou rebouteux, et il y a eu une réelle demande, allant du cor au pied au cancer.
Quand les gens avaient fait le tour des thérapeutes, ils arrivaient chez nous sans autre exigence que d’aller mieux après qu’avant. Ce fut pour moi une véritable école, où j’ai côtoyé des personnes de milieux très différents, avec des symptômes divers. Mais tout ce que j’avais appris dans les livres ne tenait pas. Il n’y avait pas de réponses toutes faites, ni recettes magiques. La seule magie, c’était parfois la force de l’instant, où je cultivais l’empathie et où j’ai développé ce que j’appelle « le Toucher Juste. »
Ce phénomène a duré plusieurs années, jusqu’au jour où on a commencé à m’amener les chiens et les chats et à me parler de désenvoûtement ! Guérisseur ? Magnétiseur ? Pourquoi pas ! Sorcier ? Sûrement pas !
AD : Il faut dire que tu étais sur tous les fronts et que ça devenait difficile à gérer, d’autant plus que tu avais le cabinet à Lyon.
D’autre part, tu as commencé à être sollicité à l’extérieur pour animer des stages en Belgique, en Suisse, au Portugal, au Québec et même aux Etats-Unis.
GD : Ethel, une Américaine que j’avais suivie pour une scoliose, avait organisé un stage dans sa ville, à Memphis. Il faut dire que j’avais accompli sur elle un réel travail qui lui avait changé la vie. Professeur de violon, elle souffrait à quarante-quatre ans d’une importante scoliose qui l’avait contrainte à cesser son activité. Pendant les deux ans et demi où elle a résidé en France, je l’ai vue trois fois par semaine. Elle a perdu dix neuf kilos et gagné trois centimètres et demi.
AD : C’est par son intermédiaire et celui de Christophe Bossuat, professeur de violon et directeur en Europe de la méthode Suzuki, que tu as eu cette vague de musiciens qui ne faisaient jamais de massage, mais qui suivaient tes cours pour mettre en application dans leur pratique musicale, le travail de la main et du toucher. Dans le même esprit, Alain Baraige, pianiste et professeur de piano a aussi organisé des cours pour ses élèves après avoir lui même suivi ton enseignement. Puis, tu as mis un pied dans l’esthétique, et là c’est un autre domaine que nous avons découvert.
GD : Ce fut d’abord comme un grand coup d’accélérateur qui ouvrait des portes et j’ai été le premier à m’en réjouir, mais j’ai assez vite déchanté.
AD : Le congrès annuel étant une vitrine internationale a généré de nouveaux contacts et le magazine professionnel t’a ouvert une tribune privilégiée, nombre de tes articles étant traduits et repris dans les éditions étrangères. C’est ainsi que tu as été invité à Taïwan, au Brésil, en Estonie, en Hongrie, en Italie, au Portugal, en Roumanie, en Russie, en Pologne, en Israël…
GD : Cette succession de voyages peut paraître valorisante, et elle l’est, dans un premier temps, quand il s’agit de faire des conférences, des démonstrations ou des spectacles.
Mais dans l’enseignement, j’ai très vite été confronté aux limites imposées par les conditions. On ne se forme pas en un week-end et je ne distribue pas de diplômes. Dans les écoles d’esthétique, j’ai dû me battre pour faire enlever montres, bagues et bracelets et obtenir d’avoir des ongles coupés courts, tout ceci étant incompatible avec un toucher confortable. On éteint son téléphone portable, on arrive à l’heure et on ne bavarde pas en cours. Rien qu’un minimum ! Pourtant ce sont autant d’exigences qui m’ont fait une réputation sévère, voire austère.
Le plus rebutant, pour les directrices d’écoles, étant sans doute les exercices de doigts que les professeurs, incapables de réaliser, ne peuvent alors exiger de leurs élèves.
J’ai donc été très vite confronté à l’inertie générale, le pire étant illustré par ces propos de la directrice d’une grande école d’esthétique qui s’est écriée après une démonstration de massage : « C’est trop beau pour nos élèves ! » Alors là, les bras m’en sont tombés ! Ainsi, moins bien, ce serait mieux ?
AD : Plus commercial, sûrement, moins dérangeant aussi. Tu fais un peu figure d’éléphant dans un magasin de porcelaine et d’empêcheur de tourner en rond… mais tout de même certaines écoles se sont investies.
GD : C’est vrai, et je tiens à remercier Sylvie G. à l’époque directrice de l’école « Avenir et Beauté » à Annecy, qui n’a pas hésité à venir en formation, et m’a permis d’intervenir dans son école pendant plusieurs années dans une relation de confiance.
AD : Tu as aussi formé le personnel d’établissements prestigieux comme le centre de Thalasso de Quiberon, les thermes marins de St Malo, l’hôtel Ermitage d’Evian, les thermes de Vichy.
GD : Je dois l’avouer, je n’ai jamais pu aller au bout de ma démarche. Ils veulent des techniques, de nouvelles méthodes, mais le travail de la main qui, à mon sens, est la base de toute méthode de soin manuelle, n’intéresse personne.
Tous veulent des techniques, sans s’intéresser au toucher, en oubliant qu’un corps est habité par une personne, et que sous la peau, il y a un être vivant.
Partout, j’ai rencontré les mêmes problèmes : on privilégie le cadre, le décor, au détriment de la qualité des soins et du matériel.
Le personnel est peu ou mal formé, ou nous n’avons pas les mêmes critères de qualité, et la rentabilité prime avant tout. Je me suis souvent exprimé sur ce sujet dans « Les Nouvelles Esthétiques » en testant de nombreux établissements et ce n’est pas dans les plus renommés que j’ai trouvé les meilleurs soins.
Et même si le cadre est luxueux, nous n’avons pas les mêmes priorités : des portes à courant d’air, des tables de massage ressemblant plutôt à des tables à tapisser, ou encore au design inadapté à la pratique du massage, des chauffages insuffisants qui empêchent de se détendre, des appareils de musique médiocres, des flacons d’huile parfois remplacés par des vaporisateurs avec lesquels on vous mitraille plusieurs fois au cours d’une séance, des vapeurs d’encens ou autres parfums tous aussi artificiels les uns que les autres, tel est le lot de ceux qui fréquentent ces établissements et de ceux qui y travaillent! Pas de quoi être motivé et encore moins inspiré ! Alors on déballe sa technique, pardon, son « rituel », et certaines vous touchent avec moins de précaution et d’attention qu’une femme de ménage en train de cirer un meuble ou d’épousseter un vase précieux.
Je prends souvent l’image de la gastronomie. C’est exactement comme si un grand chef vous servait votre repas sur une table de camping, avec une nappe et des serviettes en papier et vous offrait un grand crû dans un verre en plastique. Le tout dans un environnement plus ou moins bruyant, des portes qui claquent et des bruits de canalisation (si, si, ça existe…) Pourtant, les portes iso phoniques, le double vitrage, les systèmes musicaux de qualité, et les tables de soins confortables, ça existe aussi.
Parallèlement, avec l’avènement d’internet, le développement des voyages, la multiplication des Spas et le goût pour l’exotisme, on est entré dans une course à la nouveauté où les techniques les plus farfelues prolifèrent. Sans être passéiste, j’ai parfois la nostalgie d’une époque où des personnes de tous horizons, dont le massage n’était pas la profession, travaillaient avec moi pendant trois, cinq, voire neuf ans pour les plus assidues.
Un grand nombre de professions sont pourtant concernées par l’éducation de la main que ce soient les musiciens, infirmières, médecins, ostéopathes, kiné, psychomotriciens, les éducateurs, les aides-soignantes, les puéricultrices… toutes les professions de santé, qui touchent forcément à la relation, au contact.
J’irai jusqu’à dire que c’est dès l’école primaire que l’on devrait exploiter le potentiel de la main. Mais il faut se battre, contre le marketing, la technologie, les modes, l’apparence, la pornographie… Pendant que je me bats pour expliquer la nécessité d’exercer la main, d’autres bossent pour nous imposer les sextoys !
Et, paradoxe de notre société : à l’ère de la pornographie, on est devenu parallèlement, extrêmement « pudique », si on peut appeler cette pudibonderie de la pudeur. On ne peut plus poser la main sur l’épaule ou le genou de quelqu’un sans risquer d’être accusé de harcèlement et faire dégrafer un soutien-gorge dans une école, pour masser le dos, devient suspect.
Dans les spas, on assiste à un véritable ballet de serviettes savamment orchestré, pour couvrir et découvrir alternativement les parties du corps, ce qui est exactement l’inverse du but recherché, à savoir détente et globalité du corps et non pas découpage et fragmentation.
A qui appartient la responsabilité de ces pratiques ? L’enseignant ? Le praticien ? Le manager ? En tout cas, si la nudité d’un être vivant, quel qu’il soit, et quelle que soit son apparence, dérange, il faut changer de métier ! En cuisine, on ne tolère pas le manque d’attention, le manque d’engagement, ni l’à peu près. Tout est important, de l’accueil à la préparation et la présentation des plats, en passant par la qualité des ingrédients.
Si je compare la qualité des soins à la gastronomie, eh bien, franchement, dans 99% des spas, ce que l’on nous sert relève du « fast food. » De l’accueil expéditif à la technique déformée, voire bafouée, en passant par l’huile dans les cheveux, les coups d’ongles sur les oreilles, les bracelets qui vous griffent au passage, les manches de la blouse qui vous balaient le visage, les multiples ruptures de contact, les orteils qu’on vous maltraite ou le bout des doigts qu’on vous oublie… tout ceci emballé par des noms pompeux, voilà la restauration qui nous est généralement offerte. J’ajouterai que terminer une séance de massage de détente en vous lâchant brusquement, et en vous laissant gras comme une frite, est tout aussi inacceptable. Alors que dire ? Que faire ?
AD : Et pourtant, ça marche ! Le massage n’a jamais été autant à la mode et s’offrir une séance dans un spa prestigieux reste un rêve pour beaucoup.
GD : Rien d’étonnant à cela, et ce n’est pas une preuve de qualité. Quand on est fatigué, stressé d’avoir couru toute la journée, s’accorder une pause, c’est comme s’offrir une semaine de vacances ! La seule idée de « l’instant pour soi » est déjà efficace. Si en plus, vous êtes allongés, même sur une table peu confortable, et qu’on vous « tripote » avec une huile parfumée, dans des vapeurs d’huiles essentielles ou d’encens, sans vous agresser, avec une musique dite de relaxation en fond sonore, vous pouvez vous évader, c’est à dire fuir, un instant, tout ce qui vous pèse et vous encombre. Déjà, vous allez mieux !
Et pour ce qui concerne le toucher proprement dit, on a tellement l’habitude d’être peu ou mal touché, il existe une telle carence à ce sujet, qu’un toucher même approximatif, donne l’impression qu’on s’occupe de vous. Pour reprendre la comparaison avec la cuisine, je dis souvent que quelqu’un qui a faim ou qui ne mange pas tous les jours, trouvera excellente la nourriture d’un fast food. Comprenne qui voudra !
Ecrire ce livre est peut-être l’ultime manière de faire entendre ma voix. Un jour, peut-être, tout cela sera compris, puis repris.
Il faudra bien qu’on revienne à un peu plus d’humanité, et qu’on apprenne à ouvrir les mains avant qu’elles ne soient complètement sclérosées.
Mais, pour ne pas être injuste, je ne voudrais pas clore ce chapitre sans rendre hommage à toutes les esthéticiennes qui ont choisi ce métier par passion, parfois même par vocation, et qui mettent beaucoup d’énergie et d’humanisme dans la pratique de leur art. Car ne l’oublions pas, dans « esthéticienne », il y a « esthétique » c’est à dire ce qui relève du Beau et de l’harmonie. Or, j’ai une devise, valable dans tous les domaines : « Ce qui est bien fait est beau à regarder », donc la première règle, c’est de bien faire son travail, qui non seulement génère de bons résultats, mais apporte la satisfaction du travail accompli avec plaisir. Aux autres, je dis souvent : « Qu’est-ce que vous devez vous ennuyer à travailler comme ça toute la journée ! »
AD : Fermons ce chapitre qui va encore t’attirer des ennemis !
On a esquissé un panorama assez complet de tes diverses activités, mais on ne peut pas attaquer le sujet principal, à savoir la main et le toucher, sans parler d’un autre élément de ta vie qui est, depuis vingt-trois ans, comme une épée de Damoclès sur ta tête et a fortement influencé ta vie professionnelle : les algies vasculaires de la face (AVF).
C’est en 1989 que tu as commencé à souffrir de céphalées intenses qui t’ont réveillé toutes les nuits, pendant un mois.
GD : Et huit mois après, le même épisode a recommencé, deux fois par jour, pendant deux mois.
AD : Tu dis souvent qu’on ne peut pas décrire l’intensité de ces douleurs, que c’est comme si on te plantait un fer rouge dans l’oeil. Mais le pire, c’est qu’aucun antalgique ne marchait.
GD : Pourtant, je crois avoir tout essayé.
AD : En désespoir de cause, on a commencé à faire la tournée des thérapeutes, avec toutes les investigations nécessaires pour tenter de déceler la cause : ORL, dentaire, tumorale, neurologique ? Scanner, IRM. Rien. Pas de réponse.
GD : Je suis même allé consulter à neuro où on a testé mon équilibre et mes réflexes, sans apporter de solution. Ni même d’explication.
AD : Tu n’avais rien… mais en attendant tu souffrais toujours et cela a duré huit ans, par cycles de deux à trois mois, espacés de sept à quatorze mois.
GD : Jusqu’au jour où j’ai consulté un ORL, le Dr Legrand, qui a encore aujourd’hui, toute ma gratitude. Ce fut une véritable révélation, que dis-je, une délivrance : je n’étais pas fou, cette maladie existait bien, et il me le prouvait avec une revue américaine dans lequel était parue une publication à ce sujet.
Je m’en souviens comme si c’était hier : « J’ai deux nouvelles pour vous, m’a-t-il dit, une bonne et une mauvaise : la première, c’est que vous n’êtes pas fou, la deuxième, c’est qu’il n’y a pas de traitement. »
AD : Le traitement, ou plutôt le calmant, c’est un médecin de campagne, le généraliste qui soignait ma mère, qui nous l’indiquera plus tard : le Sumatriptan.
GD : Le Sumatriptan est pour moi le seul antalgique efficace, même si ce n’est pas la panacée. L’injection agit en principe dans le quart d’heure qui suit, et même s’il n’empêche pas les récidives quelques heures plus tard, il permet au moins une trêve.
Voilà vingt-cinq ans que je subis ces assauts et j’espère toujours que ce sera le dernier. Je tiens aussi à rendre hommage au Dr Navez du CHU de St Etienne, qui m’a reçu avec bienveillance et suivi avec compétence. C’était la première spécialiste de la douleur que je rencontrais et qui connaissait bien la maladie. Je me suis enfin senti reconnu et compris dans la solitude extrême où ces états me condamnaient. Elle savait que cette maladie pouvait conduire certaines personnes à des situations irréversibles.
AD : Je me souviens très bien du jour où tu m’as dit clairement, et en toute lucidité, que tu n’en pouvais plus, et que si ça continuait…
GD : Oui, j’ai pensé au suicide, calmement, sans drame, juste pour en finir avec la souffrance et l’état d’épuisement où j’étais.
Je ne me suis jamais arrêté de travailler. Quand j’avais une crise pendant un cours ou un soin, j’allais discrètement aux toilettes faire ma piqure. Mais c’est vrai que mon état de fatigue a parfois engendré une certaine irritabilité. Oui, j’avais parfois mauvais caractère ! Oui, j’avais les yeux cernés par toutes ces nuits sans sommeil ! Et c’est vrai que les petits états d’âme et les petits bobos de certains ne suscitaient pas toujours en moi beaucoup de compassion.
En général, pendant les crises, les gens sont très agités, parce que c’est intolérable. Certains se tapent la tête conte les murs, d’autres s’enferment dans une chambre froide. Pour moi, ce qui marchait le mieux, c’était l’immobilité. Trouver l’équilibre et ne plus bouger.
AD : Je me souviens de ces nuits où tu étais debout, alors que tu ne tenais plus debout, torse nu mais en sueur, immobile dans l’obscurité, et où j’arrêtais la pendule dont le seul tic-tac exacerbait ta douleur. Le moindre bruit, la moindre lumière, la moindre odeur était une agression supplémentaire. Et j’étais là, impuissante, n’osant pas bouger, à peine respirer, mais prête à bondir si tu avais besoin de quelque chose, comme te tendre un mouchoir pour essuyer tes larmes ou ta sueur.
GD : Je sais que pour toi aussi ces moments ont dû être très durs. On parle toujours de celui qui souffre, mais si celui qui est à côté ne souffre pas, son impuissance à voir souffrir l’autre sans pouvoir le soulager, est insupportable. Je ne sais pas moi-même comment j’aurais réagi si les rôles avaient été inversés, si j’aurais supporté.
AD : J’ai deux atouts : je suis calme et patiente de tempérament. Je n’y suis pour rien, c’est dans ma nature et aussi mon métier…
GD : Et on va ajouter que tu es d’une grande gentillesse en général, même si ce mot suscite souvent de la condescendance. Mais quand on a eu affaire à « un vrai gentil » on sait que la gentillesse n’est pas de la mièvrerie, mais une forme de générosité.
AD : Bref ! Mais puisque tu en parles, tu as rencontré un autre « vrai gentil » pendant ces années sombres : le Dr Perrot !
GD : Ah ! Celui-là, je ne suis pas prêt de l’oublier ! Au cours de mes nombreuses démarches, quelqu’un m’avait donné son adresse, en me prévenant que c’était un original. On obtenait un rendez-vous, mais on ne savait jamais à quelle heure on passait et l’attente pouvait durer longtemps. Les gens faisaient salon dans sa salle d’attente, certains apportaient leur casse-croûte…
Moi j’ai eu un rendez-vous à 22h, il m’a pris à 23h, m’a gardé une heure pendant laquelle on a discuté tranquillement. A la fin de la consultation, quand j’ai voulu payer, il m’a répondu : « Vous plaisantez ! »
Eh bien, cette plaisanterie, je l’ai vraiment appréciée ! Je venais de rencontrer un médecin original certes, qui vous recevait avec trois cendriers pleins sur son bureau et des paquets de cigarettes entamés qui trainaient, mais qui vous accueillait avec une telle gentillesse, en prenant le temps de vous écouter, de vous réconforter. Lui, au moins, il savait de quoi je parlais !
Il ne confondait pas, comme la plupart des thérapeutes ou des pharmaciens, avec la migraine, les névralgies du trijumeau ou autres névralgies faciales. Il savait ma souffrance et les débordements qu’elle pouvait entrainer, et maintenant j’avais son numéro de téléphone en cas de besoin, et ce sentiment de disponibilité n’a pas de prix. Ce soir là, je l’ai d’ailleurs rappelé, à 1h du matin, et il était toujours à son cabinet. Je me demande comment il vivait. Il est mort quelques mois plus tard. « Ca ne m’étonne pas, avec ce qu’il fumait » a commenté cette même personne qui m’avait donné ses coordonnées. La bêtise humaine n’a d’égal que sa méchanceté.
Ce que j’ai appris des algies, je n’aurais pu l’apprendre nulle part ailleurs, et sûrement pas dans les livres. Ce qui m’a le plus marqué, hormis l’intensité de la douleur, c’est cet instant où, en quelques minutes, on passe du pire au mieux. Ma vision de la souffrance, de la maladie, a changé. Mes mains, mon toucher, ont changé. Tous mes sens ont été exacerbés, ma vigilance s’est affinée, les paramètres de la souffrance se sont multipliés, mais tout cela est difficile à transmettre.
Ce que je sais, c’est que pour aider les autres, il faut avoir de l’empathie, et l’empathie ne vient qu’avec la souffrance. Je ne fais pas l’apologie de la souffrance, mais je sais que c’est un passage obligé, qui débouche sur autre chose si on s’en sert pour être à l’écoute des autres.
AD : Les gens vont se demander pourquoi le Dr. Jarricot ne t’a pas aidé, alors il faut préciser qu’à cette même période, il était souffrant.
GD : Insuffisant cardiaque, il avait été hospitalisé à l’hôpital St Luc où je suis allé le voir tous les jours, pour le masser et tenter de lui apporter un peu de confort en soulageant ses tensions. Puis il a été transféré dans un autre établissement pour être opéré du coeur. C’était un risque, vu son âge, qu’il avait choisi. La dernière fois où je l’ai vu, c’est le matin de l’intervention.
Sa mort a été un drame pour moi et je me suis vraiment senti orphelin. Comme je l’ai dit pour Louise, ma vraie famille, c’est ma famille de coeur, et j’ai été beaucoup plus affecté par ces disparition que par certains décès dans ma propre famille.
Pour revenir aux algies vasculaires de la face, c’est à ce moment là qu’elles ont commencé, ceci expliquant peut-être cela.
TROISIEME PARTIE
DigiQiDo
L’ECOLE DE LA MAIN
« Je me suis étonné parfois qu’il n’existât pas un « traité de la main », une étude approfondie des virtualités innombrables de cette machine prodigieuse qui assemble la sensibilité la plus nuancée aux forces les plus déliées. Mais ce serait une étude sans bornes. La main attache à nos instincts, procure à nos besoins, offre à nos idées, une collection d’instruments et de moyens indénombrables. Comment trouver une formule pour cet appareil qui tour à tour frappe et bénit, reçoit et donne, alimente, prête serment, bat la mesure, lit chez l’aveugle, parle pour le muet, se tend vers l’ami, se dresse contre l’adversaire, et qui se fait marteau, tenaille, alphabet.
Que sais-je? Ce désordre presque lyrique suffit. Successivement instrumentale, symbolique, oratoire, calculatrice, agent universel, ne pourrait-on la qualifier d’organe du possible, comme elle est, d’autre part, l’organe de la certitude positive ? ».
Paul Valéry
(Discours aux chirurgiens)
Edition Gallimard
En quelques lignes, Paul Valéry a évoqué toutes les aptitudes de la main et ses implications, et ce vaste panorama contient peut-être l’explication de cette lacune sur laquelle je m’interroge aussi.
S’il n’existe rien, ou presque, sur l’entrainement de la main, c’est peut-être parce que la main n’est pas qu’un simple instrument de préhension, mais touche aussi à notre affectivité et nos émotions, c’est à dire à notre intimité.
Organe de préhension, d’information, d’expression et de communication, la main est le pivot de notre vie personnelle, relationnelle, professionnelle et sociale, et au regard des autres fonctions ou organes dont nous disposons, c’est un outil incomparable.
Nous voici donc arrivés au coeur du sujet et si j’ai pu choquer en émettant quelques critiques et en soulignant les lacunes de l’enseignement, j’ai quand même de bonnes nouvelles : j’ai des solutions à vous proposer et nous allons faire ensemble un beau voyage !
J’ai parcouru à ce jour 30 000 kilomètres sur les mains et c’est cette expérience que je veux vous faire partager, en espérant vous faire prendre conscience que vous avez, vous aussi, dans vos mains, deux outils fabuleux.
Bien avant de parler de technique, c’est donc à elles que nous allons nous intéresser, puis nous nous poserons la seule question qui vaille vraiment la peine : que se passe t-il quand on pose la main sur quelqu’un ?
La main, véritable carte d’identité de l’homme.
Si certains sens sont beaucoup plus développés chez les animaux, comme l’ouïe pour la chauve-souris, l’odorat pour le chien et la vue pour l’aigle, chez l’homme, le sens le plus développé, c’est le toucher. C’est notre premier mode d’information.
Sur le plan anatomique, nous n’avons ni griffe, ni bec, ni carapace, ni fourrure, ni plumes, ni crocs, ni mâchoire puissante, ni cornes, ni sabots. Notre masse musculaire, notre capacité à courir, sauter ou mordre, ne supportent pas la comparaison avec certains mammifères bien plus doués.
Ce qui nous « sauve », c’est la main et ses nombreuses possibilités.
N’étant ni médecin ni scientifique, et encore moins paléontologue, je me suis nourri des connaissances d’illustres chercheurs, en particulier le professeur Stéphane Thieffry et le professeur Jean Piveteau dont il faut lire les ouvrages passionnants qui vous feront regarder vos mains avec beaucoup plus de considération.
Toutefois, c’est une leçon d’anatomie très succincte que je vous présente, d’abord parce qu’il suffit d’ouvrir un livre et de regarder des schémas pour voir comment mécaniquement tout cela est constitué. Ce qui me parait beaucoup plus intéressant, c’est de susciter en vous le désir de cultiver vos mains, et de commencer ce voyage sensoriel après en avoir entrevu toutes les implications.
Avec 27 os, 28 articulations, 14 phalanges, 16 muscles courts, et 17 muscles longs qui la relient à l’avant-bras, la main est dotée d’une grande mobilité et d’une très grande adaptabilité.
On distingue trois parties solidaires et dépendantes : le poignet ou carpe, la paume ou métacarpe, les doigts ou phalanges.
Le carpe, constitué de huit petits os sur deux rangées, permet les mouvements de flexion-extension sur un angle d’environ 150°, ainsi que des mouvements d’abduction (vers le pouce) et d’adduction (vers l’auriculaire).
Le métacarpe, constitué de quatre os longs, est relié au carpe avec une certaine élasticité, ce qui constitue un amortisseur aux chocs et aux pressions.
Les quatre doigts sont solidaires et indépendants, mais dépendants de la paume et du poignet.
Le pouce se distingue par l’éminence Thénar qui lui donne sa particularité. L’opposition du pouce aux autres doigts existe aussi chez les grands singes, mais l’homme est le seul à l’utiliser avec une telle précision.
Mr Paolo Gaddi, professeur d’anatomie à l’université de Modène, avait déjà relevé, dans un mémoire offert à la société d’anthropologie en 1866, tout ce qui différencie la main de l’homme de celle du singe. Pour lui, la spécificité de l’homme réside surtout dans la largeur d’ouverture de la main, tous doigts écartés, ainsi que dans l’écartement du pouce. Chez le singe, c’est le gros orteil qui s’écarte du pied avec la plus grande amplitude.
La main du singe qui lui permet de creuser, gratter, cueillir, éplucher, serrer, tirer, reste un organe de préhension lié à ses conditions de vie, et essentiellement alimentaire.
Si les possibilités de la main sont très évoluées chez certains rongeurs, comme le raton-laveur, le castor, ou certains arboricoles comme les écureuils ou les lémuriens, elle ne reste là aussi, qu’un instrument.
Chez l’homme, l’invention de l’outil fabriqué de ses mains et conçu par son cerveau, élargit son champ d’application. Grâce à ses outils, il modifie son environnement, donc ses conditions de vie, et en changeant de mode de vie, il crée une culture. Cette corrélation main-cerveau est la clé de l’hominisation.
Nos mains sont nos meilleurs outils.
Les qualités physiques d’une bonne main tiennent en quelques mots : souplesse, précision, sensibilité, indépendance des doigts, disponibilité.
Parallèlement à sa mobilité et à sa souplesse dues à sa structure anatomique, la main possède une très forte densité de récepteurs : sous chaque pulpe de doigts, se cachent environ 300 capteurs, véritables micros hypersensibles s’ils sont aiguisés, et reliés à tout un système neuromusculaire au service de notre activité cérébrale, dans un feed-back incessant.
La qualité des tissus est assurée par le réseau vasculaire chargé de l’alimentation et du nettoyage de son tissu charnu et des articulations.
Pourvue de toutes ces propriétés, la main est le seul de nos organes des sens qui soit actif et mobile et en contact direct avec l’objet.
En effet, si nous pouvons « tendre l’oreille » ou « toucher des yeux », la main est la seule à palper, soulever, saisir, tâter, empoigner, effleurer, parcourir, entourer, soupeser, ce qui lui permet d’évaluer simultanément la forme, la texture, les dimensions, le volume, la température, la matière, la densité, le poids, la distance et le relief.
Ajoutons que nous n’avons pas qu’une seule main, mais deux, complémentaires, que l’on soit droitier ou gaucher, la latéralité n’étant pas une symétrie mais avant tout une complémentarité.
S’il existe des appareils beaucoup plus perfectionnés dans un domaine précis, comme la balance pour peser ou tout autre appareil de précision, ainsi que des machines puissantes pour transporter, soulever, serrer, aucune ne peut globaliser instantanément et simultanément toutes ces fonctions et s’adapter à n’importe quel support.
La main est intimement liée à l’ensemble du corps, dont elle dépend, par un réseau musculaire, articulaire, vasculaire et nerveux.
Placée à l’extrémité du bras, elle est reliée à l’avant-bras par le poignet qui conditionne ses déplacements et son positionnement et garantit sa mobilité, sa disponibilité et son adaptabilité. Or, elle ne saurait être disponible et percevoir des informations justes si elle est assujettie à des tensions du dos, de la nuque ou des épaules. C’est pourquoi, dans mon programme d’éducation de la main, sont inclus un ensemble d’exercices corporels, particulièrement utiles en massage où les jambes sont nos précieuses alliées pour ménager le dos, ainsi que les garantes de l’équilibre et de la stabilité.
La main est étroitement associée au cerveau comme tous les autres organes des sens. En effet, c’est à partir des informations qu’ils lui transmettent que se façonne notre perception du monde extérieur. Puis, à partir du tri, de l’analyse et du stockage de ces informations qui constituent une bibliothèque de références, notre expérience s’enrichit pour forger notre jugement, nos appréciations, nos goûts, nos opinions, qui à leur tour, nous dictent nos réactions et notre conduite.
C’est pourquoi un travail mental que j’appelle « la mise à l’instant » me parait nécessaire avant chaque intervention. Certains l’appellent « se concentrer », d’autres « faire le vide », moi je préfère « faire le plein » par la globalisation de nos cinq sens pour parvenir, peut-être, à ce que l’on nomme le sixième sens.
Nous y reviendrons, mais pour vous permettre très rapidement de découvrir la sensibilité de vos mains et la finesse de leurs perceptions, je vous propose un premier exercice, très facile à réaliser et surtout très plaisant : le test du ballon
Ecoute de la musique avec un ballon.
J’ai découvert cet exercice par hasard, lors d’un stage de chant où je tenais la partition entre les mains. De manière tout à fait insidieuse, j’ai alors eu l’impression de toucher le son qui pénétrait par la paume de mes mains. Ce fut une expérience extraordinaire et j’ai cherché comment retrouver cette sensation et même l’amplifier.
Je vous conseille donc vivement de faire cette expérience pour ressentir ce qu’est la sensibilité réelle de vos mains.
C’est comme si vous aviez une mauvaise vue et que je vous propose une loupe, à la seule différence que si vos yeux ne peuvent plus être éduqués, vous ne pourrez pas améliorer votre vue sans lunettes, alors qu’en pratiquant DigiQiDo, je peux vous assurer que vous percevrez rapidement, sans l’aide du ballon, ce que vous allez ressentir lors de cette expérience.
Il faut simplement disposer d’un ballon de baudruche, ou d’une boite à chaussures si vous n’avez pas de ballon sous la main. Ils vont vous servir d’amplificateur de mouvements.
Commencez par gonfler le ballon au maximum, sans toutefois le faire éclater, et faites un noeud.
Choisissez une source musicale, et vous pouvez même sélectionner certains styles de musique qui se prêtent particulièrement bien au jeu : le saxophone, la musique symphonique, ou des voix comme celles de Léonard Cohen ou de Mahalia Jackson.
Prenez le ballon entre les mains, les doigts naturellement écartés, sans forcer, sans tensions, et fermer les yeux, c’est encore mieux !
Cet exercice indispensable vous apporte instantanément la preuve que vos mains sont capables de percevoir des mouvements invisibles à l’oeil, le son en l’occurrence, mais pourtant bien réels. Il s’agit, en effet, bien de vibrations physiques, mesurables, et j’insiste sur ce fait. Nous ne parlons ni d’énergie, ni de fluide, mais de mouvements concrets.
Avec DigiQiDo, après quelques semaines d’entrainement, vous n’aurez plus besoin du ballon pour sentir. Alors, imaginez vos mains avec ces perceptions, et si vous y ajoutez l’indépendance des doigts et un mental au service de la main, que vous soyez professionnel du toucher ou non, c’est toute votre vie qui va en bénéficier.
Les relations avec votre entourage (enfants, conjoints, amis, collègues, parents, chiens ou chats) vont s’intensifier et si vous êtes professionnel, vos résultats seront décuplés, quelles que soient les techniques que vous pratiquez déjà. Peut -être même, serez vous surpris d’avoir des perceptions et des résultats que vous n’imaginiez même pas. Ces nouvelles perceptions peuvent d’ailleurs vous permettre de mieux comprendre, et par là même d’entrevoir des solutions que vous n’aviez même pas envisagées auparavant. « Le bon maitre est celui qui, tout en répétant l’ancien, est capable d’y trouver du nouveau. » (Confucius)
En faisant cet exercice, vous allez de manière évidente, percevoir non plus uniquement avec la pulpe des doigts, mais avec toute la surface de votre main, et vous aurez enfin une petite idée de toutes les sensations que peut vous procurer la main.
Vous percevrez la complémentarité d’une main à l’autre et ce qui se passe entre les deux. En écoutant un orchestre, vous pourrez même visualiser chaque instrument dans l’espace. En écoutant un saxophone, une flûte ou une grande voix, vous percevrez le souffle de l’interprète entre vos mains, comme une vraie respiration.
J’espère surtout que cet exercice vous encouragera à pratiquer tous les autres afin de renouveler et enrichir votre bibliothèque de sensations et d’accéder à ce monde subtil.
Si la vue et l’ouïe sont des fonctions importantes qui régissent la qualité de notre vie, la main et le toucher en sont des facteurs au moins aussi importants, si ce n’est plus, même si nous n’en avons pas toujours conscience.
Une personne privée de la vue, de l’ouïe, du goût ou de l’odorat, ou même de ses jambes, se trouve, de fait, dans une situation très inconfortable, mais on peut dire, avec toute l’empathie qui convient, que c’est vivable. Par contre, être privé des bras ou des mains devient très compliqué à gérer.
On ne manquera pas de rétorquer que l’on peut se servir des pieds ou de la bouche pour accomplir certains gestes, et certains peintres le font admirablement, mais il faut bien reconnaitre qu’ils ne représentent qu’un infime pourcentage et que ceux qui savent le faire l’ont généralement acquis dès le plus jeune âge, leur handicap étant de naissance. Et si certains athlètes accomplissent des exploits, ils sont une minorité.
Il reste pour la majorité d’entre nous, qu’être privé des bras ou des mains deviendrait problématique. C’est toute notre sécurité qui est en jeu car nous devenons totalement dépendants.
Impossible ou presque, de se nourrir, de s’habiller, de se laver, de se moucher, de se gratter, de s’essuyer, de se protéger, de se défendre, de prendre dans les bras, de réconforter, câliner, bercer, consoler, caresser, d’avoir des gestes tendres.
Ce manque de tendresse exprimée est une des privations les plus dures à vivre, m’a confié une personne amputée des deux bras, qui souffrait surtout de ne pas pouvoir serrer sa femme et ses enfants dans ses bras.
Nous le savons bien, il faut souvent des situations extrêmes pour prendre conscience de la chance qu’on avait. C’est quand on se casse un bras ou une jambe que l’on mesure à quel point ils nous manquent !
Pour confirmer la place prépondérante de la main dans notre vie, je vous propose de vous reporter aux travaux d’un neurochirurgien canadien, tout à fait clairs et édifiants, le Dr Wilder Pennfield (1891-1976).
Il a établi une carte du cerveau identifiant les zones du cortex correspondant à toutes les sensations, qu’il a nommée « homonculus sensoriel ou sensitif » sur laquelle on s’aperçoit que les mains y occupent une place considérable.
Chaque partie du corps est représentée sur le cortex, et plus sa sensibilité est fine et complexe, plus la zone correspondante est étendue, et la main y tient la plus grande place.
Il a établi une carte identique concernant la motricité, « l’homonculus moteur », où l’on retrouve la prépondérance de la main.
Je vous laisse réfléchir devant ces schémas qui en disent plus que tous les mots.
Pour illustrer toutes ces considérations, je citerai enfin quelques unes des expressions du langage populaire qui parlent d’elles-mêmes. La liste est longue, et en voici seulement un aperçu :
« Tendre la main, donner la main, passer la main, s’en laver les mains, prendre en main, avoir la main lourde, une main de fer ou une main de velours, avoir un tour de main, la main heureuse, la main leste ou la main verte, les mains libres ou les mains liées, les mains propres ou les mains sales, en venir aux mains jusqu’à avoir du sang sur les mains, mettre sa main au feu ou à couper, y laisser ses deux mains, être entre de bonnes mains, forcer la main ou avoir la mainmise. »
Toutes traduisent des aptitudes, des compétences, des comportements, des émotions, des qualités, des défauts ou des intentions.
Nous ne pourrons donc pas parler de la main sans aborder le facteur mental avec toutes ses implications. D’ailleurs entre « tendre la main » ou « s’en laver les mains », ce n’est qu’une question de choix.
Et c’est par un tout petit mot que nous traduisons nos émotions en toutes circonstances : « j’ai été touché. »
Comme toutes les parties du corps, la main a besoin d’exercices spécifiques pour se développer, s’affiner et entretenir ses capacités.
Un outil qui n’est pas aiguisé, ni entretenu, n’est pas efficace et un organe qui n’est pas exercé, se sclérose. On le sait pour les jambes ou pour la mémoire, mais il faut bien reconnaitre que l’on délaisse la main qui est pourtant le principal outil dans un grand nombre d’activités.
Dans toutes les disciplines, celui qui veut parvenir à l’excellence cherche toujours les meilleurs outils, et quand c’est une partie de lui-même qui est concernée, il la cultive et la développe à l’extrême en sachant qu’elle est son alliée et le premier garant de sa réussite.
Un sportif de haut niveau s’entraine régulièrement, comme un danseur ou un musicien.
Un artisan entretient ses outils.
Quelles seraient les compétences d’un ébéniste ou d’un mécanicien qui ne disposerait que d’outils rouillés ou ébréchés ?
Où serait le talent d’un couturier ou d’un coiffeur dont les ciseaux ne seraient pas aiguisés ? Même un boucher perdrait sa clientèle s’il servait avec des couteaux mal affutés.
Alors, n’y aurait-il que dans le domaine de la main que nos capacités seraient innées, immuables et acquises pour toujours ?
Je ne le crois pas, et surtout la réalité le prouve.
Dans tous les métiers qui demandent une grande dextérité et où la main est l’instrument privilégié, que ce soient les chirurgiens, les orfèvres ou les couturiers, qui nécessitent des gestes d’une précision extrême, tous ces professionnels possèdent une très grande habileté, et j’imagine qu’ils sont capables de réaliser sans problème l’exercice appelé « contrôle ».
Pour ceux qui nécessitent une grande faculté d’expression et de communication, que ce soit les chefs d’orchestre, les comédiens ou les hommes politiques, ils savent bien que leur message ne sera entendu et compris que s’ils sont « avec leurs mains ».
On n’imagine pas un homme politique les bras ballants, ou c’est un mauvais orateur, ni un comédien qui ne jouerait pas avec tout son corps. Même les chanteurs d’opéra ne sont pas statiques mais doivent aussi être de bons comédiens. Quant au chef d’orchestre, s’il est dit que ce métier ne s’apprend pas, il comprend très vite que le moindre de ses gestes est traduit par les musiciens et qu’il doit être lisible, précis, rigoureux, fidèle à la partition, tout en étant libre dans les mille nuances qui font l’interprétation.
Je voudrais faire ici une parenthèse sur les musiciens, peut- être parce que cela restera à jamais un de mes grands regrets, cet art m’ayant été refusé dans mon enfance.
J’ai toujours été fasciné par le jeu de doigts des musiciens, quel que soit l’instrument, et j’étais persuadé, lorsque j’ai créé DigiQiDo, que je n’avais rien à leur apprendre, ou presque. Mais quel ne fut pas mon étonnement, en proposant simplement l’exercice de l’ascenseur, de voir qu’aucun des musiciens que j’ai approchés, professeur de musique ou concertiste, ne pouvait faire cet exercice instantanément.
En fait, pour les musiciens comme pour d’autres professions, il n’existe que très peu d’exercices pour développer la main et ce n’est qu’en « forçant » par des milliers d’heures de répétitions que le musicien parvient à obliger ses doigts à prendre telle ou telle position.
Avec tout le respect et l’admiration que j’ai pour vous, si vous êtes musicien, je vous invite à pratiquer DigiQiDo pour profiter de votre technique, pour être dans le confort et non plus dans l’effort, et profiter de votre art en toute liberté.
Je pense que ce n’est pas révéler un secret que de parler des douleurs et des tensions qui vous assaillent, et je peux vous garantir qu’en pratiquant DigiQiDo vous devriez aussi retrouver un certain bien-être général.
Il est bien évident que d’autres professions comme les mimes, les jongleurs et les acteurs d’ombres chinoises qui nécessitent une grande technicité, travaillent aussi la dextérité et la coordination.
J’ai gardé pour la fin une profession qui m’a toujours fasciné : la prestidigitation. Je ne parle pas, bien sûr, de la magie avec effets à grand spectacle, mais de celle qui consiste en manipulations de boules, cartes, foulards, où ce qui me fascine le plus, c’est que le prestidigitateur passe des milliers d’heures à s’entrainer pour réussir quelque chose que le spectateur ne doit surtout pas voir !
J’ai toujours été impressionné par la beauté du geste juste. Je me souviens encore de ce maitre-artisan qui plantait des clous et que j’ai observé pendant des heures.
J’aurais aimé devenir Compagnon du Tour de France, travailler de beaux matériaux et peaufiner jusqu’à la perfection la pierre, le bois, le cuir ou le verre.
Savoir-faire et créativité sont les maitre-mots de l’artisanat d’art : ferronnerie, maroquinerie, poterie, marquèterie, reliure, dorure, souffleur de verre, luthier, mosaïste, sont autant de métiers dont les qualités requises sont précision, délicatesse, dextérité, exigence, maitrise et passion.
Il est certain que j’en oublie, mais ce que j’ai dit pour mes amis musiciens reste valable pour toutes les activités où la main n’est exercée que de manière partielle, et je souhaite de tout coeur que chacun trouve dans DigiQiDo un supplément d’efficacité et de plaisir à pratiquer son art.
Il serait regrettable de se priver d’un outil gratuit et inusable, que l’on peut améliorer en très peu de temps et à tout âge.
La main et le Toucher.
Le problème devient plus sensible dès l’instant où on aborde le contact tactile, c’est à dire où on s’adresse à un être vivant, que ce soit au niveau familial, dans les relations avec son conjoint ou ses enfants, avec ses amis, ou sur un plan professionnel. Cela concerne toutes les professions de santé, ainsi que le domaine de l’esthétique et du bien-être, bref, tout ce qui touche à la personne.
Je crois, très sincèrement, que nous avons tous, en nous, ces possibilités merveilleuses de soulager, réconforter, donner du plaisir, communiquer, aider avec nos mains.
Nombre de nos petits bobos, ou douleurs quotidiennes, peuvent être soulagées par des mains attentives et bienveillantes. Et je suis persuadé que beaucoup de problèmes pourraient être réglés autrement que par des tranquillisants, des séances de psy de tous ordres, ou même des divorces douloureux.
Je ne dis pas que la main est la panacée et la solution à tous les maux, mais simplement qu’avec un peu plus d’attention, beaucoup de maladresses, sources de conflits ou de déceptions, pourraient être évitées.
Toucher et sexualité.
S’il ne faut pas confondre sensualité et sexualité, parler de la main et du toucher sans aborder la sexualité serait néanmoins une lacune.
Pensez à tous les gestes que vous avez reçus ou donnés de manière mécanique. A toutes les fois où, malgré votre intention, l’autre n’a pas manifesté beaucoup de plaisir, à toutes les fois où, vous-mêmes, n’avez pas ressenti grand chose.
Loin de moi l’idée qu’il suffit d’avoir une main exercée pour réussir une relation amoureuse, car il est bien évident que le désir et les sentiments en sont la clé et le moteur, mais on ne peut nier qu’une personne amoureuse ou tendre, mais maladroite, risque de passer à côté, de lasser ou de vous laisser dans un état d’insatisfaction, voir de frustration, qui à la longue, peut user la relation.
C’est un sondage récent qui m’a alerté, même si je ne prête qu’un intérêt limité à ce genre d’études. Le pourcentage d’utilisateurs de sextoys est passé de 14% en 1992 à 46% en 2012, ce qui laisse présager que le chiffre de 51% sera bientôt atteint. Une personne sur deux, au moins, utilisera donc un sextoy pour donner ou se donner du plaisir.
Alors, savoir qu’un jour très proche, l’être humain préfèrera le contact d’un objet en plastique, ou en silicone, au contact d’une main, me laisse parfois triste, parfois coléreux, et en tout cas pantois. Il me semble qu’il y a une petite erreur, et si ce n’est qu’un jeu, existe-t-il plus beau jeu que de surprendre le partenaire avec une main affinée et un toucher attentionné ?
Sans jouer au psy que je ne suis pas, il m’est souvent arrivé de recevoir des couples en difficultés, et je constate que si tous se plaignent de la détérioration de leurs relations physiques, ils n’évoquent jamais la qualité de leur toucher. Et je reste persuadé que beaucoup de couples se séparent en mettant en avant de multiples raisons, sans jamais avoir fait ce simple constat.
Sans jouer au sexologue, que je ne suis pas, je suis persuadé que nombre d’insatisfactions ou de frustrations ne sont que le fruit d’un manque de délicatesse et de précision. La qualité d’une main, bonne ou mauvaise, se ressent aussi dans les contacts sexuels. Si vous êtes maladroit dans le quotidien, pourquoi seriez-vous particulièrement habile dans ce domaine ?
Quand on sait avec quelle précision, le même geste, à un centimètre près, peut produire tel ou tel effet, et telle ou telle sensation, tout cela devient beaucoup plus évident.
C’est une question de millimètre ! On y est ou on n’y est pas ! Alors, pas la peine de recourir aux sextoys, aux films porno ou tout autre artifice, quand un peu d’attention et d’intention suffiraient pour que le courant passe et le plaisir avec.
Un peu facile et simpliste, dites-vous… vérifiez !
Ce n’est pas facile de s’apercevoir de ses incapacités, avec le cortège de déceptions, regrets ou remords que cela ne manque pas d’entrainer, en particulier pour la main et le toucher qui concernent notre vie personnelle. Mais quelles que soient les erreurs passées, on peut toujours décider de changer, et contrairement à d’autres fonctions ou organes qui s’émoussent avec le temps, les mains, elles, se bonifient si on les entretient.
Développer la main, c’est accroitre ses possibilités et son champ d’applications.
C’est utiliser toutes les vitesses d’une voiture, au lieu de rouler toujours en première ou en seconde.
C’est posséder une caisse à outils fournie, au lieu de ne disposer que d’un simple tournevis.
Et je pourrais multiplier les images à l’infini…
Le toucher, technique ou art ?
On ne peut donc aborder le contact tactile sans ouvrir une réflexion sur les sensations, le plaisir, l’intention et l’empathie qui sont des composantes inhérentes au contact tactile dont la technique n’est qu’un aspect.
Qu’un jongleur ou un prestidigitateur se rate, ce n’est pas trop grave. Qu’un ébéniste maltraite une pièce de bois, celle-ci souffrira en silence ou cassera, mais qu’un kiné, un ostéo, une infirmière, un coiffeur ou une esthéticienne n’aient pas de bonnes mains est regrettable. En ostéopathie, par exemple, où on travaille sur des mouvements infimes, il me parait dommageable qu’il n’existe pas un entrainement complet de la main.
Je n’ai pu que constater l’inertie qui règne dans certaines écoles d’esthétique ou de massage de bien-être. Toutes croient se professionnaliser en ajoutant des heures de théories à leur programme et en multipliant les techniques. Aucune n’intègre l’éducation de la main, ni une vraie réflexion sur le toucher.
Or, je dis toujours à mes stagiaires qu’apprendre une série de mouvements est à la portée de n’importe qui. La technique, c’est la partition musicale, la recette de cuisine. Tout est écrit et pourtant, il ne suffit pas de déchiffrer les notes de musique pour faire de la musique, ni de réunir tous les ingrédients d’une recette et de les jeter dans une marmite pour faire de la gastronomie.
Ce qui va faire la différence entre un bon et un mauvais soin, ce n’est pas d’aligner des mouvements, ni de les répéter, c’est la qualité du toucher, qui se ressent dans les moindres détails.
L’intention et l’empathie.
Il faut bien l’avouer, nous avons tous été, un jour ou l’autre, confronté à un toucher indélicat ou à un manque d’attention.
Qui n’a pas eu droit à une échographie où on vous projette sur le ventre, avec désinvolture et sans vous prévenir, trois fois plus que nécessaire de gel froid et visqueux, et où on vous jette à la fin de l’examen, toujours sans un mot, deux ou trois serviettes en papier de mauvaise qualité, en vous laissant vous débrouiller, alors que vous êtes en train de flipper dans l’attente d’un résultat qui peut se révéler dramatique ?
Même si je peux comprendre, c’est inadmissible, incorrect, irrespectueux. Et je sais bien ce qu’on m’objectera : pas le temps, pas vraiment nécessaire ni très important, et peut-être même, que va penser l’autre si je suis attentionné ?
Quand une coiffeuse me lave les cheveux en me gratifiant de coups d’ongles sur les oreilles, dans un tintement de bracelets accompagné d’un débordement de mousse dans les yeux, ma réaction se fait rarement attendre : n’oubliez pas que c’est habité dessous !
On l’aura compris : les vrais problèmes se posent dès qu’on travaille sur du « matériau humain ». Un corps humain est habité par un être vivant, qui ressent et réagit, avant même de penser, et la réponse de l’organisme est immédiate.
Dès que l’on pose la main sans intermédiaire, c’est à dire sans outil ou sans appareil, la main entre en contact direct avec la vie.
Et c’est là que commencent les vraies questions, car une bonne technique et de la dextérité ne suffisent pas et on ne peut pas faire l’impasse sur la relation qui s’instaure.
Le tabou du toucher.
Le toucher peut-il intervenir comme une technique à part entière et apporter une vraie solution ?
La réponse de nombreux professionnels et de nombreuses thérapies est qu’il ne faut surtout pas s’impliquer dans un contact, ni même par des paroles trop intimes.
Toute théorie est respectable et je laisse à chacun le choix de la conduite à tenir, mais il reste tout de même une réalité indiscutable, qui est que le plaisir et l’amour, et bien évidemment, leur manque, entrainent instantanément des modifications physiologiques, claires, nettes, précises, avec des conséquences incommensurables, tant au niveau mental que physique.
La peau est un organe vivant, aux multiples fonctions, dont nous n’avons là encore, pas conscience, la plupart du temps.
La peau respire, absorbe, stocke, élimine, protège, perçoit, réagit, informe… En stimulant la peau, quelle que soit la technique, on améliore la circulation sanguine et lymphatique, donc les échanges cellulaires et l’élimination.
Mais la stimulation tactile ne s’arrête pas aux effets physiologiques, comme le révèlent, là aussi, bon nombre d’expressions du langage populaire : « être mal dans sa peau, avoir quelqu’un dans la peau ou les nerfs à fleur de peau, faire peau neuve, craindre pour sa peau, avoir la peau dure ou être un écorché vif » sont autant de formules toutes plus significatives les unes que les autres de la relation mental-peau.
La peau réagit, et si l’état de notre peau joue sur notre état mental, la réciproque est tout aussi vraie. L’état mental entraine des maladies de peau et la dermatologie est une des disciplines les plus difficiles tant les symptômes et les causes sont complexes.
Je vous invite à consulter un ouvrage de référence sur ce sujet « La peau et le toucher » de Ashley Montagu aux éditions du Seuil. Il a en particulier, étudié les répercussions de la stimulation tactile, ou de son manque, et rapporte que si l’on prive un mammifère, dont nous sommes, de tout contact tactile, il meurt en quelques semaines, bien avant de mourir de faim.
Il s’est également intéressé aux répercussions du contact tactile selon les cultures, ainsi qu’aux relations mère-enfant selon les méthodes d’éducation, et les différences sont édifiantes.
Dans notre monde occidental, le toucher instinctif de l’enfant est très tôt réprimé par le contexte socio-éducatif. Combien de fois avons nous entendu cette petite phrase : « ne touche pas ! ».
« Ne touche pas » ton nez, les allumettes, la prise de courant, ton zizi, la terre, c’est sale, ça casse, c’est pas bien, ce n’est pas à toi, etc.
A l’âge adulte, « il ne faut pas toucher au jeu ou à la drogue » et pire encore « touche pas à mon pote » ou « prière de ne pas toucher. »
Alors, nous n’osons plus toucher et le toucher est extrêmement codifié.
A part se faire la bise ou se serrer la main, tout autre tentative de contact peut être perçu comme une agression ou un écart de conduite. Dans le bus ou le métro, si l’on peut regarder quelqu’un ou lui adresser la parole, il n’est pas envisageable de toucher quelqu’un sans risquer un scandale.
Les seules personnes autorisées à toucher sont des professionnelles : médecins, kinés, ostéopathes, infirmières, esthéticiennes, coiffeurs, dentistes, mais s’ils palpent, piquent, manipulent, tamponnent, soignent, lavent, font du « modelage », ils nous touchent rarement, et dans la limite de leur territoire.
Pourtant, je persiste à penser que le toucher n’est pas réservé à quelque catégorie professionnelle que ce soit et que toute personne qui a deux mains a le droit, et peut être même le devoir, de s’en servir pour faire du bien.
Il faut bannir à jamais ces clichés du genre : « je ne suis pas manuel » ou « je n’aime pas qu’on me touche », ou encore « je ne suis pas tactile » qui ne sont que des façons de se protéger.
Avoir peur de toucher, ne pas aimer toucher ou être touché, recouvre nos peurs, nos déceptions, nos échecs, et c’est respectable si on a eu de mauvaises expériences.
Mais il ne faut pas se tromper.
Il faut d’abord s’entendre sur la définition du mot « plaisir », surtout lorsque l’on parle de contact physique.
Instantanément, la plupart des gens pensent au plaisir sexuel, ce qui est non seulement restrictif, mais ne correspond pas à ce que chacun a pu vivre personnellement dans sa vie. Dans le gâteau des sensations physiques, ce n’est qu’une partie, et certainement pas la plus grande et je le répète, il ne faut pas confondre sensualité et sexualité.
Lorsqu’une personne consulte parce qu’elle est mal dans sa peau, seule, fatiguée, dans une situation douloureuse, ou qu’elle a simplement besoin de souffler, quelles solutions lui propose-t-on ?
Nous sommes les champions de la consommation de tranquillisants et pourtant, la main, dans ce cas-là, et dans ce cas précis, car il est bien évident que je ne rejette aucune technique lorsqu’elle est appropriée, me semble l’outil juste et parfait.
Encore faut-il s’en donner les moyens, l’envie, le droit et le temps, qui ne sont que des valeurs relatives et qui varient selon l’éducation, l’âge, la société, le milieu, la situation et les époques.
Le déferlement de la pornographie, les problèmes de harcèlement et de pédophilie n’ont fait que détériorer l’image du contact et renforcer la méfiance, au point qu’un instituteur ne peut plus prendre un enfant sur ses genoux pour le consoler et que poser la main sur l’épaule de quelqu’un qu’on ne connait pas entraine le risque de recevoir une gifle en retour.
Je n’ai aucune leçon à donner, ni critique à formuler, mais je ne peux m’empêcher de déplorer cette réalité : si on limite la main, que ce soit pour des raisons personnelles, éducatives ou sociales, la main sera freinée, bridée.
Et je persiste à dire que c’est regrettable. La meilleure preuve, c’est qu’il existe au moins deux catégories d’êtres humains qui se moquent de ces considérations : le jeune enfant et les personnes en fin de vie.
L’enfant n’a pas encore été codé, même si ça ne saurait tarder, et avec ses petites mains, il touche. C’est même son premier mode de communication et d’exploration, avec la bouche, avant de savoir parler ou marcher.
Quant aux personnes en fin de vie, elles n’ont plus de temps à perdre et vont à l’essentiel. Elles ne refusent pas une main bienveillante et chaleureuse, et savent reconnaitre un toucher de qualité lors d’un soin, même pour une simple toilette. Elles ne se plaignent jamais d’un excès d’attention mais souffrent souvent d’un manque de confort.
La main reste une interlocutrice privilégiée dans toutes les situations où la parole ne peut être comprise ou entendue : personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer, malades en fin de vie, ou personnes dans le coma.
J’ai eu la chance de voyager et d’enseigner dans trente pays et sur quatre continents, ce qui a été un champ d’observation extraordinaire, même si je sais bien que mon expérience reste limitée face au parcours de certains grands voyageurs ou aventuriers. Ce que j’ai pu constater, c’est que la main est la main, avec ses possibilités intrinsèques à l’être humain, quel que soit le pays ou le corps qui l’habite, et malgré les différences de civilisation, d’éducation, et les préjugés de toutes sortes, un contact chaleureux, une main apaisante sont toujours bien reçus.
Donc, je persiste à croire et j’affirme que le toucher est une nourriture sensorielle, au même titre qu’une belle musique, un plat raffiné, ou un beau paysage, et qu’un toucher juste et de qualité, peut être thérapeutique, parce qu’il nous rééquilibre et nous remet dans le confort.
LA LOI DU CONFORT.
Avant tout, je tiens à insister sur le fait que ce que j’appelle aujourd’hui la loi du confort, ne peut en aucun cas se substituer à quelque technique ou produit nécessaire lorsque c’est le cas, mais je maintiendrai à vie, que dans certains cas, cette loi n’est pas, non plus, substituable. Je l’affirme d’autant plus fermement qu’elle ne m’appartient pas, puisque c’est une loi de la vie, même si elle n’a pas encore été démontrée scientifiquement.
Le confort a ses indications propres, voire même uniques dans certains cas, et lorsqu’il est adjoint à des traitements ou techniques parfois lourds mais indispensables, il me semble être un adjuvant irremplaçable pour tout thérapeute digne de ce nom, et toute personne désireuse d’aider son prochain.
Voici donc les fondements de cette loi, son principe et ses applications, qui sont en réalité d’une grande simplicité puisque qu’ils appartiennent à la vie et que tout être humain en a déjà fait l’expérience.
Pour plus de compréhension, je me servirai parfois d’images grossières, afin de mettre en évidence des sensations que vous avez déjà vécues, sans peut-être en avoir conscience.
Deux éléments de notre existence sont à prendre en considération : les circonstances de notre naissance, c’est à dire le ventre de notre mère, et notre lieu de résidence, c’est à dire, la terre.
La terre, une gigantesque toupie.
Nous sommes sur un véhicule d’une circonférence de 40 000 kilomètres à l’équateur, qui tourne sur lui même et accomplit un tour complet en vingt quatre heures.
En supposant que nous habitions à l’équateur, nous pouvons donc énoncer que si notre véhicule tourne à la vitesse de 40 000 kms/24h, il parcourt environ 500 mètres à la seconde. (Je vous laisse faire le calcul : 40 000 divisé par 24 heures, divisé par 60 minutes, divisé par 60 secondes)
C’est une image, et si le calcul est un peu approximatif, c’est une réalité, qui a coûté assez cher à Galilée…
Pour nous maintenir sur ce véhicule, dont nous devrions être éjectés à cause de la vitesse, nous sommes soumis 24h/24, de la naissance à la mort, à la pesanteur, ou la gravité. Quels que soient les termes, la sensation et les résultats sont les mêmes. C’est ce que nous vivons, ce que nous devons supporter, et ceci nous fatigue.
Je sais bien qu’on m’objectera que tout est prévu dans ce sens, grâce à certains systèmes très élaborés. On sait par exemple que l’absence de pesanteur peut entrainer des problèmes circulatoires importants, à cause justement du système cardio-vasculaire qui nous permet de vivre sur terre et de lutter contre la pesanteur.
Les expériences sur les spationautes de toutes nations, homme ou femme, ont apporté des témoignages édifiants sur les effets de l’apesanteur et les modifications de structure qu’elle entraine.
N’ayant plus à lutter sous ce poids, le corps grandit, quel que soit l’âge, ce qui est la preuve que nous sommes dans un état de tension permanente. Et qui dit tension, dit inéluctablement affaissement, fatigue, douleurs et autres symptômes liés à cette lutte, cet effort.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que même si nous vivons dans les meilleures conditions, sans aucun traumatisme, ni maladie grave, ni aucune agression, cette tension permanente est un des facteurs inéluctable de notre épuisement, de notre vieillissement.
Donc, permettre au corps, d’une manière ou d’une autre, de le soulager de cet effort, lui permet de récupérer et de se reposer.
Pour vérifier cette théorie, faites cette expérience que je propose à chacune de mes interventions et qui marche quel que soit le pays ou les circonstances.
Mettez votre main sous le menton de quelqu’un, sans lui occasionner de gêne. J’ajoute que vous ne devez donner aucune indication à cette personne, ni lui suggérer de se relâcher ou de se laisser aller. Vous pouvez faire ce geste tout en poursuivant une conversation, si vous avez un bon toucher, sans induire aucune réaction de sa part.
En trente secondes, vous pouvez faire le test, tout simplement en enlevant votre main d’un seul coup, et sans prévenir, mais sans brutalité, et vous constaterez que la tête, privée de votre soutien, va instantanément tomber de quelques millimètres, ou plus, avant de reprendre le contrôle et de mettre en place la résistance nécessaire pour lutter contre la gravité et se redresser.
Cette expérience, qui peut paraître simpliste, est la clé de voûte de toute mes interventions tactiles, quelle que soit la technique que j’utilise ou le symptôme que je veuille soulager.
J’énonce donc, que tout corps vivant auquel on propose le confort, en profite instantanément et se modifie tout aussi instantanément et que c’est une loi.
L’expérience marche aussi dans l’autre sens, c’est à dire lors d’une agression ou une situation d’inconfort. Si, à la place de votre main, vous mettez une aiguille ou une pointe de compas, la réaction va être immédiate aussi. Pour se défendre ou se préserver, la personne va se tendre au niveau de la nuque, des épaules, et de toute la chaine musculaire dorsale.
Il en est de même face à toute main tremblante ou maladroite, ou toute situation agressive, qui entrainera une réaction de défense et d’ajustement face à l’inconfort.
En appliquant ce principe, j’ai élaboré une technique, Le Toucher Juste, basée sur un enchainement de positions sur tout le corps. Si ces positions sont en apparence assez simples, elles sollicitent tout le potentiel de la main et du corps, lui même au service de la main, comme il est énoncé dans la pratique de DigiQiDo.
Si vous ne possédez pas l’indépendance des doigts, la disponibilité, la précision et l’engagement de tout le corps au service du mental, cette théorie ne fonctionnera pas, ce qui pourtant, ne remet en cause ni son principe, ni son efficacité.
J’ouvre ici une parenthèse pour illustrer mes propos par une comparaison, car à mon avis, le parallèle entre la voix et le toucher est parfait, et même parlant, si j’ose dire.
Lorsque je mets ma main sous le menton, en contact total avec la personne, avec la qualité de toucher précitée, c’est exactement la même attitude que celui qui sait écouter, en silence, et sans intervention intempestive.
Or, toute personne qui trouve une oreille attentive et se sent écoutée sans à priori, sans jugement ou sans réaction déplacée, va profiter avec confiance, instantanément, de ce « confort » mental pour exprimer ses problèmes et se décharger de ce qui l’encombre.
Il est bien évident, comme en toucher, que selon la situation et la nature des problèmes, le fait de simplement « faire rien » ou juste d’écouter, ne règlera pas tout, ou devra être renouvelé un certain nombre de fois, ce qui n’enlève rien à l’efficacité de ce principe.
Je l’ai déjà dit, ce principe ne se substitue en aucun cas aux interventions, quels que soient les techniques ou produits lorsqu’ils sont nécessaires et irremplaçables. Il existe pour chaque domaine des experts, dont l’utilité et les compétences ne sont pas à remettre en cause : chirurgiens, médecins, masseurs kinésithérapeutes, ostéopathes, ou tout autre technique manuelle pour le corps. Psychologues, psychiatres, ou toute autre thérapie pour décrypter les mécanismes du mental.
Quelle que soit la technique, l’expertise de ces spécialistes tient à deux choses : un bon diagnostic, c’est à dire l’évaluation de la situation, et la maitrise de la technique utilisée, c’est à dire les solutions adaptées au problème.
Il en est de même pour un mécanicien automobile, qui, non seulement, doit réparer la panne le mieux et le plus vite possible, mais dont le premier travail est de détecter la cause de la panne. Or, si cette démarche est parfois difficile pour un mécano, que dire de la complexité d’un être humain, tant les interactions physiques et mentales sont permanentes ?
Un problème physique local peut créer un inconfort global, qui lui même peut entrainer d’autres problèmes, voire un problème mental, et même lorsque le problème mécanique d’origine est réglé, l’inconfort persiste parfois longtemps après, avec cependant, le risque de ne pas être pris en compte, puisque le problème initial a été réglé.
Heureusement, si nous ne nous précipitons pas chez le « spécialiste » au moindre incident, nous avons des solutions ! Nous n’allons pas chez le psychiatre au moindre souci, à chaque déception ou au moindre stress, mais nous savons tous dans quel état nous sommes quand nous sommes angoissés, préoccupés ou surmenés.
Attendre que ça passe est une solution, les choses finissent toujours par évoluer… encore faut-il que ce soit dans le bon sens !
La solution que nous avons tous expérimentée et que nous recherchons spontanément est simple, et le mot aussi : c’est un ami.
L’ami, le vrai, n’est pas un mécano, mais il a à sa disposition une toute autre panoplie : l’accueil, l’attention, l’intention, l’affection, l’empathie, l’écoute, l’engagement, la générosité, sans faille et sans borne.
L’affection, la disponibilité et l’engagement d’un ami sont des diplômes inestimables face à ceux de la société. Loin de moi l’idée de minimiser l’action du psy, voire même d’un traitement lorsqu’ils sont nécessaires, mais rien ne pourra remplacer la confiance et la générosité d’une amitié.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que parfois la seule présence d’un ami, ou les conditions qu’il met en place, suffisent à régler un problème, sans même qu’il en connaisse la teneur et nous l’avons tous vécu. Il nous est tous arrivé d’être encombrés par un problème dont nous n’avons pas envie de parler, et en raison de circonstances favorables, de nous en trouver libérés, voire même de trouver tout seul, soudain, la solution ou l’explication à ce qui nous pesait ou nous étouffait. Le résultat peut être spectaculaire.
Le problème est juste de savoir s’il est possible d’être un ami professionnel.
La question est posée, et j’ai ma réponse…
Comme je l’ai énoncé, les nombreux traumatismes et diverses pathologies qui m’ont accompagné une grande partie de ma vie, m’ont amené à consulter un grand nombre de thérapeutes de tous bords, et je peux dire que la diversité des mains et des touchers que j’ai ressentis est largement au-dessus de la moyenne, et j’ajouterai que c’est un enseignement irremplaçable.
Sans aucune exagération, et il y a longtemps que ce mot ne fait plus partie de mon vocabulaire, car si l’on peut leurrer un mental, on ne peut pas tricher avec le corps, je peux affirmer que c’est donc plusieurs milliers de contacts que j’ai reçus.
Qu’il s’agisse de contacts professionnels, médicaux, ou de pratiques plus marginales, voire fantaisistes, ceci représente une bibliothèque de sensations conséquente, avec des résultats variables.
J’ai moi même donné plusieurs milliers de contacts, que ce soit en une seule séance, ou en plusieurs fois sur la même personne. Et la question que je me pose dans tous les cas est celle-ci : Pourquoi ça a marché ou pourquoi ça n’a pas marché ?
Il n’y a aucune suspicion, ni même aucun étonnement, dans cette question, car aucun thérapeute intervenant manuellement ne peut être parfait, à l’image du plombier qui, bien que connaissant parfaitement son travail, n’est pas à l’abri d’une erreur.
La différence réside dans l’appréciation du résultat. Une soudure mal faite qui s’accompagne d’une fuite, ne peut passer inaperçue, alors qu’avec un peu d’orgueil mal placé, il est facile de se leurrer ou de leurrer quelqu’un en mettant en avant de prétendues connaissances dont l’autre ne dispose pas.
Mais revenons à cette question de fond, et plaçons-nous dans le cas d’un thérapeute compétent et honnête. Comment se fait-il que cette personne, disposant des mêmes connaissances et des mêmes moyens, et sur le même support, réussisse ou non son intervention ?
Je l’ai déjà dit, personne ne peut être au top 365 jours par an, et moi pas plus que quiconque. S’agit-il d’une erreur d’appréciation entrainant une intervention inadaptée ? Dans certains cas, oui, sans doute.
Mais cette réponse n’est pas satisfaisante et il reste une part inexpliquée, dès lors que nous consultons un thérapeute qui nous connaît déjà, pour un symptôme identique à celui qu’il a déjà traité avec succès, et en supposant qu’il soit en forme et engagé. Comment expliquer que le résultat puisse être si différent d’une séance à l’autre ? Pourquoi de tels écarts ?
En réalité, plutôt que mes échecs qu’il m’a toujours été assez facile d’expliquer, ce sont souvent mes réussites qui m’interrogeaient.
Il m’est clairement apparu que mes plus grandes réussites, qui tenaient parfois du « miracle » tant elles étaient époustouflantes, avaient lieu sur des supports ou des circonstances très semblables.
C’est à dessein que j’emploie ce mot « miracle » sans y adjoindre aucune connotation religieuse, parce que le résultat était simplement spectaculaire, net, indéniable, voire mesurable, alors que rien ne le laissait pressentir.
Quelle est donc l’essence de la vie ?
Je n’ai aucune révélation à faire, ni même de démonstration ou théorie analytique à exposer, mais je peux simplement faire un constat à travers mes expériences et mes perceptions.
Si certains d’entre vous y détectent un fondement scientifique qu’ils voudraient me faire partager, je suis ouvert à toutes explications. Par contre, et sans m’en excuser pour en avoir trop souffert, je refuse d’emblée toute théorie fumeuse.
Les circonstances de mes « miracles » sont de trois catégories bien distinctes, avec pourtant certaines similitudes qui me paraissent significatives.
Il s’agit des enfants, des personnes âgées et des animaux, en particulier les mammifères (chiens, chats, mon expérience sur les crocodiles étant limitée). J’ai aussi quelques expériences avec les oiseaux, mais je n’en parlerai pas si ce n’est pour souligner l’importance de la qualité du toucher quand on tient dans la main un oiseau blessé…
Le point commun à ces trois catégories d’êtres vivants, c’est que le mental et la fausse affectivité n’interviennent pas.
Les considérations mentales d’un chien, d’un enfant de 5 ans ou d’une personne en fin de vie ne sont ni dans le paraître, ni dans la séduction. L’enfant n’est pas encore formaté par les valeurs de notre société, et la personne en fin de vie s’en est détachée.
Le confort, notre premier alphabet.
Si le jour de notre naissance est officiellement le point de départ de notre vie, il est bien évident que la vie a commencé bien avant, en moyenne neuf mois auparavant, même si pour certains, ce qui est mon cas, ces neuf mois sont un peu raccourcis.
Il me semble que dans ce qui entoure notre naissance, il existe une chose très simple qui n’est jamais, ou mal énoncée : c’est le confort.
Dans l’édition 2013 du Larousse, concernant la définition du « confort », on peut lire : « mot masculin, bien être matériel résultant des commodités dont on dispose ».
Moi qui suis l’apôtre des jeux de mots, je suis effaré par la pauvreté de certaines définitions !
Et puisque je ne suis pas linguiste, mais sensible à la musique des mots, je vais me permettre de lui donner toute sa force, celle que j’entends quand je prononce ce mot noble : Con-fort.
Etymologiquement, le préfixe « con » signifie « avec » et « fort », fort. Le mot Con-Fort signifie donc, pour moi, « fort avec. »
Il me semble que cette notion fait partie de nos gênes, bien avant l’acquisition d’un canapé cuir ou de tout autre mobilier devenu référence en la matière.
Le confort de notre premier habitat a été, dès l’instant de notre conception, celui prodigué par notre mère. Et ceci, quelles qu’en aient été les conditions.
Là encore, on m’objectera sûrement qu’il existe des naissances non désirées, et que divers facteurs comme le tabac, l’alcool, ou tout autre produit toxique peuvent perturber ce milieu, mais le simple fait que la vie ait triomphé suffit à cautionner ce principe.
In utéro, les conditions sont juste parfaites pour notre évolution et notre développement : température idéale, lumière filtrée, bruits amoindris, pas de chocs, milieu liquide qui assure un confort tactile parfait, nourriture prédigérée et directement assimilable, tout cela sans aucune directive. Manger, dormir, bouger, tout se passe librement et non selon un protocole préétabli.
Si nous disposons aujourd’hui de la technologie pour suivre et vérifier la bonne évolution de cette période, l’échographie et les analyses datent d’hier, et de toutes façons, il est impossible d’avoir un contrôle permanent sur l’enfant.
Les véritables moyens dont dispose la mère, et qui deviennent une arme indéfectible jusqu’à la naissance, sont l’amour, le désir, l’attention, l’intention, et l’engagement de partager sa force, parfois jusqu’au point ultime, pour assurer au fœtus tout le confort nécessaire à son développement, quelles que soient les difficultés ou les agressions rencontrées pendant ces neuf mois.
Et je pense, j’affirme, que ce processus va nous imprégner de manière indélébile, au point de devenir la référence de notre vie, puisqu’il a été le garant de notre évolution jusqu’à son terme.
Puis arrive l’instant de la naissance.
Quelles que soient les conditions, sur lesquelles je ne m’appesantirai pas, car tant de choses ont déjà été écrites à ce sujet, c’est instantanément une multitude d’agressions qui nous assaillent, tactiles, visuelles, sonores, contre lesquelles il nous faudra lutter jusqu’à la fin. Et je pense, je ressens, je pressens, que le souvenir du confort, qui est l’essence même de la vie, va devenir notre quête et que nous n’aurons de cesse de le retrouver et d’en profiter, bien avant tous les plaisirs proposés par la société.
J’énonce et j’affirme que redonner cette sensation procure à tout être humain le pouvoir de se soigner, de se soulager, ou tout simplement de se reposer, comme il l’a déjà vécu pendant toute sa gestation.
Neuf mois, c’est long, et d’autant plus marquant qu’il s’agit des premiers mois de la vie, ces premiers mois qui en seront à jamais la source et la référence dans la mémoire de nos cellules.
J’ai fondé ma méthode sur la recherche de cet état, non pas en essayant de le recréer, mais par la pratique du toucher, que j’appelle le Toucher Juste, c’est à dire ni plus, ni moins, et en y adjoignant certaines conditions.
C’est une voie qui me passionne, mais qui, comme toute passion, est exigeante et jalonnée de doutes, parfois à la limite de la torture.
En effet, bien que mes perceptions, mes connaissances et mes moyens d’action se soient élargis au fil des années, je sais aujourd’hui qu’il n’est en aucun cas possible d’espérer en avoir la réelle maitrise, ce qui m’assure de manière évidente d’avoir encore un certain nombre d’échecs, mais également de belles découvertes, quel que soit le niveau que j’atteindrai.
N’avoir aucune certitude, avancer sans à priori, peut être inconfortable, mais assure en même temps de rester vigilant, à l’écoute, l’esprit en alerte, et de ne jamais sombrer dans une routine sclérosante.
Je suis toujours épaté lorsque je réussis, ne serait ce qu’un instant, à maitriser ces principes et à en faire bénéficier quelqu’un qui en avait besoin, mais ce n’est pas magique.
Il faut que toutes les conditions soient réunies, que tous les paramètres soient pris en compte, et ne rien privilégier, même si les conditions idylliques n’existent pas. Je suis moi même dépendant de facteurs physiques, culturels, affectifs, intellectuels, psychologiques, qui ne me permettent pas d’assurer un résultat à tout prix. Si je ne suis pas attentif, si je n’ai pas envie, si j’ai perdu un instant cette notion de confort, mes résultats sont aussi déplorables que ceux de n’importe qui dans les mêmes circonstances.
Et d’ailleurs, qui pourrait prétendre avoir toutes les solutions, surtout pour la vie d’un autre ?
Mais j’ai au moins une certitude : sans DigiQiDo, pas de mains, et sans mains, pas de lendemains pour les êtres hu-mains que nous sommes !
Ce qui me fascine dans ce concept, c’est qu’il est adaptable à n’importe quelle technique, pour qui veut s’en donner le temps et les moyens, et je suis prêt à vous le montrer et vous y aider. Mais la vie fonctionne en trois dimensions et l’écriture n’en a que deux, c’est pourquoi un livre, si sincère soit-il, ne pourra jamais remplacer un enseignement réel, concret, pratique.
Je vais tout de même essayer de vous expliquer de la manière la plus simple, et parfois de manière très imagée, ce qui se passe dans les mains et au niveau du corps quand on amène le confort, et quelles sont les conditions à mettre en place.
Les conditions du confort in utéro n’étant pas reproductibles, il serait totalement illusoire de vouloir les imiter par quelque artifice que ce soit. Par contre, si on ne peut pas recréer les conditions exactes de cet environnement, on peut en reproduire la qualité, et c’est dans cet esprit que je me suis attaché à pratiquer.
La première condition est la non-agression mais ce qui paraît une évidence est en réalité plus subtil.
Face à une agression quelle qu’elle soit, et je dirais même une agression supposée, le corps se met spontanément en état de défense, ou tout au moins se prépare à réagir, et commence à se tendre. Pour être prêt à bondir, il faut d’abord se rétracter.
Ce qui paraît évident face à un environnement hostile, se passe pourtant sans que nous en ayons forcément conscience, dans de nombreuses situations de la vie quotidienne. Nous sommes en état de vigilance permanent, surtout lorsque nous sommes seuls, même la nuit.
Notre environnement est source d’agressions : la température, la lumière, le bruit, sont des agressions.
Nos activités, comme le simple fait de conduire, sont des facteurs de tension. Il est, à mon avis, impossible de conduire en étant complètement détendu. Certes, plus ou moins, selon les aptitudes de chacun, mais détendu, non, même avec une grande maîtrise, car le corps et le mental savent que c’est impossible. Quelles que soient les qualités de chacun, dès que nous montons dans notre voiture, nous sommes en état de vigilance. Nous savons qu’à tout instant un incident mécanique peut se produire et que nous ne sommes pas à l’abri de l’imprudence ou la maladresse d’un autre conducteur. Nous savons de manière évidente que nous sommes dépendants de nombreux paramètres, comme la météo ou la plaque d’huile sur la chaussée, dont les conséquences peuvent être fâcheuses voire dramatiques.
Imaginons maintenant qu’au lieu de prendre le volant, vous montez à l’arrière d’une voiture confortable, voire luxueuse, en parfait état, et que le conducteur est un expert, qui connaît parfaitement le trajet qu’il a déjà fait des centaines de fois. En plus, à cette heure-là, la route est déserte. Il me semble qu’instantanément, vous ne serez pas dans le même état, et que l’état de vigilance, voire de tension, va être tout naturellement remplacé par des pensées contemplatives, introspectives ou créatives.
Cette image est destinée à vous faire comprendre qu’il est nécessaire d’instaurer des conditions matérielles propices à la détente, conjuguées à un climat de confiance, pour que la personne puisse se détendre.
Elle n’a pas à conduire, puisque quelqu’un le fait pour elle, et peut ainsi s’endormir, ne penser qu’à elle, profiter, ou tout simplement se re-poser dans cette ambiance dédiée au bien-être :
Température suffisante, c’est à dire entre 28° et 30°, pour que la personne déshabillée n’ait pas froid.
Lumière tamisée, car même les yeux fermés, une lumière agressive est perceptible et entraine une tension permanente.
Table de soin confortable, garnie de mousse viscoélastique offrant un confort tactile maximum, même s’il ne remplace pas le milieu liquidien.
Système musical de qualité, destiné à annihiler les bruits extérieurs, sachant qu’il est impossible d’obtenir un silence total, et afin d’instaurer, à travers la musique, un rythme global de qualité et non agressif.
Diffuseur d’huiles essentielles de qualité et boisson chaude, ou fraiche, viennent compléter ces nourritures sensorielles auxquelles la personne peut se sustenter.
Toutes ces conditions mises en place, je peux alors commencer la séance, et c’est moi, le conducteur, qui doit avec une extrême vigilance, appréhender le corps avec précision et attention, quelle que soit la partie concernée.
Une fois le contact établi, dans des conditions qui ne supportent pas l’à-peu-près, plusieurs étapes vont se succéder mais avant de poursuivre, je tiens à faire une mise au point.
Mes nombreuses interventions et mes écrits attestent que je ne suis pas adepte des théories fumeuses, au point de m’être marginalisé par rapport à certains de mes « collègues » et certains mouvements en vogue dans le milieu du bien-être et des médecines dites douces.
Je ne vous demande donc surtout pas de me croire, mais d’essayer.
Par contre, il est essentiel de n’omettre aucun composant, le risque étant de s’approprier une partie seulement de mes propos. Or, une seule pièce manquante dans un puzzle de plusieurs centaines de pièces ne permet pas de l’afficher et encore moins d’en apprécier le résultat.
Je suis d’autant plus à l’aise que ceci ne m’appartient pas. C’est un fait, une réalité et je m’y soumets moi aussi, sans prétendre en avoir la maîtrise à tous coups.
LE TOUCHER JUSTE.
Le premier geste de toute intervention tactile est une décision mentale, dictée par une intention.
Quelle que soit la partie du corps concernée, qu’il s’agisse de donner une gifle ou une caresse, ce qui prime, c’est l’intention.
Une fois le contact établi, ce sont les qualités propres de la main qui vont permettre, ou non, de le peaufiner, de l’ajuster.
Si vos doigts sont indépendants, votre corps sans tension et au service de la main, et que vous êtes disponible mentalement, votre main va pouvoir s’adapter au mieux, au fil des secondes, à chaque millimètre de peau.
Si le mental est la condition préalable à la préparation de l’action à mener, il devient, à un moment donné, moins important, voire secondaire.
S’il est nécessaire de choisir la vaisselle, de placer correctement fourchette, couteau et verre pour manger, ainsi que de décider du menu, du cadre et de l’heure, une fois que tout est prévu, il ne reste qu’à s’en servir. Il en est de même pour la main.
Quand toutes les conditions précitées sont établies, la main acquiert ses propres perceptions et se sert de ses propres connaissances, bien que ces mots ne soient pas tout à fait adaptés, les mots de la main, face aux maux qu’elle rencontre, n’ayant pas de traduction et aucune similitude avec le langage courant :
Pourquoi les maux
alors que nos mains,
Pourquoi le silence des mots
alors que nos mains…
A partir de ce moment là, si la main reste à sa place, c’est à dire sans être agressive, ni même inquisitrice, mais juste en équi-libre, le corps va instantanément en profiter, non pas aveuglément, mais délibérément.
Si l’on ne peut devenir ami en quelques secondes, car chacun sait bien qu’une amitié se construit à long terme, la confiance, elle, ne se discute pas. Chacun a pu noter la naissance d’une relation qui s’impose de manière évidente, et l’état précis qu’elle engendre.
Quand le corps ressent cet état à travers la qualité du Toucher Juste, il en profite instantanément, graduellement, comme il le ferait à l’écoute d’une voix rassurante.
De seconde en seconde, bien que mes trente-cinq années de pratique ne m’aient jamais permis de définir ce temps à priori, le corps va profiter et commencer à se détendre, voire se modifier, tout en vérifiant en permanence qu’il peut se relâcher et se libérer des tensions inutiles, annihilées par le confort des mains bienveillantes.
Si le confort perdure, ce n’est plus uniquement la partie touchée qui en bénéficie, mais le mouvement global de la personne, dans un dialogue silencieux de confiance-partage, qui est pour moi la clé et va permettre un relâchement général, quelle que soit la partie en souffrance.
Comme dans une conversation où l’on se sent écouté, compris et respecté, le dialogue peut alors s’approfondir, s’intensifier et s’élargir à d’autres domaines qui n’étaient pas le propos de départ.
La main, devenue actrice et conductrice, n’attend plus les décisions du mental pour agir. Elle sent, elle sait, comme on conduit un vélo, ou comme le véliplanchiste conduit son embarcation, sans attendre les ordres du mental.
J’insiste une nouvelle fois sur le fait que je refuse toute explication fumeuse à ce sujet. Il ne s’agit ni d’énergie, ni d’intuition, ni de je ne sais quelle force occulte, mais plutôt de la prise en compte de nombreux paramètres, en synergie, et cela se travaille, s’apprend, même si là aussi, le temps ne peut être défini.
S’il est évident que selon vos aptitudes et votre vécu, y compris erreurs ou douleurs, le temps d’apprentissage n’est pas le même pour tout le monde, il est évident aussi qu’il ne pourra s’acquérir en un week-end, ni dans un livre, ni avec un DVD. Ces supports ne peuvent être que des révélateurs, des moteurs, l’important n’étant pas d’arriver, mais de partir, même si je dois vous avouer que le chemin est long mais passionnant. Soixante ans pour ce qui me concerne, mais je peux vous dire que le voyage en vaut la peine, car entre une colline ou l’Everest, le parcours et le paysage ne souffrent aucune comparaison. A chacun sa montagne… et c’est vrai pour toutes les disciplines !
Ce que je peux vous garantir, c’est que ce que j’ai découvert et vécu avec le Toucher Juste, n’a rien à voir avec ce qui m’était proposé dans les livres, ni avec toutes les théories auxquelles j’avais pu m’intéresser.
Mais le plus important, c’est que lorsque j’arrive à entrer réellement en contact avec le mouvement interne d’un être vivant, c’est à dire avec la vie, je n’ai jamais un sentiment de pouvoir au sens d’une possibilité qui me serait personnelle. Ce sentiment de satisfaction personnelle que je peux avoir lorsque j’ai l’impression d’avoir été de bon conseil, ou d’avoir fait un bon geste, disparaît totalement dans le Toucher Juste.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, je ne tombe pas dans l’excès inverse qui consiste à affirmer avec une fausse humilité que nous ne sommes qu’un canal, ou le vecteur d’une force supérieure et qu’il suffit de ne rien faire en imposant les mains. Rien de tout cela ne correspond à ce que je vis.
Je pense, depuis longtemps, que l’Homme est composé de multiples facteurs, physiques, psychologiques, mentaux, et même spirituels, voire immatériels. Et si je n’écarte d’emblée aucune théorie, la plus grande difficulté est de n’en privilégier aucun. Tous ces facteurs ont leur importance, leur influence, et je ne peux adhérer à des théories qui réduisent la nature de l’homme à un domaine particulier. Toute explication qui ne prend pas en compte la globalité de l’être est pour moi limitée, donc fausse.
C’est exactement comme si dans la construction d’une maison, le maitre d’œuvre considérait que le plombier est plus important que le maçon, le carreleur, l’électricien, ou le peintre. Chacun a sa place et est irremplaçable.
Et pourtant, j’ai un peu fréquenté les chantiers, et on retrouve souvent cette espèce de rivalité : l’électricien se plaint du plombier, qui lui même se plaint du carreleur, qui se plaint du peintre, lequel se plaint du menuisier, que ce soit pour la qualité de son travail ou celle des matériaux, le temps qu’il y consacre, ou le peu d’intérêt qu’il porte au travail des autres. Chacun son territoire, sa vision ou ses intérêts…
Cette concurrence se retrouve en politique, que l’on soit de droite ou de gauche, la mécanique semble imperturbable et inébranlable, comme s’il était impossible d’avoir une vision d’ensemble pour des objectifs communs. Mais ceci est un autre propos sur lequel je ne m’étendrai pas.
Toute la différence est là, dans ces deux exemples. Il faut une vision globale, qui prenne vraiment en compte tous les paramètres, sans en privilégier aucun. A chaque fois que je ne m’occupe que de la structure, ça ne marche pas. Si je privilégie l’affectif, la douleur ou le mental, ça ne marche pas.
Alors que se passe t-il ? Pas grand-chose justement. Les moments les plus importants étant peut-être le début et la fin.
Le début se présente comme une discussion, dont la durée n’est pas définie à priori, et qui va évoluer en fonction de mes perceptions et de mon adaptation, que va jauger la personne, avant de s’accorder le droit de s’y abandonner et la possibilité d’en profiter.
Si j’arrive à ce seuil, il se passe alors une chose très simple, très concrète, que l’on pourrait traduire par ces mots :
-Tu veux m’aider ? Tu veux me soutenir ? Me soulager ? Eh bien, montre-moi !
Et là, je sors ma boite à outils, tous mes outils, les uns après les autres et la réponse est immédiate.
– Ca oui, ça non, ça faut voir, ça je m’en fous…
Et la qualité de mon écoute est essentielle pour continuer et que s’établisse un contrat tacite entre nous.
– Si c’est comme ça, je suis d’accord, allons y !
Profitant du confort qui lui est offert, le corps se libère alors de ses contraintes, et débarrassé de ce qui l’entravait, retrouve sa force pure.
Ce que j’appelle des fuites de tensions peut se produire à n’importe quel endroit, provenant de parties du corps qui ne semblaient pas impliquées au départ.
Lorsque le corps a fini de faire son ménage et de se débarrasser de ce qui l’encombrait, je me permets éventuellement quelques suggestions, le plus délicatement possible et dans le strict respect de l’acceptation de la personne. Il s’agit de petits ajustements, souvent invisibles à l’œil, jamais en force, mais qui peuvent être ressentis comme un véritable raz de marée par celui qui est dessous.
La fin est aussi un grand moment à ne pas rater, sous peine de défaire, ou du moins d’amoindrir, ce qui a été fait.
J’ai pu évoquer mon ressenti, plusieurs fois, avec le Dr Jarricot, qui lui même, pendant des dizaines d’années, n’avait jamais trouvé une oreille attentive pour partager cette sensation et nous fûmes toujours d’accord.
Quand le travail est accompli, les perceptions de mes mains changent, comme si le corps à ce moment là, commençait à les fuir, voire à les rejeter, ou tout au moins, comme si le dialogue s’interrompait. Je n’en connais pas la cause réelle et toute tentative d’explication reste subjective et limitée.
Pourtant, c’est facile à comprendre, même s’il m’a fallu des années pour le percevoir, mais plus encore pour l’accepter et le respecter.
C’est exactement la même chose dans une discussion.
Après l’énoncé du problème et la vérification de la confiance et de l’écoute réciproque, vient le dénouement, suivi de propositions éventuelles ou de conseils, puis arrive le moment où il faut savoir s’arrêter.
Et c’est là toute la difficulté.
Comme on a le sentiment d’avoir réussi, on a toujours envie de continuer, d’insister, d’en rajouter, comme pour enfoncer le clou.
Et pourtant, la personne ne vous écoute plus, régénérée par les propos précédents, elle profite de sa vitalité retrouvée pour reprendre la situation en mains.
Si l’interlocuteur persiste, ce peut être catastrophique au point d’entrainer un rejet dont les propos auraient cette teneur : « d’accord, tu as raison, mais là tu commences à être lourd, alors lâche-moi ! »
On l’aura compris, si la durée d’une séance ne peut être définie à priori, le début et la fin doivent être parfaitement négociés.
Il me faut parfois un long temps avant de poser la main sur quelqu’un, sauf en cas d’urgence, car il ne sert à rien de se précipiter si la personne n’est pas prête à recevoir. Je préfère prendre du temps en peaufinant les conditions que d’en perdre en établissant un mauvais contact.
Le problème du temps se pose aussi dans le nombre des séances, car s’il est évident que l’on peut avoir des résultats instantanés pour un symptôme donné, il est tout aussi évident qu’une vie de plusieurs dizaines d’années de tensions ne peut se régler en une séance, même si l’objectif est que la personne soit mieux après qu’avant. Mais c’est encore quelque chose qui ne peut être défini a priori.
Il me reste à vous parler d’une autre notion qu’illustre bien cette petite phrase du Dr. Jarricot : « Le corps est une belle affiche pour qui sait lire. »
Ceci signifie que tout problème, physique ou mental, transmet un message à la peau, ou tout au moins en modifie l’aspect, la texture, la température, ce qui est perceptible sous des mains exercées et affinées par le travail de DigiQiDo.
D’autre part, s’il faut écouter la personne avec respect et attention, il ne faut pas se limiter à ce qu’elle énonce. Ce qui ne signifie pas qu’elle ment, mais qu’elle peut omettre certains facteurs, consciemment ou non.
Dans une maison, si on constate l’affaissement d’un mur ou d’une toiture, et qu’on intervient sans se préoccuper de la cause, le problème ne sera pas réglé, et pire encore, il a toutes les chances de se reproduire si c’est un des piliers des fondations qui est en train de céder.
Chercher et trouver ce que j’appelle le « point de rouille », c’est remonter à la cause, à l’origine du problème énoncé. Si cette démarche se pratique en psychanalyse, en ostéopathie, ou d’autres techniques de soins, le risque est d’être restrictif. Chacun cherche, dans son domaine, les causes qui concernent sa spécialité. Il est rare qu’un psychiatre se préoccupe de savoir si vous êtes constipé, et qu’un médecin vous demande si vous avez des problèmes conjugaux.
Mais hormis ces restrictions liées à la spécificité de chacun, il y a plus important encore : il n’existe pas de petite ou grande cause, et toutes s’interpénètrent, comme si le corps était constitué de milliards de toiles d’araignée imbriquées les unes dans les autres, et dont la tension, l’arrachement ou l’élongation d’une seule influerait sur l’ensemble des autres, entrainant tiraillements, voire ruptures et déséquilibre.
Sur les centaines de thérapeutes que j’ai consultés, aucun n’a jamais vérifié l’état de mes dents, ni celui de mes selles. Quand on connaît l’importance de ces deux facteurs, on reste pantois. Et je pourrais vous en citer d’autres, encore plus édifiants, bien qu’anodins en apparence.
Pour compléter ces propos, je précise qu’aucune de ces considérations n’est réservée au contact professionnel, et je dirai même, au contact tactile.
Toutes ces perceptions sont valables pour un enfant, un conjoint ou un animal et même, j’en ai fait l’expérience, pour un musicien avec son piano ou son violon, dont le talent va bien au-delà de la technique.
Pour clore ce chapitre, je vous conseille la lecture du « Vénérable chat » extrait des « Contes des arts martiaux », où tout est dit. Après l’avoir lu des centaines de fois, je le trouve toujours aussi riche d’enseignement, en un mot, parfait.
Comme je l’ai déjà dit, puisqu’il est évident qu’un livre ou un DVD ne peuvent suffire pour apprendre, et encore moins pour maitriser quelque discipline que ce soit, j’espère vous avoir transmis un moteur qui vous conduira à la hauteur de ce que vous espérez et des moyens que vous mettrez à la disposition de vos mains. Et même si je ne vous ai donné qu’un coup de main, c’est avec plaisir et sincérité.
PRATIQUE DE DigiQiDo : développez vos mains et donnez un nouveau sens à votre vie.
DigiQiDo n’est pas une nouvelle technique, mais une méthode d’entrainement de la main qui décuplera l’efficacité de toutes les techniques ou activités que vous pratiquez déjà, et sur le plan personnel, enrichira vos contacts et deviendra une source d’informations insoupçonnables.
Il s’adresse donc à tout être humain qui a deux mains et l’envie de s’en servir en exploitant toutes leurs capacités. Praticable dès l’enfance et sans limite d’âge, les résultats peuvent se mesurer en quelques jours, voire quelques heures, même s’il est évident qu’il faudra un certain temps pour ceux qui veulent parvenir à l’excellence.
Je voudrais d’abord vous présenter quelques soins qui vous prépareront aux exercices proprement dits, tout en vous permettant de ressentir vos mains différemment et de prendre conscience de la place du toucher dans la vie quotidienne.
De prime abord, les exercices ou soins, qui se pratiquent avec des petits accessoires dont la plupart font partie de notre environnement, peuvent paraître anodins, voire futiles.
Or, je tiens à préciser que cette simplicité est volontaire, afin de rendre DigiQiDo accessible à tout le monde mais que chaque exercice ou soin a sa raison d’être et fait travailler de manière précise telle partie de la main, ou telle fonction précise.
Il ne s’agit en aucun cas de petits jeux pour épater la galerie, mais d’une véritable éducation manuelle, même si elle est présentée de manière ludique, et c’est en les pratiquant assidûment que vous pourrez en découvrir l’efficacité et les implications, que ce soit au niveau personnel et familial ou dans votre activité si la main est votre premier outil.
A ma connaissance, l’apprentissage et la pratique de tout art ou toute discipline commence toujours par une base technique, d’une simplicité étonnante : il n’y a que cinq positions de pieds fondamentales en danse classique, sept notes de musique, vingt-six lettres dans l’alphabet, dix chiffres en mathématiques, cinq saveurs en cuisine, trois couleurs primaires en peinture et c’est à partir de ces éléments simples que se construisent les plus grands chefs-d’œuvre.
Il faut avoir l’humilité de commencer « petit », ce qui d’ailleurs n’est pas forcément simple pour tout le monde.
C’est ensuite que vous profiterez des bienfaits de cet entrainement un peu laborieux au début et que vous pourrez exprimer votre talent.
L’exercice du ballon, par exemple, tellement anodin en apparence, est à mon avis irremplaçable, et source infinie de découvertes, et personnellement, j’apprends encore, chaque fois que je le fais. Je vous conseille donc de le faire très souvent au début, c’est un des plus agréables, et je n’ai pas trouvé meilleur support pour tester la sensibilité des mains.
Pour tenter de vous convaincre de la nécessité d‘entreprendre cette « éducation manuelle », j’attire votre attention sur le fait qu’à longueur de journée, nous soumettons nos mains à des exercices qui n’ont rien de valorisant ni de constructif : les télécommandes, la console de jeux, le téléphone, le clavier de l’ordinateur, et les multiples boutons liés à la technologie qui régit notre vie quotidienne, sont autant de manipulations qui au lieu de développer les facultés de la main, les amoindrissent.
Enfin, je voudrais évoquer une réflexion que l’on entend couramment et qui entretient une certaine passivité : « une bonne main, ça vient avec l’expérience ». Or, au risque de déplaire, et même de choquer, je ne le crois pas et je m’en explique. Vos jambes sont plus solides et plus stables, et vous maitrisez mieux l’équilibre que lorsque vous aviez un ou deux ans, mais si vous aviez voulu être danseur ou sportif de haut niveau, vous vous seriez mis quotidiennement à des exercices spécifiques pour développer vos performances.
Vous conduisez certainement mieux que dans les huit jours qui ont suivi l’obtention de votre permis de conduire, mais pour devenir pilote de formule 1, il aurait fallu vous astreindre à développer une toute autre technique de conduite.
Pour devenir artiste de cirque, il faut travailler la souplesse, l’équilibre, la force en jambes et pour devenir chanteur lyrique ou comédien, il faut travailler sa voix.
Il est illusoire de penser l’inverse et de l’envisager, et pourtant, c’est une croyance bien répandue… dans certains milieux seulement.
Le but de DigiQiDo est donc de redonner à la main tout son potentiel et de retrouver toute sa noblesse et ses vrais « pouvoirs ».
Je n’ai pas inventé la main, mais simplement une méthode, au service du toucher, à laquelle je me soumets, moi aussi tous les jours.
Paradoxalement, je n’ai jamais pris un soin excessif de mes mains, mais j’ai par contre, une attention continue pour elles. Hormis pour arracher des orties, je ne porte jamais de gants, même par grand froid et quelle que soit la matière que je touche. Pourtant, il est bien évident que je n’ai aucune envie de me blesser, ni même de m’abimer les mains, et quand cela arrive j’en suis instantanément très affecté. Je fais donc très attention mais sans prendre de précautions particulières. Si je ne les protège pas physiquement, je les protège par une vigilance extrême.
Je crois, en effet, que toucher sans faire attention à ce que l’on touche, que ce soit pour soi-même ou avec les autres, ou encore en saisissant des objets, est la première chose contre laquelle il faut lutter.
Prendre le temps de se laver, par exemple, et ne pas s’habiller machinalement, est un exercice indispensable qui vous permettra de savoir où vous habitez.
Ne jamais toucher sans ressentir, le chaud, le froid, le dur, le mou, le sec, l’humide, le doux ou le râpeux, est le début de la voie pour qui veut développer ses sensations.
Que nous en ayons conscience ou non, la main reçoit des milliers, ou plutôt des milliards d’informations, 24h/24, de la naissance à la mort, et ce n’est qu’en en prenant conscience que vous pourrez affiner vos perceptions et agir en conséquence, sinon « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » comme disait Rabelais il y a déjà quelques siècles.
Il faut donc essayer de bannir les gestes automatiques, et cela peut prendre un long temps, tant nous sommes conditionnés, mais c’est une démarche passionnante.
Enfin, avant de passer à la pratique, je vous conseille de n’avoir jamais rien de superflu sur les mains, qui puisse perturber la main et le toucher : ongles longs, bagues, vernis, bracelets, montres et autres accessoires sont autant de parasites du toucher qui risquent de perturber vos contacts.
Précisons encore que les exercices présentés ici ne sont qu’un point de départ et qu’il en existe bien d’autres à découvrir en formation.
Soins divers… et d’été.
Je me permets ce petit jeu de mots pour vous présenter des jeux de mains, pas vilains du tout, malgré ce que suggère l’expression populaire, car il est vrai que vous pouvez faire les exercices qui vont suivre comme un jeu, et même comme un amusement. Je vous encourage donc à les pratiquer sans modération, à toute heure et en toute saison, jusqu’à ce qu’ils fassent partie de vos habitudes et de votre quotidien, d’autant que chacun vous amènera un plaisir quasi immédiat.
Tu peux te brosser !
Quand j’ai commencé à m’intéresser aux expressions relatives à la main et au toucher, j’ai été frappé par leur nombre et leur référence à notre intimité, même si leur connotation est parfois péjorative, voire même vulgaire. Il est vrai que la vulgarité cache souvent une sorte de timidité, de pudeur, ou tout au moins un non-dit , un souhait ou un désir non exprimé.
Alors plutôt que d’aller « vous faire brosser », je vous propose de vous brosser vous mêmes, des pieds à la tête, et je suis sûr que vous serez étonnés du résultat. Depuis 35 ans, chaque fois que je propose cet exercice, les commentaires sont édifiants et le ressenti de chacun inoubliable.
Que vous soyez professionnel du toucher, ou non, c’est une expérience irremplaçable qui vous permettra de savoir où vous habitez, c’est à dire quelle est votre contenant dans sa globalité, ce qui changera aussi votre appréhension du corps des autres, conjoint, enfants, ou patients, trop souvent perçu et abordé de manière parcellaire.
Il est possible d’utiliser différents accessoires, soit une brosse, soit un pinceau, ou encore un gant de crin, ou simplement un gant de toilette sec, voire même une gomme. Vous pourrez en changer à chaque fois que vous referez cette expérience.
La préparation est très importante.
Il faut choisir un endroit suffisamment chaud, à l’intérieur ou à l’extérieur, selon la saison et le lieu, car l’exercice se pratique sur le corps nu.
Préparez l’accessoire que vous aurez choisi et gardez le à portée de main. Vous pouvez aussi mettre un fond musical, selon votre goût, avant de prendre la position qui vous convient le mieux, debout, assis ou allongé, la meilleure étant debout.
Le déroulement de l’opération est très simple, mais peut prendre un certain temps au début, avant de devenir une habitude qui fera parie de votre hygiène de vie et que vous ferez aussi facilement que prendre une douche.
Il s’agit, en partant des pieds, de ressentir, toutes les informations qui vous parviennent par la peau de vos pieds, et sans bouger, les yeux fermés, d’en appréhender la forme, le volume, comme si vous deviez les dessiner.
Après les pieds, remontez progressivement le long des jambes, en appréhendant successivement chevilles, mollets, tibias, genoux et cuisses, avec la même démarche, pour ressentir chaque information : chaud, froid, dur, mou etc.
Remontez jusqu’au bassin, pour arriver au tronc, sans oubliez le dos et l’arrière des jambes, puis le cou et la tête, y compris le crâne. Détaillez chaque organe sensoriel du visage que sont les oreilles, les yeux, le nez, la bouche, puis redescendez le long des bras, jusqu’aux mains.
Enfin, essayez de globaliser l’ensemble des informations que vous avez ressenties, ou non, car il se peut que certaines parties vous aient paru insensibles, pour obtenir une seule perception qui est celle de votre enveloppe à cet instant.
Ouvrez les yeux, prenez la brosse ou tout autre accessoire que vous avez choisi. Vous pouvez alors vous asseoir pour commencer à vous brosser des pieds à la tête.
Attention, et j’insiste sur le fait qu’aucun effet particulier n’est recherché, ni par la pression, le sens, la vitesse, ou l’intention, mais qu’il s’agit simplement de stimuler la peau, sans en oublier un millimètre carré.
Pour cela, je vous propose deux images, équivalentes au niveau pratique bien que légèrement différentes au niveau mental, et choisissez celle qui vous convient le mieux.
Soit vous imaginez que votre outil est un pinceau et que vous allez vous peindre le corps, des pieds à la tête, de la couleur que vous avez choisie.
Soit vous imaginez que votre outil est une gomme et que vous effacez sur l’ensemble de votre corps, la peinture dont il a été recouvert.
Ce qui est important, dans un cas comme dans l’autre, c’est de supposer que vos outils sont parfaits et efficaces, et qu’un seul passage suffit pour obtenir le résultat.
Rien ne vous empêchera par la suite de prendre plus ou moins d’attention sur telle partie, mais au début, je vous conseille de faire le minimum, l’essentiel étant de n’oublier aucun millimètre carré de peau.
Reposez votre accessoire, reprenez la position initiale, fermez les yeux, et refaites le bilan, partie après partie, puis globalement, et notez la différence, qui devrait être notoire.
Que vous vous sentiez plus lourd ou plus léger, plus chaud ou plus froid, plus réceptif ou moins sur telle partie, n’est pas significatif. Ce qui est intéressant, c’est la différence entre l’avant et l’après.
Notez aussi que votre état mental a certainement, lui aussi, évolué, et généralement de manière positive.
Vous pouvez d’ailleurs pratiquer cet exercice à chaque fois que vous vous sentez « mal dans votre peau » afin de faire le bilan de votre peau, pour savoir dans quel état vous êtes réellement, avant même d’envisager toute conclusion ou décision qui risquerait d’être aléatoire.
Si vous n’avez pas le temps de faire cet exercice dans son intégralité, vous pouvez le faire sur une seule partie, et dans ce cas, je vous conseille de privilégier les mains.
Quelle que soit la position de départ que vous adoptez, faites en sorte que vos mains ne touchent rien. Fermez les yeux et faites l’inventaire.
Ouvrez alors les yeux et brossez vous les mains.
Maintenant refermez les yeux, refaites le bilan et notez la différence.
Pour les professionnels du toucher, cet exercice est un outil complémentaire qui doit ne jamais vous faire oublier que lorsque vous touchez un patient, il a un volume global et des sensations des pieds à la tête, qui influent sur son état général, quelle que soit la partie touchée.
Il en est de même pour les contacts intimes, où je vous conseille de ne jamais oublier que quelle que soit la partie du corps où vous posez votre main, et le geste que vous faites, la personne est un être vivant, qui a des sensations simultanées sur chaque parcelle de peau qu’il habite, et qu’il ressent dans sa globalité.
La toilette articulaire
En raison de sa position à l’extrémité du corps, et dans sa partie supérieure, la qualité de la main dépend aussi de l’ensemble du corps, dont elle ressent tous les mouvements et subit toutes les tensions.
Mon propos n’est pas de faire ici un cours d’éducation physique, mais de solliciter toutes vos articulations qui, à l’image d’une fenêtre restée trop longtemps fermée, risquent de perdre de leur amplitude, faute d’une mobilisation suffisante.
Il faut pour cela essayer d’isoler chacune de vos articulations, les unes après les autres, pour les mobiliser dans leur amplitude maximum, mais sans jamais forcer.
Certaines, comme le coude, sont très faciles à travailler puisqu’il suffit de tendre et plier le bras, d’autres plus complexes, comme le bassin ou la colonne vertébrale, mais avec un peu d’attention et sans effort, vous pourrez trouver pour chacune l’amplitude exacte. Le principe étant de ne jamais compenser.
Cet exercice, simple et rapide à effectuer avec un peu d’entrainement, vous amènera un confort immédiat qui ne peut que rejaillir sur votre qualité de toucher.
Debout, pieds parallèles et légèrement écartés, mobilisez la cheville en déroulant et en étirant le cou de pied, puis levez une jambe, cuisse à l’horizontale, et mobilisez le genou en pliant et dépliant. Seule l’articulation concernée doit bouger, sans tirer sur les autres parties du corps.
Ouvrez ensuite les hanches, par un tout petit mouvement du bassin, avant de passer à la colonne vertébrale, que vous allez simplement enrouler en avant, puis revenez à la verticale en déroulant doucement. Pour plus de facilité, je vous conseille de vous plaquer contre un mur, tête, dos et talons collés au mur. Décollez alors la tête, et en vous penchant, enroulez votre colonne jusqu’au point limite qui vous ferait basculer vers l’avant, et revenez.
Là encore, ne cherchez pas la performance, c’est à dire à descendre trop bas. Faites-le doucement, en ressentant chaque vertèbre, comme si vous vouliez enrouler, puis dérouler votre colonne vertébrale. Si vous ressentez la moindre douleur, ne forcez pas et revenez à la position de départ.
Faites ensuite la même chose latéralement, en laissant votre dos collé et en fléchissant le buste sur le côté, à gauche, puis à droite, sans bouger les hanches, ni les pieds.
Occupez vous ensuite des épaules.
Le buste restant bien droit, faites de petites rotations avec les épaules, d’avant en arrière. Ce sont de tout petits mouvements où seule l’épaule travaille.
Puis faites travailler les coudes en ouvrant et fermant les bras.
Puis, bras tendus sur les côtés, faites des rotations en alternant simplement paumes face au plafond et paumes face au sol.
Enfin, occupez vous avec prudence de la nuque, en fléchissant la tête, comme si votre menton venait toucher le torse. Puis, fléchissez en arrière, sans bomber le torse et sans forcer, puis à droite, en restant bien droit, et à gauche, et finissez par de petites rotations de la tête, là encore sans jamais forcer.
Vous ne devez faire que ce que vous pouvez, et il n’y a aucune performance à atteindre, celles-ci étant individuelles. La moindre gêne, la moindre douleur est un signal à respecter et doit vous arrêter instantanément. C’est la régularité et la répétition qui feront reculer vos limites, et si vous avez un doute, ne faites rien ou allez consulter.
L’équilibre.
J’aime les jeux de mots et la consonance de certains mots, et comme je vous ai parlé du con-fort, je voudrais vous parler de l’équi-libre.
Etre en équi-libre, signifie pour moi, être libre de manière égale dans toutes les directions de l’espace, ce qui est la condition nécessaire pour accomplir un mouvement juste, sans tension, ni a priori, en ne privilégiant aucune direction avant toute action.
C’est aussi le seul moyen d’avoir des perceptions justes, là encore sans a priori, et sans déformation. C’est ce que nous verrons dans la mise à l’instant.
DigiQiDo comporte plusieurs exercices spécifiques, dédiés à l’équilibre, mais je vous conseille de commencer par celui-ci, qui vous permettra de faire les autres avec facilité si vous le maitrisez.
La difficulté de cet exercice réside dans sa simplicité apparente, bien qu’il soit un des plus difficiles à réaliser de manière parfaite. Il pourrait se faire assis, mais je vous conseille vivement de le faire debout pour commencer.
C’est un exercice que personnellement, j’ai pratiqué quotidiennement pendant six mois, accompagné d’une marche en avant et en arrière contrôlée, et c’est à mon sens, ce qui m’a permis de réduire de manière considérable les conséquences des multiples accidents et traumatismes qui avaient justement perturbé mon équilibre et entrainé des douleurs articulaires et musculaires chroniques.
Je vous conseille de choisir au préalable un morceau de musique d’au moins cinq minutes, qui vous donnera la mesure du temps dans la première partie de l’exercice qui nécessite d’avoir les yeux fermés.
Puis, déshabillez-vous et placez-vous devant un miroir, de telle sorte que vous puissiez avoir une image en pied de vous mêmes.
L’écartement de vos pieds correspondant à peu près à l’écartement de vos hanches, il est important qu’ils soient parallèles. Pour cela, tracez une ligne imaginaire qui part entre le deuxième et le troisième orteil, et arrive au milieu de la cheville. Les lignes virtuelles ainsi obtenues sur chaque pied doivent être parallèles.
Peut-être aurez-vous la sensation que vos pieds rentrent un peu en dedans, mais c’est pourtant la position d’équilibre normale de l’être humain même si vous ne vous sentez pas automatiquement bien, selon les mauvaises habitudes ou les mauvaises positions acquises.
Faites sans effort, quelques mouvements d’élévation des bras, de rotation de la tête ou du torse, puis terminez par quelques inspirations profondes, suivies de soupirs lents et naturels, sans excès.
Après avoir enclenché la musique, fermez les yeux pendant toute la durée du morceau. A partir de ce moment-là, vous n’avez rien à faire, qu’écouter la musique, sans bouger, mais sans tension, c’est à dire sans changer de position, mais sans vous tendre pour rester à tout prix dans la position initiale.
Ecouter la musique, ou laisser vagabonder vos pensées, est une bonne solution pour ne pas fixer en permanence votre attention sur votre corps.
Au bout de cinq minutes, ouvrez les yeux, très doucement, sans rien changer à votre position. Regardez-vous dans le miroir et vous aurez devant vous l’image de votre corps non contraint par la verticalité qu’impose la position debout, yeux ouverts.
Dans certains cas, le résultat est saisissant, avec des décalages importants au niveau des épaules ou du bassin, ainsi que des rotations du torse spectaculaires, tous ces paramètres pouvant être combinés. Si c’est le cas, n’en soyez ni choqué ni effrayé, mais il existe des causes et des explications que je ne peux aborder ici et il serait bon d’y remédier.
L’exercice de l’équilibre n’est pas une panacée, mais peut déjà vous aider grandement.
Vous pouvez maintenant vous habiller et vous ne devez pas rester devant le miroir pour ne pas fausser la suite de l’exercice.
Replacez vos pieds dans la position initiale, c’est à dire parallèles et écartés de la largeur du bassin, et tenez vous à la verticale supposée, c’est à dire sans tension, les bras pendants naturellement le long du corps.
Penchez vous alors en avant très progressivement, d’un seul tenant, comme si vous étiez une planche, c’est à dire que tout votre corps doit basculer vers l’avant. Quelques centimètres suffisent, car si vous allez trop loin, vous risquez de perdre l’équilibre, ce qui vous obligerait à bouger les pieds pour vous rattraper.
Dans cette position, vous vous apercevez que vous mettez en tension un certain nombre de muscles pour ne pas tomber.
Revenez à la verticale, et vous devez sentir le relâchement de ces muscles, puis basculez cette fois, vers l’arrière, en mettant en tension les muscles antagonistes pour ne pas tomber en arrière.
Revenez à la position en avant, puis vers l’arrière, en diminuant l’amplitude progressivement, et dans un balancement de plus en plus réduit, vous devez trouver la position d’équilibre avant-arrière par la sensation, vraie ou fausse, qu’aucun de vos muscles n’est en tension pour vous empêcher de tomber dans un sens ou dans l’autre.
Une fois parvenu à l’équilibre avant-arrière, portez tout le poids de votre corps sur un pied, droit ou gauche, comme si vous vouliez lever l’autre, mais attention, ne le faites surtout pas, vos pieds devant rester à plat et parallèles, du début à la fin de l’exercice.
Vous devez ressentir, là encore, que vous mettez en tension toute une série de muscles, puis portez votre poids sur l’autre pied, lentement et progressivement, pour vous apercevoir que ces muscles vont se relâcher et que ce sont ceux de l’autre côté qui vont se tendre.
Revenez alors sur le premier pied, en y mettant moins de poids, puis sur le deuxième et continuez alternativement ce mouvement, jusqu’à avoir la sensation que votre poids est bien réparti sur vos pieds, c’est à dire à 50% sur chacun.
Vérifiez que vous n’avez pas perdu l’équilibre avant-arrière, et si nécessaire, corrigez votre position. Vous maitrisez déjà quatre directions : avant, arrière, droite et gauche.
Imaginez ensuite une ligne partant du sommet de votre crâne, passant par la colonne vertébrale, traversant le périnée pour descendre au milieu de vos pieds, à l’aplomb des malléoles.
Sans bouger la tête ni le bassin, faites une rotation des épaules à droite, puis à gauche, avec le même principe que précédemment. D’abord, maximum à droite, puis à gauche, puis en réduisant l’amplitude jusqu’à la sensation de ne privilégier aucune de ces directions.
Vérifiez encore que vous n’avez pas perdu l’équilibre avant-arrière, et gauche-droite, et corrigez votre position si besoin.
Il reste une dernière direction, plus difficile à cerner, et que vous devez trouver par sensation, plutôt que par un mouvement réel : haut et bas.
L’idée est de vous grandir de quelques millimètres seulement, sans bouger les épaules ni la nuque, simplement avec la sensation que vous vous étirez globalement de quelques millimètres.
Puis, en sens inverse, comme si vous aviez l’impression de vous tasser, mais sans plier les genoux, pesez de tout votre poids, comme si vous vouliez vous enfoncer dans le sol.
Cherchez le point d’équilibre où vous êtes sans tension et vérifiez que vous n’avez pas perdu les autres directions. Vous devriez alors être en équilibre !
Plusieurs signes doivent vous permettre de vérifier si c’est le cas, et je vous laisse les découvrir sans vous influencer.
Il peut vous falloir un certain temps pour réaliser cet exercice la première fois, mais si vous le faites régulièrement, cet état va imprégner votre corps comme un nouveau schéma corporel et vous pourrez le retrouver pratiquement instantanément, quelle que soit votre position.
Ce n’est pas la complexité des mots qui font leur force, alors je terminerai en vous disant simplement que c’est l’exercice le plus important et le plus conséquent que je connaisse. L’équilibre est la base du mouvement juste.
La mise à l’instant
Ce que j’appelle le Toucher Juste, dans la recherche du confort par le toucher, n’est pas en soi, compliqué, mais complexe par nature.
Il ne s’obtient qu’en associant une multitude de « petites choses », sans à priori et sans distinction de valeur, chacune ayant sa place et son importance.
Le moteur d’une Ferrari, si puissant soit-il, n’est rien, sans les pneus, pour profiter des performances de cette voiture.
Un tableau de maître, placé dans une pièce rongée par l’humidité, ne conservera pas longtemps ses couleurs originelles qui en faisaient la valeur.
Si je n’ai pas un esprit scientifique, j’aime néanmoins que mon travail repose sur des faits concrets et des principes physiques, plutôt que sur les brumes de l’imagination et même si les effets ne s’arrêtent pas là et touchent des niveaux plus subtils, il est important que la base soit solide pour qui veut espérer un jour monter un gratte-ciel.
La mise à l’instant est donc une expérience physique, au vrai sens du terme, certes subtile, mais concrète et indispensable pour qui veut avoir des perceptions fines, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un contact entre deux êtres vivants, puisque lui aussi, perçoit ces informations.
Notre organisme est constitué d’une multitude de mouvements qui s’interpénètrent en permanence, et j’ai pour habitude de dire que la réunion de ces mouvements en crée un seul, qui est notre mouvement global, notre rythme propre, différent en chaque instant.
Nous sommes entourés de mouvements qui nous informent en permanence sur notre environnement, et auxquels nous devons nous adapter. Tous ces mouvements nous parviennent par l’intermédiaire de nos organes des sens, qui les envoient au cerveau, qui les analyse, et nous fait réagir en conséquence.
Etre en équilibre et à l’instant, permet de savoir où on habite, extérieurement et intérieurement, et par là même de mieux comprendre notre état et celui de ceux que l’on côtoie.
Je vais prendre un exemple volontairement grossier pour vous faire comprendre le principe de la mise à l’instant.
Imaginons deux personnes dans la même pièce, à la température, l’odeur et la lumière agréables, lorsque retentit une sirène d’alarme. Or, l’une d’elle est sourde, et l’autre pas. L’une l’entend, et l’autre non.
Leurs réactions ne sont forcément pas les mêmes, face à cette agression, et en supposant qu’elles ne puissent ni communiquer, ni sortir de la pièce, le calvaire de l’une va être une énigme pour l’autre.
Inutile d’insister davantage pour comprendre que lorsque nous n’avons pas connaissance, ou conscience, des informations de notre environnement, si minimes soient elles, nous sommes en décalage et nos contacts risquent de s’en trouver déformés, limités, voire impossible.
En toucher, des informations anodines en apparence, peuvent avoir des effets importants, c’est pourquoi cette mise à l’instant est la condition préalable pour qui veut espérer établir un contact juste.
La mise à l’instant consiste donc à faire le bilan de toutes les informations qui nous parviennent par tous les organes sensoriels : yeux, oreilles, nez, bouche, peau, de la manière la plus simple.
Comme les exercices précédents, la première fois il vous faudra peut-être un long temps, avant de devenir une manière d’appréhender les situations.
Assis ou debout, dans la position d’équilibre, je vous conseille de fermer les yeux, car même les yeux fermés, vous pouvez percevoir l’intensité lumineuse qui vous entoure.
Le plus important est d’essayer de ne pas caractériser les informations qui vous parviennent. Il suffit de les constater, de les noter, sans leur donner de nom, ni de valeur, sans en analyser la nature, la provenance, ni les effets.
Imaginez que vos yeux sont la cellule photoélectrique d’un appareil photo qui capte la lumière globale de ce qui l’entoure pour se régler avant le déclenchement de la photo. La cellule ne porte pas de jugement, n’a pas d’avis ni de préférence, mais prend en compte la totalité des sources lumineuses sans les caractériser ou les identifier.
Vous pouvez tourner la tête, et percevoir les différences d’intensité selon l’endroit où se tourne votre regard, même les yeux fermés.
Puis, essayer de ne plus bouger et comme pour l’appareil photo, de globaliser les différentes intensités en une seule, qui est celle de cet instant, en cet endroit.
Passez ensuite à l’ouïe, tout en gardant les informations précédentes que vous laissez s’enregistrer.
Il n’existe pas d’endroit, sur terre ou sous terre, totalement silencieux et si vous êtes dans un environnement citadin, c’est encore plus évident.
Là encore, comme le ferait un sonomètre, essayez de noter l’intensité sonore que vous percevez, sans en définir la source ou la nature. Vous percevrez en priorité les bruits les plus puissants, et sans bouger, continuez à écouter les sons avec acuité et dans toutes les directions, jusqu’au plus infime.
Enfin, globalisez-les comme un seul, et faites un petit retour sur vos yeux avant de passer à l’odorat.
La aussi, votre environnement est composé d’une multitude d’odeurs, y compris la vôtre. Comme précédemment, passez- les en revue, sans les définir, en humant l’air. Et sans rien analyser, globalisez-les comme une seule, en notant l’influence qu’elle a sur vous.
Vous allez tout de suite y associer le goût, car ils sont intimement liés. Cette perception est moins évidente et un peu moins importante dans cet exercice, et je vous conseille simplement de saliver un peu, pour sentir le goût que vous avez dans la bouche à cet instant.
Laissez naviguer, avec un retour éventuel aux autres sens. S’il vous semble avoir perdu complètement, ou de manière significative les autres informations, vous pouvez y revenir.
Faites maintenant le bilan des informations qui vous parviennent par la peau. Elles sont très différentes selon que vous soyez plus ou moins habillé, et selon votre position, mais cela n’a aucune importance puisqu’on ne cherche pas ici un état de bien-être, mais à noter les conditions, quelles qu’elles soient.
Notez les points de contact, la température, variables pour chaque partie du corps, selon qu’elle soit couverte ou non et selon votre position. L’environnement sonore et la lumière du soleil peuvent également être perçus par la peau.
Je vous conseille de les noter les uns après les autres, partie après partie, puis de les globaliser sans les caractériser, sans juger, mais en jaugeant, et si ce n’est pas très facile, le jeu en vaut la chandelle.
Mieux encore.
J’ai longtemps été fasciné, comme tout un chacun, par les pouvoirs extra-sensoriels relatés dans divers écrits ou par telle personne aux pouvoirs « surnaturels. » Parmi tous ces pouvoirs, il en est un qui m’intéressait particulièrement, puisqu’il permettait d’avoir accès à tous les autres : le sixième sens.
Même si je n’ai pas tout essayé, j’ai quand même entrepris cette quête de façon conséquente mais les résultats furent médiocres.
Cependant, toute théorie reposant sur une parcelle de vérité, je pense aujourd’hui que le sixième sens existe bien, mais ce n’est pas de la magie. C’est simplement l’état dans lequel se trouve tout être humain capable de globaliser toutes les informations qui lui parviennent par chaque organe sensoriel comme une seule, puis d’associer les cinq sens comme un seul, ce qui pourrait être le sixième sens. En tout cas, c’est dans cet état que j’ai eu mes meilleures intuitions et que mon travail fut le plus efficace.
DIGIQIDO : UNE MÉTHODE, UN LABEL.
Les exercices de base qui constituent le tronc commun du DigiQiDo sont au nombre de trente, et comportent trois degrés de difficulté, chaque palier permettant d’obtenir un label :
DigiBronze pour la réussite des 10 premiers exercices
Digid’Argent pour la réalisation des 20 premiers exercices
Digid’Or pour la maitrise des 30 exercices.
Tous ces exercices sont regroupés et expliqués de manière précise dans le DVD « DigiQiDo », c’est pourquoi je ne donnerai aucune explication détaillée par écrit, ce qui serait d’ailleurs long, fastidieux, et peut-être inefficace.
Il existe une hiérarchie dans les difficultés, mais chaque palier fait appel à toutes les capacités de la main et je vous conseille de commencer les exercices dans l’ordre, et de vous entrainer régulièrement, sans en privilégier aucun.
Indépendance des doigts, précision, souplesse, coordination ou dissociation des deux mains, équilibre, sensibilité, sont les qualités d’une « bonne main », soutenues par l’intention et associées à l’engagement.
Le matériel nécessaire pour s’exercer est peu onéreux : une boite d’allumettes, un manche à balai, trois balles, trois pièces de monnaie, un billet, un briquet et une bouteille… l’ensemble est à la portée de tout un chacun.
Si vous venez à l’Ecole de la main, tout est fourni, et en deux jours, je vous montrerai tous les exercices, et vous donnerai les moyens de progresser, en corrigeant vos tensions inutiles, pour parvenir à les réaliser avec aisance, mais surtout pour en bénéficier dans les multiples applications de votre vie quotidienne ou professionnelle, car c’est bien cela, le but final et c’est votre vie toute entière qui évoluera.
Un travail spécifique est ensuite proposé selon les besoins ou contraintes de chaque section :
– Soignants ou professionnels du bien-être
– Musiciens
– Couples, vie quotidienne ou familiale
– Toucher Juste, qui est une méthode de soin à part entière.
Les formations ont lieu en groupes ou en cours individuels. Les musiciens peuvent venir avec leur instrument, et les soignants découvriront un moyen d’optimiser leur technique, quelle que soit la méthode pratiquée. Quant aux couples, dont j’ai déjà parlé dans le chapitre « toucher et sexualité » et ils pourront donner à leur relation une re-naissance.
Les résultats sont garantis et je pourrais ajouter : vous serez satisfait ou remboursé !
Je me déplace aussi et j’interviens également pour tout groupe ou structure qui en fait la demande : école d‘esthétique, d’ostéopathie, de musique, de massage de bien-être, d’infirmières, kinésithérapeutes, centre de remise en forme, institut de beauté, SPAS etc.
J’espère avoir suscité en vous de nombreuses réflexions, voire même une prise de conscience, et même si j’ai le sentiment que tout reste à faire, j’ai encore une question : que se passerait-il si on consacrait autant de temps à l’éducation de la main que celui que l’on consacre au foot ou aux jeux vidéos ?
Je ne veux être ni rabat-joie ni passéiste, mais il me semble qu’il existe un sérieux déséquilibre, avec toutes les conséquences que cela entraine dans les rapports humains et la qualité de notre vie.
Pour finir sur une note optimiste, je vous propose un nouveau slogan : « l’avenir est pour deux-mains. »
Alors, n’attendez pas, et faites passer le message ! Car il faut toujours mettre à deux mains ce que l’on peut faire aujourd’hui.
QUATRIEME PARTIE
LA FORCE DE L’INSTANT
(éloge de l’erreur…)
DOMINIQUE
– Allo, Guy ?
– Oui !
– C’est Dominique.
– Qu’est ce qu’il t’arrive ? On a cours demain ?
– Oui, mais il faut que je te voie tout de suite.
Voilà un an que je suis installé officiellement en tant que professeur de yoga. Je n’ai pas osé me déclarer comme naturopathe, bien que j’aie mon diplôme depuis bientôt deux ans. Je ne suis pas, non plus, prof de gym, bien que les cours de gymnastique occupent 90% de mon activité, mais comme il fallait bien avoir une étiquette aux yeux de l’administration, j’ai pensé que celle-ci ferait l’affaire.
J’aime bien donner des consultations de naturopathie, mais je n’ai pas le complexe du médecin, donc donner des compléments alimentaires pour régler quelque symptôme que ce soit, ce n’est pas ma conception.
J’ai essayé à peu près tous les régimes ou systèmes alimentaires qui existent en ce début des années 80, mais rien ne me satisfait vraiment, d’autant que bien manger, sans bouger et sans respirer, quand en plus on est stressé ou surmené, ça me fait sourire.
J’ai personnellement, depuis plus d’un an, une activité physique variant de trois à quatre heures, selon les jours, et bien que je ne sois plus très vigilant sur mon alimentation, tout se passe de mieux en mieux.
Par contre, je ne crois qu’aux exercices bien exécutés, et je suis extrêmement exigeant, tant en ce qui concerne l’amplitude du mouvement que la correction parfaite de celui-ci, et c’est pourquoi je ne donne que des cours particuliers ou à deux.
C’est ainsi que j’ai appris, que je m’entraine et que je travaille, depuis des années, avec des résultats qui peuvent en étonner certains, comme mon prof de canne lors de mon premier cours. Il n’a jamais voulu croire que je n’avais suivi qu’un cours d’une demi-heure, et qu’après avoir pratiqué pendant un an et demi, tout seul devant ma glace, j’ai pu atteindre ce niveau.
J’ai reçu Dominique, il y a deux mois, pour un problème de constipation opiniâtre. Très branché médecines naturelles, ou dites « douces », il avait déjà consulté au moins une vingtaine de thérapeutes en tous genres : phytothérapeutes, acupuncteurs, homéopathes, herboristes, iridologues et même guérisseurs ou magnétiseurs en passant par l’astrologie.
Ses nombreuses démarches pour trouver la cause de son problème et tenter d’y remédier l’avaient même propulsé jusque sur les plateaux de TV, dans une émission qui commençait à être très à la mode et qui enquêtait sur les bienfaits ou les méfaits des « médecines douces »
Lors de notre première entrevue, il a été un peu déçu, lorsque je lui ai déclaré que s’il cherchait le produit ou la technique miracle, il s’était trompé d’adresse.
Assis toute la journée en raison de sa profession d’expert comptable, très sec de morphologie, à quarante cinq ans, il ne s’était jamais accordé de véritables moments de détente et j’avais senti au premier regard, à quel point il était stressé et encombré, ce qui ne devait pas arranger son problème intestinal.
Il avait vraiment la mine du type à qui l’on dit en plaisantant le matin, pour tenter de le dérider : « qu’est ce que t’as ? t’es constipé ? » ou encore, quand il se met en colère : « t’as les vers ? »
Une des choses intéressantes que j’ai retenues de mes cours de naturopathie, c’est la corrélation étroite entre le mental et l’intestin. Je prône donc à tous les constipés surmenés de commencer par se détendre, avant de prendre quelque substance que ce soit. Et pour moi, à cette époque, c’est par la gymnastique, en séries longues avec des haltères de 1kg à 2,5 kg maximum.
Voilà donc deux mois que Dominique bouge avec moi, deux fois par semaine, pendant une heure et demi, et nos rapports sont déjà devenus des plus cordiaux. Même si son problème de constipation n’est pas réglé, cela lui permet au moins de souffler et de parler d’autre chose que de boulot pendant les pauses.
En plus, comme je pratique de plus en plus le massage de détente, je lui offre à chaque fois, un petit quart d’heure de massage qu’il apprécie particulièrement. Il dit même que c’est ce qui lui fait le plus de bien, même si je ne le crois pas.
– Qu’est ce qu’il se passe ?
– J’ai eu un accident de voiture et je sors de l’hôpital. Ils voulaient me garder, mais je me suis barré, je ne veux pas rester dans leurs mains, il n’y a que toi qui peux m’aider.
– Attends, tu peux répéter ?
– J’ai eu un violent accident, la voiture est complétement pliée, j’ai tapé la tête contre le montant du pare-brise et j’ai pris le volant dans la poitrine, mais je n’ai rien. Ce sont les pompiers qui m’ont transporté à l’hôpital, parce que sur le coup j’ai perdu connaissance, mais maintenant, ça va mieux, et j’ai préféré sortir.
– Comment ça ?
– Ils voulaient me garder en observation, ils parlent de traumatisme crânien, mais j’ai pas envie de rester dans leurs pattes, alors j’ai signé une décharge et je suis parti.
Au fou ! Il est dingue ! Et pour le coup, je ne rigole pas du tout, mais que faire ?
Le renvoyer à l’hôpital ? Il n’acceptera pas.
Lui indiquer quelqu’un d’autre ? Je ne vois pas qui, et encore faudrait-il trouver quelqu’un de disponible, ce qui est rarement le cas.
Lui dire que non seulement, je ne peux rien pour lui, ce qui est sûrement vrai, mais refuser de le recevoir, je n’en ai pas le cœur, parce que quand on me fait ça, je n’aime pas non plus.
– D’accord, là je suis en cours, mais je pense pouvoir déplacer le suivant, viens à dix heures, de toute façon, je m’arrangerai.
– Merci ! à tout de suite !
Je raccroche, non seulement perplexe, mais inquiet et perturbé, ce qui ne m’empêche pas de finir mon cours. Je ne traine pas, parce que je me dis qu’il va se passer quelque chose et qu’il faut que je sois prêt.
J’ai un drôle de sentiment et je flippe comme jamais, tout simplement parce que je ne veux pas avoir de problèmes et que je suis bien conscient de mes limites, surtout dans ce domaine. Mais, simultanément, depuis que je suis en âge de le comprendre, je n’ai jamais pu refuser mon aide à quelqu’un qui me le demande, et encore moins mes mains, même si je ne sais pas, a priori, ce qu’il convient de faire.
On sonne.
– Salut Dominique !
– Salut, Guy ! Si tu savais ce qui m’arrive !
Il entre précipitamment, et connaissant bien les lieux, se dirige directement vers la salle de massage, sans un mot, pas même un remerciement, ce dont je ne m’offusque pas, car de toute évidence, il n’est pas dans son état normal, ce qui ne me rassure pas.
Le récit qu’il me fait est tellement embrouillé que je n’y prête guère attention, d’autant que si par nature son débit de paroles est souvent rapide, là, il est tellement excité que ces propos hachés sont à la limite de la cohérence.
– O.K., mais que veux tu que je fasse ?
– Je ne sais pas, moi, mais touche, regarde, je suis sûr qu’avec les mains que tu as, tu vas me faire du bien.
Ce qui, de prime abord, pourrait s’apparenter à un compliment, ne fait que me faire flipper davantage, et un tas d’images folles me passent par la tête, du genre : si jamais il me claque entre les doigts, qu’est-ce que je fais ?
Mais je ne peux me résoudre à le foutre dehors.
Quand je lui ai suggéré de retourner à l’hôpital, il a semblé terriblement déçu que j’aie ce genre de réaction et que je n’assume pas face à cette situation.
Je n’ai jamais eu la fibre machiste du thérapeute aux gros bras, et c’est juste dans le but qu’il se calme que je lui propose de s’allonger.
– Bon, écoute, je vais regarder, mais je ne te promets rien. Par contre, si ça ne va pas, dis-le moi immédiatement.
– D’accord, pas de problème
Finalement, le seul qui n’a pas de problème, c’est lui… ou presque.
– Mets-toi sur le dos et montre-moi où tu as mal.
– C’est là, derrière la tête, à la base du crâne, et un peu sur le côté, à gauche, ça ne passe pas.
J’y vais ? J’y vais pas ? C’est vraiment le flippe ! Je ne sais que dire, ni que faire, d’autant qu’à la manière dont il s’allonge sur la table, il a perdu son aisance habituelle.
– Allez, ferme les yeux.
Et là, juste avant de poser les mains sur lui, c’est l’idée du siècle qui me tombe dessus.
Faire rien.
Rien.
Rien du tout.
De toutes façons, je ne sais pas ce qu’il a, je n’y connais rien, ou presque, donc, si je fais rien, quoi qu’il se passe, on ne pourra pas m’accuser de quoi que ce soit, et au moins, je prends le minimum de risques.
Je place donc mes deux mains sous sa nuque et sous sa tête, et là, je me dis : bâton !
Ce n’est pas facile à comprendre pour vous, ni d’ailleurs pour qui que ce soit, mais pour moi c’est évident.
En dehors des heures où je m’entraine à la canne, j’ai décidé depuis quelques mois de reprendre un jeu que je faisais quand j’étais gamin, qui consiste à tenir un manche à balai en équilibre au centre de la paume, et à le garder le plus longtemps possible.
Aujourd’hui, ce n’est plus la durée qui m’importe, mais la qualité de l’équilibre. J’ai décidé de faire cet exercice sans bouger les pieds, le coude collé au corps, de telle manière que ce soit l’équilibre de tout mon corps qui le maintienne, et non pas mon bras ou ma main, qui eux, ne servent plus à grand chose.
Depuis quelques semaines, je suis même arrivé, à certains moments, à un état presque « magique ». Le bâton ne bouge plus du tout pendant quelques secondes, comme si nous n’étions plus qu’un, solidaires et en équilibre.
« Faire rien » est une notion ambigüe, car ce n’est pas « rien faire. »
Quand j’essaie de rien faire, le bâton tombe immanquablement et presque immédiatement.
Faire rien, c’est « être avec » sans rien amener de plus pour ne pas perturber le bâton, et rester en permanence avec lui, en étant attentif au moindre mouvement perçu en haut du bâton.
Bon, allez, bâton !
J’ai donc mes deux mains sous sa tête, ajustées au millimètre, et j’essaie de les adapter, de les amalgamer, pour quelles se collent, comme une crêpe, à son crâne.
Je n’ai pas la moindre notion du temps qui passe, qui d’ailleurs m’importe peu, car mon seul souci est de peaufiner inlassablement le confort que j’apporte à sa tête, non plus millimètre par millimètre, mais sensation par sensation, respiration par respiration.
Et c’est alors que se produit l’inespéré !
J’ai droit à un profond soupir de sa part, qui me fait ouvrir les yeux pour vérifier que tout va bien.
Puis, un deuxième, et même si je ne comprends pas tout, je ne m’affole pas, puisque je fais rien.
C’est au troisième soupir, que les manifestations deviennent plus inquiétantes, où une longue secousse dans sa jambe droite remonte jusque dans mes mains, comme un coup de fouet qui se propagerait jusqu’à sa tête. D’autres secousses suivront, venant de tout le corps, comme s’il voulait vomir, ce qui me semble de très mauvais augure.
Je me souviens de la dernière fois où je me suis retrouvé à l’hôpital, suite à une chute où je m’étais fracassé la tête sur un rocher, et on m’avait demandé si j’avais vomi ou si j’avais envie. Visiblement, ce ne doit pas être bon signe.
Je m’en fous. Je fais rien. Et je ne lâcherai pas. Même si je commence à transpirer fortement, même sans bouger.
Heureusement, les choses finissent par s’apaiser, les mouvements intempestifs ont cessé, sa respiration redevient calme et ample, et sa tête est plus lourde entre mes mains. Il semble que les choses s’améliorent.
J’ouvre les yeux, et dans la pénombre de la pièce, éclairée simplement par la lumière du jour filtrée par les rideaux, j’aperçois l’heure à la pendule.
Ca alors ! Incroyable ! Il est 11h moins dix ! Et ça ne va pas plus mal !
Je n’ai pas vu passer le temps et je trouve ça génial. Au moins, il ne pourra pas dire que je ne me suis pas occupé de lui, que je n’ai pas essayé. Et même si j’ai fait rien, il ne le saura pas.
Je repose délicatement sa tête et lui parle doucement.
– Dominique ?
– Hum…
– Ca va ?
– Hum…
– Ne bouge pas, je me lave les mains et je reviens tout de suite.
N’ayant pas d’eau chaude, je me lave les mains à l’eau froide, et en revenant pose une main fraiche sur son front.
– Comment te sens-tu ? Tu peux ouvrir les yeux.
Il ouvre les yeux, doucement, avec un regard que je ne lui connaissais pas.
Il devient blanc comme un linge, ses lèvres décolorées se perdant dans la pâleur de son visage, et fort de mon « c’est pas moi, j’ai rien fait », j’attends sans m’affoler.
– T’as pas des WC ?
– Si, bien sûr, je t’en prie, je vais t’aider.
– Non, ça va aller, faut que j’y aille.
Si je me demande parfois où certains compositeurs contemporains trouvent l’inspiration pour leur musique, et si je n’ai pas la réponse, j’ai un doute, face à certaines sonorités et certains bruits suspects.
Là, c’est une symphonie de pets, une cascade pastorale, un tsunami ! Ca dure et j’en profite, parce qu’il faut vous dire que mon cabinet est dans un immeuble de plusieurs siècles, que les WC sont d’époque, c’est à dire sans chasse d’eau et avec broc incorporé, et que la porte n’est pas vraiment étanche, ce qui me permet de participer à ce concert impromptu.
C’était il y a trente-cinq ans, et ce ne serait plus envisageable aujourd’hui, mais à l’époque, j’avais d’autres priorités, et ça ne m’a pas empêché de travailler.
Bref ! Au bout d’une dizaine de minutes, Dominique réapparait, et c’est un autre homme que je découvre : le teint frais et coloré, aux lèvres un sourire béat, comme si un des évènements les plus importants de sa vie venait de se passer, et que lui même n’en était que le spectateur attendri.
– Incroyable ! Quelle débâcle !
– Et comment tu te sens ?
– Impeccable ! Je ne me suis jamais senti comme ça !
– Et ta tête ?
– Presque plus rien. Et puis, je m’en fous, je suis tellement bien. Qu’est ce que tu m’as fait ?
– Moi ? Rien…
– En tout cas, ça fait du bien !
– O.K., alors on se revoit demain, pour le cours. Bonne fin de journée !
Croyez le ou non, mais il ne sera plus jamais constipé, et ceci sans prendre quoi que ce soit.
C’est cool, ce boulot ! S’il suffit de faire rien, ça me plait !
Pauvre naïf !
T’es pas arrivé.
Et tu vas voir que, bien « faire rien », ça prend un temps.
KARINE
– Pierre !
– Oui, Guy ?
– T’en fais une tête ce matin ?
– Non, non, ça va.
Pierre suit une formation avec moi depuis trois ans, et visiblement, ce matin, il n’est pas dans son assiette.
Nos rapports sont un peu particuliers, car il est informaticien et ne vient en cours que parce qu’il apprécie ce que je raconte et la manière dont j’appréhende le toucher mais il ne pratique jamais le massage en dehors des cours. Donc, de fait, il n’avance pas beaucoup au niveau technique, mais cela lui convient très bien et selon ses dires, lui sert beaucoup dans son travail. N’ayant pas encore touché à l’informatique, je ne vois pas comment, mais après tout, s’il le dit, pourquoi pas.
Nous avons donc d’excellents rapports, même si parfois il retarde un peu le groupe et que je le rabroue un peu, en lui reprochant de ne même pas faire « le minimum syndical ». Mais, comme il possède une mémoire prodigieuse, ainsi qu’une faculté d’observation peu commune, il lui suffit en général de donner un petit coup d’accélérateur et tout s’arrange.
Mais ce matin, visiblement, ça ne va pas.
– Attends, pas à moi, je vois bien que tu fais la gueule.
– Non, je t’assure.
– Ecoute, si j’ai encore dit quelque chose qui ne t’a pas plu, dis le moi, on ne va pas rester là-dessus.
– Mais non, ça n’a rien à voir avec toi, j’ai toujours autant de plaisir à venir ici, mais c’est ma fille qui m’inquiète.
Je sais que Pierre est séparé de sa femme depuis quelques mois et que les choses ne sont pas simples. Il voit sa fille tous les quinze jours seulement, ce qui est assez douloureux. Il m’a dit que depuis quelque temps leurs rapports sont devenus tendus, mais j’ai pour habitude de ne pas me mêler de ce genre de situation si on ne me le demande pas.
– Qu’est ce qu’elle a, ta fille ?
– Je ne sais pas, mais le week-end dernier, j’ai trouvé qu’elle avait changé.
– Ah bon, pourquoi ?
– Elle me semble un peu distante, mais ce n’est pas le plus grave. Ce qui m’inquiète, c’est qu’elle dort très mal, et Francine veut lui donner des calmants.
– Ah oui, ça c’est pas cool ! A cinq ans, c’est un peu jeune pour entrer dans cette ronde infernale.
– Et chez toi, elle ne dort pas mieux ?
– C’est bizarre, parce qu’en fait, elle ne dit pas grand chose, mais je l’entend bouger toute la nuit et au matin, son lit est un vrai champ de bataille, alors qu’avant, c’était une enfant qui dormait paisiblement.
– Ca dure depuis combien de temps ?
– A peu près deux mois.
– Tu ne m’as pas dit que vous vous étiez franchement engueulés avec Francine, à cette époque ?
– Oui, c’est vrai, mais c’est un peu avant.
– Ecoute, si tu veux, amène-la moi, et je regarde. Elle est peut-être tombée, en jouant, et a peut-être une grosse tension dans le dos, au niveau cervical ou ailleurs. Je ne sais pas, il faut regarder. Je ne peux rien te promettre, mais quand je l’aurai vue, j’aurai sûrement un avis plus précis. Fais au plus vite, il ne faut pas laisser trainer ça.
– Bon, je vais en parler avec Francine, car le week-end prochain, normalement ce n’est pas moi qui l’ai, mais je vais essayer de la convaincre.
– Mais on ne pourra venir que le dimanche, car depuis qu’elle a déménagé, elle est encore plus loin.
– Tu sais, le dimanche est un jour de la vie comme les autres, pour moi, alors, appelle-la, et tiens moi au courant. Et là, jusqu’à demain soir, accroche-toi, ça va aller, je vais t’aider.
– Allo, Guy ?
– Oui, Pierre.
– Eh bien, si tu es d’accord, on peut venir dimanche prochain.
– OK, pas de problème. 16h, ça te va ?
– Oui
– Super, je vous attends dimanche, à 16h.
Pierre vient de frapper à ma porte et précède Francine que je n’ai jamais vue, suivie de Karine, petit bout de chou aux longs cheveux noirs.
– Salut Pierre ! Bonjour Francine ! Coucou Karine !
Je reçois en retour, trois bonjours un peu crispés.
Je commence à poser quelques questions, mais je sens rapidement que je n’aurai pas les bonnes réponses.
Karine me dévisage avec des yeux mi-interrogateurs, mi-demandeurs, et mi-craintifs. Oui, je sais, trois moitiés, ça fait une de trop, et c’est justement ce qu’il va falloir que j’enlève.
Je la regarde avec le plus de douceur possible, mais surtout en essayant d’être juste, c’est à dire neutre et sans à priori, pour commencer à lire son corps à ma façon.
Ce qui me frappe, c’est qu’à chaque fois qu’elle tourne la tête, elle tourne le buste en même temps, comme si sa nuque était soudée, alors qu’à son âge, ce devrait être du chewing-gum.
– Dis donc, Karine, tu n’as pas mal au cou ?
– Oui, des fois.
Elle a répondu d’une petite voix, mi-craintive, mi- suppliante, mi-enjouée… cherchez l’erreur !
– Alors là, je peux peut-être t’aider. Tu veux que je regarde ?
– Si tu veux.
– On va passer dans la pièce à côté. Je vous laisse, vous avez de la lecture, j’en ai peut-être pour un bon moment, à tout à l’heure.
Je passe dans la pièce à côté avec Karine, conscient de laisser Pierre et Francine dans une attente un peu pesante, mais pour l’instant, ce n’est pas mon problème. Le problème, c’est que la porte qui nous sépare n’est pas insonorisée, et que je ne veux pas qu’ils entendent ma conversation avec Karine.
– Tiens, tu vas t’asseoir sur la table, je vais t’aider et je vais mettre de la musique.
– Ah oui !
Je l’attrape sous les aisselles pour l’installer et je sens instantanément que son corps se raidit, dès que je la touche. Exactement comme tout à l’heure, quand je lui ai pris la main pour venir dans la pièce. C’était bizarre, d’ailleurs, cette façon de me donner facilement la main puis de presque la retirer. Je me dis que ça ne va pas être simple.
Passionné par le son, je possède depuis quelque temps, un système musical de grande qualité, constitué notamment d’un ampli à lampes du plus bel effet, monté sur un socle doré qui brille.
Karine n’a visiblement jamais vu un tel appareil, comme beaucoup de gens d’ailleurs, et semble fascinée, ce qui m’arrange et va me servir au moins au départ.
Ca commence déjà beaucoup mieux qu’il y a quinze jours, quand cette dame m’a amené son petit garçon qui, lui, n’avait visiblement pas envie de venir et qui s’est mis à hurler dès que j’ai posé la main sur lui. Malgré tous les jouets et les bonbons qu’elle lui avait promis s’il se laissait faire, ça n’a pas marché et c’est elle qui a donné le coup de grâce en me proposant de le plaquer sur la table et de le tenir pendant que je le toucherai. Chacun sa manière de procéder, mais ce n’est pas la mienne, alors, au revoir !
– Tu aimes la musique ?
– Oui. Mais Maman dit souvent que c’est trop fort.
– Ici, on peut mettre aussi fort qu’on veut.
– Ah bon ?
– Oui, il n’y a pas de voisins. Tiens, enlève juste ton tee-shirt, prends ce ballon entre tes deux mains, et ferme les yeux. Tu vas voir, c’est super !
J’attrape un ballon de baudruche déjà gonflé, qui nous a servi lors du dernier stage, je choisis une musique spéciale, mêlant saxophone et piano, dont je sais que le mouvement se répercute fortement sur le ballon.
Chaque seconde me paraît une éternité. J’ai l’impression d’être comme un funambule que chaque pas rapproche du but, mais qui peut aussi lui être fatal.
Dans mon cas, fatal est un peu exagéré, mais rater, c’est rater, et j’aimerais vraiment l’aider.
Guy, dépêche-toi ! me murmure une petite voix intérieure, ce n’est pas le moment de ruminer.
Ballon, pochette, CD, tiroir, musique, volume sonore au bon niveau, c’est parti ! Je dispose de quelques secondes, pendant l’introduction modérée du piano, avant l’arrivée du saxophone, d’une intensité et d’une sonorité toute particulières.
A l’instant où elle s’apprête à ouvrir les yeux, la musique démarre.
Je pose ma main gauche sur le ballon, avec elle, et l’autre main en haut de son dos.
– Fermes les yeux, on va écouter ensemble.
J’adore ce morceau d’Archie Shepp.
Elle acquiesce et ça démarre.
Et là, ça devient difficile à raconter.
De manière évidente, elle ressent le mouvement du son, le prend, le com-prend, l’absorbe, s’en nourrit et je sens que le haut de son dos commence déjà à se relâcher.
Faire juste, ni plus, ni moins.
Plus, je vais la choquer et elle va se défendre.
Moins, je vais la perdre.
Je pousse légèrement sur le ballon en relâchant doucement ma main sur son dos.
– Tiens, allonge-toi, tu seras encore mieux.
Elle ne manifeste aucune résistance, elle est allongée, je ne l’ai pas lâchée, et je me place en haut de la table, à hauteur de sa tête.
Je ne fais rien d’autre que garder le contact, et pour moi, maintenant, le ballon, c’est sa tête.
Incroyable, mais vrai ! Ses bras se relâchent, le ballon tombe sans même qu’elle s’en aperçoive, et en moins de dix secondes, j’ai droit à un énorme soupir. Elle dort !
Mes fidèles ouvrières, mes mains, s’activent instantanément pour parfaire ce confort au millimètre près, chaque millimètre de peau étant comme l’une des multiples brindilles du nid qui accueille un oisillon et que mes mains ont formé pour ce petit être en perdition.
Elle s’imprègne du son qui semble la régénérer tout en la libérant de je ne sais quel carcan.
Moi, je ne cherche qu’à ajuster chaque millimètre de notre contact et à trouver l’équilibre juste, à cet instant, pour faire rien.
Et c’est parti pour le grand huit !
Heureusement que j’ai déjà vécu ça, parce que là, c’est vraiment impressionnant.
Sursauts, soubresauts, petits, moyens et grands mouvements se succèdent des pieds à la tête, comme des fuites de tensions venues de je ne sais où, mais qui s’évacuent en profitant de ce moment où je la sup-porte pour qu’elle se re-pose.
Je commence vraiment à me sentir en symbiose avec elle et à percevoir son vrai mouvement, qui semble se mêler à la musique, à l’instant, en profitant du mien qui ne fait rien, et tout s’apaise progressivement.
Sans que j’aie fait quoi que ce soit, elle s’est décalée, son corps est en travers de la table, mais je ne l’ai pas lâchée, cherchant seulement à contrôler l’équilibre de sa tête et de sa nuque.
Sa respiration, entrecoupée de nombreux soupirs, est devenue paisible. Elle dort toujours et sa tête me semble très lourde.
Je connais bien ce CD, et le morceau de musique qui passe à l’instant m’indique que suis dans cette position depuis plus de quarante minutes.
Il n’est pas question de la lâcher tant qu’elle dort. Je souffle donc délicatement sur ses paupières, un petit truc personnel pour réveiller les gens qui se sont endormis sans les faire sursauter.
J’accompagne ce souffle d’un « coucou » tout en enlevant ma main gauche de sa nuque pour la poser sur ses yeux, dès qu’elle fait mine de les ouvrir.
– Tout va bien, je suis là. Tu vas juste bouger les doigts et tes pieds doucement, et continuer à écouter la musique.
J’avoue être moi-même un peu surpris du résultat, mais je sais que rien n’est terminé, même si je ne m’attends pas au pire mieux qui va venir.
– Bon, ne bouge pas, je reviens dans une minute.
Le murmure d’acquiescement qu’elle me renvoie m’assure que je peux la lâcher et aller me laver les mains. C’est une habitude que j’ai prise, après chaque soin, non pas pour me libérer ou me nettoyer de quoi que ce soit, mais surtout pour rafraichir mes mains et offrir ainsi une sensation différente lorsque je reprends contact, après ce moment qui lui permet de se retrouver elle même, sans moi.
En sortant de la pièce, je sens les regards interrogatifs de Pierre et Francine qui me toisent simultanément, mais je refuse de les croiser pour ne pas rompre mon contact avec Karine, car pour moi, je n’ai pas fini.
J’avais dit « une minute » et ce ne sera pas plus. Je me lave rapidement les mains et retourne auprès de Karine.
Je pose à nouveau une main sur sa tête, et là, non seulement elle ne me fuit plus, mais je sens instantanément qu’elle profite, un peu comme si elle en redemandait.
Oui, mais…
– Coucou, ça va ?
– Oui
– Tu veux encore écouter de la musique ?
– Oui
– Ok, je t’aide à t’asseoir.
Je mets un nouveau CD et lui propose de lui redonner le ballon.
– Oh oui !
Tandis que je ramasse le ballon, elle suit mon geste du regard, et cette fois le mouvement de sa tête a retrouvé toute son amplitude, comme montée sur un roulement à bille, propre, nettoyée, libérée.
Je repose une main sur son dos, l’autre sur le ballon, elle a gardé les yeux ouverts, un regard très attachant.
Elle alterne entre le ballon, moi, la musique, en balayant toute la pièce du regard et en profitant visiblement de la nouvelle mobilité de sa nuque.
La fin du morceau arrive et je baisse le son.
– Tiens, remets ton tee-shirt, on va retourner voir ton papa et ta maman.
– Ah non !
– Comment ça, non ?
– Ah non, moi, maintenant, j’habite avec toi !
-…
– C’est pas une super idée, parce que tu sais, j’ai plein d’autres enfants à voir, comme toi, et je suis sûr que tes parents sauront mieux s’occuper de toi que moi.
– Tu es sûr ?
– Oui, je vais leur expliquer. Attends-moi cinq minutes et je reviens.
– D’accord.
Au ton de sa réponse, je sais que je peux lui faire confiance et qu’elle m’attendra sans bouger.
– Je te remets de la musique
– Merci
Alors ça, c’était pas prévu !
Je n’ai donc pas fini et il faut là aussi, que je fasse vite et juste.
Je ne laisse pas le temps à Francine et à Pierre de me poser une question, et c’est avec les mots que je décide de les toucher eux, simultanément.
– Je vais être direct et concis, et j’espère que vous allez comprendre que vos histoires de couple ne m’intéressent en aucun cas, au sens où je ne cherche pas à savoir qui a tort ou raison. Je viens simplement de constater que cette situation a mis votre enfant dans un état de tension considérable, qui aurait même pu entrainer un symptôme beaucoup plus grave. Alors pour quoi, qui, quand, comment…qu’importe ! et je ne veux juger aucun de vous deux, mais il est impératif qu’elle ne vous serve plus de pushing-ball pour régler vos problèmes.
Je ne croyais pas si bien dire, car j’appris plus tard en la revoyant et en discutant avec Pierre, que Francine, triste et excédée par cette séparation, avait eu parfois des gestes un peu agressifs face à certains comportements de Karine, qui elle même ne supportait pas cette situation, au point que la gifle avait remplacé parfois le câlin qui aurait dû la réconforter, jusqu’à devenir un mode de relation que plus personne ne supportait, et surtout pas l’enfant.
– Alors, on va faire très simple, ni plus, ni moins. Vous allez aller chercher Karine ensemble, avec le sourire, et l’embrasser tous les deux.
Je ne m’excuse même pas pour ce ton un peu impératif, car ce n’est pas à discuter, et c’est maintenant.
Très intelligemment, aucun d’eux ne répond. Ils se regardent, me regardent, se lèvent, ouvrent la porte, s’approchent de Karine et se penchent sur elle pour l’embrasser.
Sa petite tête profitant de ses nouveaux rouages, elle se tourne vers moi, croise mon regard et je lui adresse un clin d’œil auquel elle répond avec ce sourire d’enfant plus beau, plus fort et plus juste que tous les discours des adultes.
MARGUERITE
– Allo ?
– Docteur Dumont ?
– « Monsieur » seulement, je ne suis pas médecin.
– Excusez moi.
– C’est pas grave. Qu’est ce qui vous amène ?
– J’ai une grosse douleur à la nuque et on m’a dit que vos mains font des miracles.
– Oh ! vous savez, faut pas croire tout ce qu’on dit ! Mais si je peux vous aider ce sera avec plaisir.
– Je peux venir rapidement, parce que j’ai vraiment mal ?
Chacun a ses codes, ses verrous, ses habitudes, ses principes, bons ou mauvais, mais comme le dit ce proverbe hindou : « La force d’une chaine n’est pas plus grande que celle de son plus faible maillon. »
Chez moi, c’est parfois juste un mot, tout petit, comme « mal » ou laborieux à dire, comme « souffrir », ce mot qui n’est pas très long mais qui est toujours long à dire et qui résonne un certain temps quand on le prononce, comme si ça n’en finissait pas.
Ce « ça me fait souffrir » est une petite expression, mais elle est longue pour moi, toujours trop longue.
C’est aussi, parfois, juste le ton d’une voix qui me met en émoi et je pourrais dire « qui me met moi » instantanément dans ce que j’appelle mon état de dépendance à l’aide.
En fait, je ne lutte plus contre cette dépendance, j’ai essayé, mais ça ne marche pas, et comme aujourd’hui, même l’envie d’en sortir m’a quitté, ça risque de durer encore un certain temps.
Au téléphone, la voix me paraît âgée et sincère, deux raisons d’y répondre, non seulement suffisantes, mais parmi les meilleures.
– Eh bien, passez demain matin, à 10h, je m’arrangerai. Je vais juste prendre votre nom et votre téléphone.
– Mademoiselle Marguerite Dupont
– Très bien, c’est noté : Madame Dupont, demain à 10h. En attendant, restez au chaud et prenez ce qui vous avez pour vous soulager si nécessaire.
Depuis que je suis devenu « le guérisseur des Joncs » je reçois toutes sortes de personnes, parfois de simples curieux, jusqu’à des cas vraiment pathétiques qui arrivent chez moi en désespoir de cause.
Comme tout le monde sait que je ne suis pas médecin, on m’a affublé de l’étiquette de « guérisseur » ou de « magnétiseur », même si certains n’arrivent pas à s’y résoudre au vu de certains résultats que j’ai obtenus sur des cas qui semblaient désespérés.
Ces qualificatifs ne me dérangent pas, mais ne m’arrangent pas non plus, car j’ai parfois l’impression d’être l’ultime recours, la dernière roue de la charrette, quand on a tout essayé, perdu espoir, et qu’on se dit : « si ça ne fait pas de bien, ça peut pas faire de mal. »
J’ai horreur de cette phrase, même si d’une certaine façon, elle me gratifie, car il est vrai que même si je ne réussis pas toujours, j’essaie au moins de ne pas faire de mal, voire même juste de faire du bien.
Nous sommes au milieu des années 80, j’habite dans un hameau où nous sommes huit : mon voisin agriculteur, sa femme et ses trois enfants, un autre voisin agriculteur qui ne vit pas sur place, ma femme et moi, et je ne connaissais pas la vie rurale auparavant, moi qui vivais et travaillais en plein centre de Lyon, il y a quelques années.
Si je suis venu là pour être tranquille, c’est complètement raté. Depuis que je me suis occupé du neveu de mon voisin, je suis assailli de demandes en tous genres.
Je ne m’y étais pas préparé et je reçois donc les gens chez moi. Ils attendent dans ma salle de séjour, avant de passer dans la pièce voisine, que je m’étais attribuée comme bureau. Le décor est succinct : une table de massage, deux chaises, un tabouret, un bon chauffage, un bon système musical et un simple kakemono sur les murs blancs. Il m’a été offert par mon ami Christophe, le représentant en Europe de la méthode musicale du Japonais, Schinichi Suzuki, qui a lui même écrit de sa main :
« If love is deep, much can be accomplished. »
La journée s’annonce chargée, puisque ce n’est pas moins de 14 personnes que je dois recevoir aujourd’hui. En comptant de trois quarts d’heure à une heure par personne, ça risque d’être compliqué et je n’ai pas intérêt à m’éterniser, ce qui est chez moi une fâcheuse tendance.
En général, c’est ma femme qui accueille les gens, mais juste au moment où je raccompagne la deuxième personne de la matinée, alors que la troisième n’est pas encore arrivée, j’aperçois une femme qui s’apprête à frapper à la porte vitrée de la maison.
– Au revoir Mr Dumont, et merci.
– Au revoir… Bonjour Madame…?
– Dupont
En principe, j’essaie d’éviter que les gens se croisent, car beaucoup se connaissent et n’ont pas forcément envie de se rencontrer, mais parfois, c’est vraiment impossible.
Comme je l’avais perçu, Marguerite est une dame âgée, et c’est d’un pas fragile qu’elle pénètre dans la maison et que je l’accompagne dans ma pièce.
– Asseyez vous
– Merci
– Qu’est ce qui vous amène ?
– Oh ! c’est tout bête, il y a trois jours, en me réveillant, j’étais toute bloquée. Je croyais que ça allait passer, mais ce n’est pas le cas.
– Vous avez mal où, exactement ?
– Un peu tout le dos, je suis raide, mais c’est surtout la nuque.
– Ça vous est déjà arrivé ?
– Oh oui ! souvent, mais en général je fais avec.
– Vous avez quel âge ?
– Quatre vingt cinq ans, depuis une semaine.
Mon impression est étrange : j’avais bien noté qu’elle avait un certain âge, mais il y a en elle quelque chose de juvénile que je ne m’explique pas, si ce n’est l’imposante masse de ses cheveux blancs, rassemblés en un chignon maintenu par une simple pince, ce que j’adore chez une femme âgée.
Afin d’évaluer son état, je lui demande de tourner la tête selon ses possibilités, ce qui est quasiment imperceptible. Lever les bras est aussi un réel effort, d’autant plus qu’elle est engoncée dans une panoplie de vêtements que je devine et que je commence à bien connaître depuis que je suis ici.
– Il faudrait vous déshabiller un petit peu.
Pas de chance, en plus, c’est l’hiver : le manteau, la veste, le corsage, la combinaison, la chemise, le soutien-gorge, la gaine…la totale ! Et je devine que ça ne va pas être simple, sans parler du fait qu’elle va avoir du mal à monter sur la table qui ne se règle pas en hauteur.
– Allez, je vous aide !
Le manteau, la veste… facile !
– Il faudrait enlever le corsage aussi.
– Ah bon ?
Je vais l’aider, mais à son intonation, je comprends que je dois faire attention à la moindre gêne qui peut se retourner contre moi.
Je prends donc beaucoup de précautions et elle collabore au mieux.
J’adore ce cours de pratique ! Eh oui, tout ce que je vis ici depuis trois ans ne se trouve dans aucun cours, aucun livre, aucun stage, et c’est pourtant mon quotidien.
Je voudrais bien t’y voir, toi, le prof génial que tout le monde adore, avec tes points miracles et tes techniques à deux sous ! Viens la déshabiller, mets-la sur la table, fais-la allonger ! Et montre moi comment tu vas faire avec ce fatras de vêtements !
C’est drôle, mais dans tous les stages, c’est souvent la plus jeune, la plus mignonne qui sert de modèle, et c’est comme ça dans toutes les formations, tous les congrès et toutes les démonstrations auxquels j’ai pu assister. Et là, comme par hasard, tout est simple, facile, et on se demande même, dans ces conditions, comment il pourrait en être autrement.
Mais, ce que je me demande parfois, c’est si ceux qui enseignent, ou écrivent, ont déjà vécu dans la vraie vie, s’ils sont conscients de la réalité, de la mienne, en l’occurrence.
– On va aller très doucement, mais j’ai vraiment besoin que vous vous asseyiez sur la table. Vous allez vous aider de la chaise, n’ayez pas peur, on va prendre tout le temps nécessaire, sans vous faire mal, et on va y arriver.
Pas facile ! C’est pas dans les manuels, mais en moins de trois minutes, elle est assise sur la table. Pas mal !
Le plus dur reste à faire, mais j’ai une idée. D’ailleurs, elle m’a devancé.
– Mais, je ne pourrai pas m’allonger !
– C’est pas sûr. On va juste essayer ensemble et s’il y a la moindre douleur, je vous promets de m’arrêter instantanément.
J’ai ma petite idée, ce n’est pas gagné, mais ça ne coûte rien d’essayer.
Je place ma main droite derrière son dos pour la retenir, et je me sers de mon bras gauche pour mettre ses jambes sur la table. Je n’ai même pas envisagé de lui faire enlever ses chaussures, car je parie qu’elle a mis très longtemps pour les enfiler, ainsi que ses bas épais qui, à mon avis, ne l’ont pas quittée depuis un certain temps.
Au début, où j’ai été confronté à ce genre de situation, je m’en offusquais un peu, mais aujourd’hui, je trouve ça presque sympathique, attendrissant, tout simplement parce qu’authentique.
– N’ayez pas peur, je ne vous lâche pas, je suis juste derrière vous.
Et je m’assois en travers de la table, juste derrière son dos, en me collant étroitement à elle.
– Vous allez laisser poser doucement votre tête, juste à côté de la mienne. Je vous aide.
J’ai maintenant une drôle de sensation, car Marguerite ne cause plus et ne me répond que par des « hum ». Sa tête se pose, avec une légère retenue, due à la peur et la crainte de la douleur.
Ca ne va pas être simple, mais j’ai confiance, et il faut que ça marche.
Je plaque mon bras droit sur son torse, en posant négligemment ma main sur le haut de son sein gauche, mais je n’ai pas vraiment le choix et elle ne semble pas s’en offusquer.
Il faut à tout prix qu’elle reste ainsi, plaquée contre moi, avec confiance, sans résistance, sinon je risque d’avoir une réaction tout à fait néfaste.
Je mets ma main gauche en appui sur la table, et je décide de reculer tout doucement en me penchant en arrière de manière à lui servir d’appui, pour parvenir peut-être à la position horizontale.
Ca paraît bête, mais j’en bave ! Malgré tout, je suis super content car tout se passe bien, et même de mieux en mieux, car je sens, au fil des minutes, que Marguerite a vraiment pris confiance, et j’ai tout le poids de son corps contre moi, sans résistance.
Reste l’instant critique, où je vais devoir descendre de la table, sans perdre le contact, car à force de reculer, je suis arrivé au bout de la table et il ne faut pas qu’il y ait la moindre secousse.
Merci à mon cher prof de Karaté qui nous a tellement bassinés pour nous expliquer qu’un coup de poing se donne avec les jambes, et que sans un bon appui et la force des jambes, le coup de poing n’a aucun impact.
Merci aussi à Christian, qui m’en a fait baver avec ses longues séries de flexions, simples, très simples, de plus en plus simples, mais longues et fortes.
Et merde à tous ceux qui enseignent des techniques manuelles sans apprendre à se servir des jambes.
Finalement, il m’aura fallu un bon quart d’heure pour la faire s’allonger, quand j’entends frapper à la porte, alors que je n’ai pas commencé. Moi qui ai horreur de faire attendre les gens, c’est mal parti !
Je mets la musique en marche et j’ai opté pour l’adagietto de la 5ème symphonie de Mahler, qui me paraît un bon choix, avec un volume conséquent.
Je n’ai pas cessé de soutenir sa nuque, avec au moins une main, et j’enlève la pince qui retenait ses longs cheveux. Je ne peux expliquer ce que je ressens, mais j’ai l’impression que je viens de dérouler tout le pan et l’affiche de sa vie. Ma main droite rejoint alors ma main gauche, toutes deux simplement en contact sous sa nuque, et là, croyez le ou non, j’entends un tout petit craquement, comme on dit, presque imperceptible. J’ai instantanément la perception que j’ai presque déjà fini.
Voilà pratiquement vingt minutes que Marguerite est là, seulement deux minutes que je travaille, comme on dit, mais j’ai fini.
Je vérifie en lui faisant doucement tourner la tête, tout en l’accompagnant, à gauche et à droite. Aucune résistance, même si, bien évidemment, à son âge, les roulements à bille sont un peu grippés.
Je m’en amuse presque, je suis sûr que c’est réglé, pas loin de penser que je commence vraiment à avoir des super mains.
Trop content de moi, je ne résiste pas à la tentation de passer mes mains dans ses longs cheveux, une fois, puis deux, et là, nouvelle sensation étrange. Marguerite ne dort pas, contrairement à ce qui arrive souvent lorsqu’une douleur cesse et que la personne peut enfin souffler.
Trop occupé par les sensations de mes mains dans ses cheveux, je ne fais pas attention à sa respiration, et j’ai l’impression que mes mains sont collées à son crâne.
Alors, je passe ma main dans ses cheveux, une fois, deux fois, dix fois, vingt fois… quand on aime on ne compte pas. Apparemment, elle aime aussi, et je me prends à imaginer qu’elle n’a peut-être plus son mari, que ses enfants sont loin et que personne ne s’occupe bien d’elle. Alors, j’en profite, et elle aussi, apparemment.
Le temps a passé et je ne m’en suis même pas rendu compte. J’ai même oublié que quelqu’un d’autre attendait. C’est la musique qui s’arrête qui me rappelle à l’ordre. Je ne m’affole même pas, tant j’ai adoré ce moment.
– Bon, restez comme ça deux minutes, et je reviens.
Elle ne répond pas, et je la lâche doucement, en posant d’abord mes mains sur ses épaules, puis je sors de la pièce.
Catastrophe ! Ce n’est pas une, mais deux personnes qui attendent, et je n’ai rien entendu. Je me lave rapidement les mains, presque désolé de devoir effacer le parfum suranné de ses cheveux, mais conscient qu’il va falloir accélérer.
Je retourne dans ma pièce, m’approche de Marguerite qui a toujours les yeux fermés, et j’enclenche la phrase rituelle, comme à chaque fin de séance.
– Ca va ?
– Hum…
Elle est pas causante.
– Je vais vous aider à vous relever.
– Non, je reste ici, me dit elle, sans ouvrir les yeux.
Elle est pas causante, mais elle est marrante.
– Allez, je vous aide et on se relève tout doucement.
Au moment où je pose la main sous sa nuque pour l’aider à se relever, elle ouvre les yeux, me regarde bien en face, et d’un ton ferme que je n’oublierai jamais, elle m’énonce :
– Non, moi je ne bouge pas d’ici.
La fin, dont les détails sont tous plus affligeants les uns que les autres, n’a pas beaucoup d’importance. Je suis jeune, je ne comprends rien, je ne sais pas, j’ai peur, je suis sûrement passé à côté de quelque chose, je l’adore, elle m’emmerde, il y a les autres, il faut que ça cesse, je lui dis qu’il n’y a pas qu’elle sur terre, sa nuque est réparée, il faut qu’elle se casse.
Ce qu’elle fait.
Et moi j’enchaine.
Pauvre con !
A cet instant là, personne ne comprend rien et moi le premier, mais c’est la personne suivante, qui va m’ouvrir les yeux.
– C’est bien Mademoiselle Dupont qui était là, avant moi ?
Je n’ai pas pour habitude de parler de mes patients, encore moins s’ils se connaissent.
– Oui, pourquoi ?
– Je la connais bien, comme tout le monde ici. Elle n’a pas eu une vie bien gaie.
– Ah bon, pourquoi ?
– Elle n’a jamais connu ses parents, abandonnée à la naissance, elle a été placée dans un orphelinat jusqu’à sa majorité, puis elle a atterri ici, où elle n’a jamais pu trouver à se marier. Elle vit seule, un peu en marge, mais tout le monde l’aime bien. C’est une brave femme.
Pas de parents, pas de mari, pas d’enfant, pas d’amis apparemment, et toi tu joues avec ses cheveux, et tu te gonfles !
« Pauvre con ! Elle te l’avait dit, pourtant, qu’elle s’appelait Mademoiselle… Il te faudra faire encore beaucoup de kilomètres pour com-prendre l’être hu-main. »
MON CREDO
Si J’aim’assez
Si tes mains sont propres et loyales
Et sans trembler peuvent affronter le mal,
Ou, s’ouvrir après s’être jointes
Sans lâcher lorsque le doute pointe;
Si tu peux proposer sans imposer
Donner sans vouloir dominer,
Si tu sais voir sans regarder
Et entendre sans écouter;
Si parvenir au confort est ton seul but,
Et partager ta force tu peux, du sacrum à l’occiput,
En engendrant le Beau dans chacun de tes gestes
Sans retenue mais en restant modeste;
Si de la nudité et la beauté de chaque être vivant
Tu peux établir les règles d’un musée de confiance,
Y pénétrer sans déranger en respectant la méfiance,
Jauger en permanence mais abolir tout jugement;
Si tu peux sentir et accompagner en chaque corps
La force et le mouvement de vie qui l’habite,
Ou, de toi même entamer pour puiser encore,
Et du rythme te servir pour transformer au plus vite;
Si tu peux maitriser la technique sans t’y attacher
Et te servir de tous tes sens à volonté,
Sans direction à priori, mais en toute lucidité,
Si ta main est pour toi l’outil privilégié;
Si tu peux imiter Kipling et tous les maîtres
Sans jamais te comparer, ni vouloir dépasser,
Mais les citer et te nourrir du bien-être
Que pour tous les Hommes ils ont dispensé;
Alors, la con-naissance en toi s’harmonisant,
La force de l’équilibre, à l’instant,
Saura te pénétrer et se propager,
Et plus encore le Toucher Juste se manifester.
Puissent tes Mains
être l’écrin de la bonne volonté
Et En-Fin, tous les Hommes
se donner la main pour s’Aider.
Guy Dumont le 15/05/92
MERCI particulièrement à
Dina, Isabelle, Mylène, Oksi, Virginie, Pascale et Valérie,
Alain et Christophe,
Catherine, Ghislène,
Gilbert, Gilles et Jean-Jacques
Nelly, Gregory, Odile et Sylvie.
A tous ceux qui m’on donné un coup de main
ou qui m’ont permis d’avancer
et à ceux qui ont été de bonne compagnie
sur mon chemin…
BIBLIOGRAPHIE
La peau et le toucher Ashley Montagu
La main de l’homme Stéphane Tieffry
La main et l’hominisation J.Piveteau
Discours aux chirurgiens Paul Valéry
Secrets et sagesse du corps Dr Salmanoff
L’Homme en cage Yvon Yva
Contes des arts martiaux Michel Random
L’Art, espoir pour l’humanité Yehudi Menuhin
Vivre, c’est aimer Schinichi Suzuki
Le zen dans l’art chevaleresque
du tir à l’arc E.Errigel
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